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Jean-Marie Sorgue, automne 2009,
copyright Jean Pecoul..

Cette autobiographie de Jean-Marie Sorgue figure en pages 91 / 219 du catalogue "Sorgue / un artiste / une donation" édité en 2004 par les musées d’Aix-en-Provence. Bruno Ely lui avait passé commande de ce texte, il avait su le convaincre pour qu'il tente cette gageure. Le futur directeur du musée Granet avait grandement insisté pour que le dessinateur surmonte ses réticences et achève de rédiger en temps et en heure ces pages qu’on peut classer parmi les grands écrits d’artistes. Jean-Marie Sorgue dont l'un des fils est poète et philosophe, ne s'était jamais aventuré aussi loin dans le registre de l'écriture. Le résultat du pari se révéla remarquable : souvent double, à la fois recueil de souvenirs et réflexion sur l'oeuvre plastique, cette tardive autobiographie constitue un document doté d'une découpe, d'un rythme et d'un style parfaitement singuliers.

Avec l'espoir de donner envie à chacun de découvrir ces pages, j’en recopie ici quelques extraits. S’y ajoutent en seconde partie des fragments d’une autre série de textes qui figure dans le catalogue de la Villa Tamaris voulu par Robert Bonnacorsi et Henry Le Chénier. Pour mieux appréhender l’intérêt de cette entreprise "où le ton et la manière de dire comptent autant sinon plus, que la narration elle-même", il faut renvoyer au texte liminaire de Bruno Ely « L’autobiographie, une nécessité crépusculaire » dont voici un extrait :

"Il y a Sorgue l'artiste et, heureusement, il y a Sorgue l'homme, indissociable pendant du premier. L'autobiographie qu'il a accepté d'écrire nous parle de l'un et de l'autre. Mieux que les yeux sombres, aux sourcils froncés et le retirement d'un caractère trop vite carcicaturé face à une oeuvre pas toujours bien comprise, retenons plutôt la malice du regard, l'amplitude du geste pour vérifier, par en-dessous, la complicité et la compréhension attendues de la part de ceux qui regardent son travail ; enfin la gentillesse et la tendresse pour un monde qu'il redoute mais ne refuse pas.

En attente, sentinelle exigeante mais généreuse et prolixe, attendre patiemment, sa recherche, son oeuvre en progrès, douter aussi, avec peine parfois, mais avec force et conviction, Sorgue a fait le choix douloureux du recueillement et du travail. Il y a une attention constante à ce qui l'entoure et beaucoup d'humour pour y suppléer souvent, tout en sachant que ce n'est pas là, son accomplissement. Comme s'il avait compris depuis longtemps quel était l'accomplissement de sa vie. Cette biographie, ce journal rétrospectif, nous le dit en adagio, souvent nostalgique de temps perdus qui ne sont pas ceux de Sorgue lui-même mais ceux des mondes disparus à tout jamais et dont, malgrè tout, la prégnance perdure. Sorgue témoigne, plus que quiconque, de ce passage du temps d'un  monde à l'autre, d'une civilisation à l'autre".

Trains dans la nuit (page 95).

Dans cette ville nouvelle que je refusais, il y avait eu pourtant une découverte étrange, reconnue tout de suite comme mienne, secrètement et totalement mienne. La "grand-ligne" comme on l'appelait n'était pas très loin de chez nous en arrière du dépôt et on entendait, pour peu qu'on soit attentif, le passage des grands trains express. J'avais été très vite saisi par la stridence des coups de sifflets. La nuit, surtout, ce n'était plus des "coups de sifflet" mais des cris hurlés et terrifiants qui déchiraient le silence avec une violence qui me faisait peur. Certains cris commençaient par une gamme montante rapide, crescendo, éclataient dans une tenue brève, intense, tendue, horizontale, et s'arrêtaient brusquement  en coup de fouet laissant l'espace nocturne fracturé. Il n'y avait plus que le halètement pressé et inquiet de la locomotive et puis le bruit des roues sur les rails.  Long continuo s'éteignant peu à peu, à mesure que le train s'éloignait. Blotti au fond de mon lit sous mon édredon protecteur, j'attendais parfois longtemps éveillé, ce cri terrible et délirant qui me confortait mystérieusement et dans lequel je me retrouvais tellement !

