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L'étoile rouge, aquarelle sur carton de Christian Martin-Galtier composée en hommage à Wols.

A propos de cette exposition Hans Bellmer et les peintres inconnus du camp des Milles, SUR CE LIEN, on peut visionner une séquence de quatre minutes de la chaîne Mativi-Marseille.

Devant l'état civil, le dessinateur, peintre, photographe et auteur d'aphorismes Wols - une abréviation, un acronyme - s'appelle Alfred Otto Wofgang Schulz. Né à Berlin en mai 1913, il a 26 ans lorsque la seconde guerre mondiale éclate. Pendant son enfance et sa jeunesse, Wols a volontiers pratiqué le violon : son milieu familial est aisé et cultivé, ses parents qui vivaient à Dresde souhaitaient qu'il devienne chef d'orchestre.

En juillet 1932, Wols découvre Paris : son premier séjour l'incite à quitter définitivement son pays d'origine. En février 1933, il fait à Montparnasse la rencontre d'une jeune femme roumaine qui sera la compagne de sa vie. Gréty Dajiba a neuf ans de plus que lui. En tant qu'épouse du poète surréaliste Jacques Baron, elle détient la nationalité française. Gréty fréquente l'avant-garde artistique et littéraire. Elle lui présente quelques-unes de ses connaissances : Arp, Giacometti et puis surtout Calder dont Wols affectionne le dispositif de ses mobiles merveilleusement imaginés pour son One-Man-Circus.

Pour Wols, commence à partir du milieu des années trente une difficile et douloureuse vie d'apatride et de sans papiers. Ils se rendent à Barcelone, séjournent à Ibiza. Faute de permis de travail, Wols et Gréty furent expulsés d'Espagne en décembre 1935 : ils sont obligés de franchir à pied, par des chemins enneigés, la frontière pyrénéenne. La suite de leur séjour en France est un peu moins précaire. Wols devient à Paris un photographe apprécié. Il est sous contrat, expose ses travaux dans la Galerie de la Pléiade. Il est le photographe du Pavillon de la mode de l'Exposition Universelle de 1937 et campe les portraits de plusieurs outsiders : Madeleine Robinson, Roger Blin, Georges Malkine, Roger Gilbert-Lecomte, Prévert et Mouloudji posent devant son objectif. Par contre, son statut de ressortissant allemand l'oblige à rejoindre en septembre 1939 les gradins et les allées de Roland-Garros où sont brutalement convoqués et parqués plusieurs milliers d'exilés.

Jusqu'à la fin octobre 1940, 14 mois dans les camps.

Avant d'arriver aux Milles, Wols subit l'internement dans plusieurs "camps de rassemblements" : il séjourne à Vierzon et Montargis, passe le Noël de 1939 à Neuvy-sur-Barangeon. Ses biographes ne sont pas précis quant aux détails de cette funeste odyssée : ils indiquent qu'au total, Wols aura vécu dans les camps français pendant quatorze mois. On peut supposer qu'il se sera retrouvé dans la tuilerie des Milles aux alentours de mai 1940. Gréty vient le rejoindre début juillet au camp Saint-Nicolas, près de Nîmes : avec d'autres compagnons d'infortune, Wols endure le pénible épisode de l'aller-retour du train-fantôme parti depuis les Milles jusqu'à Bayonne, aux alentours des 22 et 25 juin. Sa libération finit par advenir le 29 octobre 1940 : après Nîmes, Wols fut contraint de revenir aux Milles.

Officialisé à l'Hôtel de Ville d'Aix-en-Provence, son mariage avec Gréty qui avait conservé sa nationalité française lui permet de vivre entre Marseille et Cassis "où les pierres, les poissons, les rochers vus à la loupe, le sel de mer et le soleil" lui faisaient "oublier l'importance humaine". L'objectif de Wols et de Gréty était d'obtenir un visa pour les Etats-Unis, avec le concours d'une proche amie de Peggy Guggenheim, Kay Boyle et l'aide du CAS de Varian Fry. Leurs démarches échouent : ils vont se cacher à Dieulefit dans la Drôme où le critique d'art, collectionneur et romancier Henri-Pierre Roché les rencontrera. Quelques saisons plus tard, Roché présentera Wols au galeriste René Drouin qui l'exposera dans son local de la Place Vendôme.