Un labyrinthe de pierres (pages 130-131).

Je me souviens peu du village, très pris par les relations familiales, sans beaucoup de liberté personnelle. Je revois pourtant les pierres sombres du vieux Rosans. Ses "passages" inquiétants, ménagés sous les maisons, comme des tunnels. Et partout des constructions noires, ramassées, sur la défensive. Vrai labyrinthe de pierres serrées, comprimées dans de hauts murs devenus maisons d'habitation, mais restés longtemps remparts. Marcher dans ces rues étroites, empierrées, souvent sans issue, monter, descendre, tourner, revenir, se perdre, était toujours angoissant et je m'y aventurais rarement. Peu de ruines, plutôt maisons abandonnées, fermées, silencieuses, mais encore debout, presque menaçantes. Deux ou trois portes, c'est tout, faisaient communiquer avec l'extérieur.

Sois peintre. (pages 167-168)

Je voudrais maintenant revenir à ce projet un peu fou de devenir peintre. Et d'abord décrire une grande rencontre, la plus importante de mes années grenobloises. La ville possédait un très riche musée. Le seul, en province, disait-on, a avoir des collections d'oeuvres modernes et contemporaines. Aussi, tous les dimanche après-midi,  je me rendais dans les grandes salles de peinture... et très vite cette visite hebdomadaire était devenue d'une absolue nécessité. Sentiment d'entrer dans un autre monde et certitude d'approcher de ma "vérité". Peu à peu je me sentais accueilli dans ce qui allait devenir pour moi l'essentiel. Et puis ce décalage mal vécu entre ma culture musicale et plasticienne, allait-il diminuer et peut-être disparaître ? J'avais d'abord été étonné de mon aisance à aborder ce nouveau monde, et de ma fascination spontanée pour certains tableaux. Et là se place, tout en haut, l'oeuvre expressionniste de Soutine. Ici Le boeuf écorché, choc d'autant plus grand que je n'avais jamais vu de reproductions de Soutine, dont le nom m'était même inconnu. Il me semblait avoir brutalement rencontré ce que je cherchais, ou mieux, une oeuvre forte et déchirée qui me révélait à moi-même.

Visite à l'atelier de Mélik (1956-1957), page 183.

L'amitié de Claudius Chauveau est à l'origine de nos visites chez Mélik dans son château de Cabriès - souvenirs très présents encore faits de sensations étranges, toujours les mêmes - chaque fois ... Impression unique de fusion parfaite entre le lieu, l'homme et la peinture. Cette peinture qui envahissait tous les espaces non seulement dans l'atelier mais dans les pièces annexes, souvenirs d'un parcours labyrinthique avant l'arrivée à l'atelier. Grande palette, au-dessus d'un dénivellement du sol, puis le piano à queue peint en rouge - trônant dans l'espace de travail - et des panneaux de toutes dimensions à plat ou contre les murs. Impression d'enfermement et de liberté. D'un "ailleurs" sûrement. Les couleurs Mélik, on les retrouvait non seulement sur les panneaux mais bouchant les fentes du plafond ou du sol, sur les toiles métalliques, sur les murs de la chapelle. Partout Mélik ! Partout cette peinture forte, sans angles, cet équilibre savant entre les trois couleurs primaires, cette matière dense, souple, en mouvement ... Et puis ces figures singulières obsessionnelles ... Revenus dans la grande salle de l'entrée, arrêt près de la longue table, encombrée toujours, où généreusement Mélik nous servait le champagne dans des coupes d'une transparence douteuse !

Je partais toujours impressionné du Château de Mélik non seulement par la force de l'oeuvre mais encore davantage par cette folie de peindre qui construisait toute une vie.

Troisième série des Forteresses (page 206).

Dés mon installation définitive dans mon nouvel atelier, j'ai dû terminer la série commencée rue Paul-Bert, juste après la fin des Locomotives. C'est certainement pour trancher avec cet univers agressif, dur, complexe, tout en hauteur, que j'avais senti le besoin de passer à des oeuvres silencieuses où le blanc de la feuille, même légèrement travaillé, serait nettement dominant et où l'essentiel du graphisme sombre s'étendrait dans une surface étroite barrant la feuille dans sa partie inférieure. Composition difficile dans un format tout en hauteur. Ce graphisme sombre était fait d'une infinité de lignes bien visibles, serrées. On pensait à une texture musculaire. Par endroit il y avait un renfoncement, un écartement des fibres et dans cette fente une Apparition : horizon, perspective vertigineuse de lignes fuyantes, évocation lointaine d'un reste de paysage. Atmosphère crépusculaire, ouatée, trouble, imprégnée d'un rose violacé. Dans les variations qui suivront, la bande sombre deviendra cadre, ou noeud, ou se diversifiant, enserrant toujours des Apparitions lointaines. Petits espaces donc, serrés, isolés, qui contrastent avec le blanc de la feuille.

Jean-Marie Sorgue
Jean-Marie Sorgue, villa Bel Air, copyright Jean Pecoul.

Extraits du catalogue de la Villa Tamaris.

Le délire du dessin.

J'ai tellement caché de choses pendant ces années lourdes et incertaines de la peinture. Tellement de pudeurs, d'hésitations, de refus, de frustrations que j'explose dans un délire de créations graphiques. Nous sommes en 69, je travaille directement au pinceau et à l'encre de Chine. Très vite, tout un monde interdit, verrouillé, secret arrive comme un torrent noir. Des villes détuites, des évêques, des enfants de choeur, des fenêtres ouvertes sur des cauchemars, des accumulations de corps qui sortent ou rentrent avec violence par les fenêtres. Des harmoniums et puis des images d'un érotisme fort mais qui refuse le réalisme. Je travaille dans la frénésie, la hâte. Les idées se bousculent sans fin. Tout cela va peut-être un peu s'atténuer en 71/72 mais à peine.

Les camps de la mort.

Je suis de la génération qui a découvert les camps à vingt ans. Par des photos, des fragments d'actualité filmés et surtout le film de Resnais, "Nuit et Brouillard". Tout cela bien avant "la Shoah" de Lanzmann. Q'on ne s'étonne pas de voir régulièrement dans mon oeuvre des traces de cette terrible réalité. Et pourquoi mon goût pour les chaos et les sites de désolation n'aurait-il pas été nourri par les visions de ces années d'horreurs ? D'autant que ces horreurs révélées travaillent en moi une sensibilité prête à  les recevoir.

La bataille d'Alexandre

Deuxième visite que je fais à la Alt Pinakothek de Munich. Ce lieu unique où je retrouve "La bataille d'Alexandre" d'Altdorfer avec la même émotion, le même trouble, la même magique attirance pour le monde visionnaire de ce peintre allemand du début du XVI° siècle. Foisonnement, accumulation inextricable, complexité extrême du premier plan. Oriflammes, armures, chevaux, lances... Multitude indescriptible qui s'étend jusqu'aux pieds de sombres rochers et des murs d'une ville hérissée de clochers et de tours.... Et puis, brusquement un étrange silence.

S'élève alors un vaste paysage bleu, irréel, de mers, d'isthmes d'archipels s'étendant vers un horizon incertain, courbe, placé très haut, déjouant les lois de la perspective mais élargissant les lointains jusqu'à l'immensité du ciel.

Vercors.

Dés qu'on s'engage sur les étroites routes entre torrent et falaise ce sont les hautes parois rocheuses qui stupéfient. Monstres fossilisés de temps immémoriaux. Formidable puissance, écrasement, sentiment de peur, toujours ... Plus loin des falaises encore. Les unes au-dessus des autres. Menaçantes. Fuite impossible. Angoisse.

Et puis brusquement à un détour une apparition : des murs de lumière se dressent très haut, frontalement, dominants, souverains. Alors tout sentiment de peur disparaît. Il y a appel, signe, éblouissement.

Au-dessus le bleu du ciel intact, accueillant.

Jean-Marie Sorgue (1924-2010).

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