Pendant ses séjours dans les camps, le moral et la santé de Wols se sont considérablement altérés. Il fume énormément, abuse fréquemment de l'alcool dont il devient terriblement dépendant. Gréty lui transmet du papier, des pinceaux, des plumes, des encres et des couleurs derrière les barbelés du camp : aussi souvent que possible, elle lui apporte du Pernod dans une bouteille de limonade. Elle raconte que pour réaliser ses aquarelles et ses dessins, Wols travaille principalement aux Milles pendant la nuit, près d'un feu à charbons, ou bien "à la lueur d'une chandelle".

Wols Circus.

Aux Milles, son oeuvre graphique prend un essor singulier, devient magnifiquement surprenante. Wols n'a rien à perdre : il lui faut explorer de nouveaux chemins, exorciser avec liberté et acuité ses plus fortes angoisses. Le photographe de mode Willy Mayfald qui est également interné et qui connaissait son travail antérieur, est très étonné : ses nouvelles productions sont déroutantes. Wols puise dans l'environnement du camp quelques-uns des signes de son nouveau vocabulaire. Dans l'écheveau embrouillé de ses hallucinations et de ses transpositions, on identifie ou bien on imagine des griffures, des terreurs, des sortilèges et des cauchemars : des blocs de briques, des cheminées d'usines, des vaisseaux fantômes, des prisonniers plus ou moins clownesques, des échelles meunières, des graminées, des toiles d'araignées, des trapèzes, des arènes, des forteresses et des pont-levis.

Pendant la grande bascule des années 40, le Wols-Circus conquiert sa vérité, son art devient aux Milles et à Dieulefit à la fois séduisant et effrayant. Il faut relire à son propos les textes d'Henri-Pierre Roché, tels qu'on les trouve dans les Ecrits sur l'art publiés par André Dimanche en 1998 (préface et notes de Serge Fauchereau). Roché écrivait que Wols peignait "adorablement des choses hideuses".

L'auteur de Jules et Jim explique qu'au lendemain de son internement, en 1942, "Wols aime le pinard, le tabac, une vieille bagnole rapide, ouverte au vent, une barque assez grande pour y coucher, des rectangles de papier, grands comme la main, pour dessiner - et, autour de lui, des animaux. Il absorbe lentement ses livres. De la Bible à Lautréamont, de Maître Eckart à Kafka, de Lao-Tseu aux romans policiers. Il y en a un tas près de lui. Sur eux la bouteille d'encre de Chine, qu'il faisait dégeler entre ses mains l'autre hiver. Il travaille assis dans son lit". Dans un autre texte, Henri-Pierre Roché raconte qu'après la Libération, alors que Wols repassait par le Midi, "des larmes ont mouillé ses yeux quand il a vu, au Vieux Port de Marseille, que les Allemands avaient détruit le pont suspendu".

Martin-Galtier : une roulotte bleue, des iris jaunes.

Une oeuvre parfaitement unique et magnifiquement radicale comme celle de Wols est évidemment inimitable. J'ai souhaité présenter dans de minuscules dimensions, en contrepoint à l'évocation du camp des Milles de l'exposition "Hans Bellmer et les peintres inconnus", le travail libre et autonome de l'un de ses lointains admirateurs. A côté des oeuvres et des documents des années 40, on trouvera en réelle connivence avec Wols (mais aussi bien avec Paul Klee ou bien, pour rechercher d'autre affinités, avec Hans Steffens) six travaux sur carton, à la fois graves et joyeux, réalisés par Christian Martin-Galtier.

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Les pins du camp des Milles, par Christian Martin-Galtier.

En 1999, Yoma, la femme de Martin-Galtier qui est à la fois peintre et comédienne, élaborait et jouait un spectacle qui présentait des décors inédits ainsi qu'une lecture des étranges aphorismes de Wols (le sculpteur-assembleur Pascal Verbena avait pour sa part réalisé pour la scène de ce spectacle une grande chaise, tout à fait appropriée). Avant d'imaginer cette pièce à la fois burlesque et dramatique qui tourna plusieurs fois grâce à la petite équipe de "La Roulotte bleue", Yoma et Christian Martin-Galtier étaient venus à la Tuilerie des Milles pour dessiner, peindre, filmer et photographier les espaces.

La tuilerie n'était pas encore désaffectée, la production continuait. L'une des choses qui émouvait Yoma et Martin-Galtier, à l'intérieur de ce lieu hanté par toutes sortes de fantômes et de rémanences, c'était avec le printemps le soudain épanouissement d'iris bleus et jaunes dont on retrouve la vivacité parmi les cartons présentés rue du Puits Neuf. Certains travaux de l'hommage à Wols de Christian Martin-Galtier ont été auparavant présentés à Dieulefit, au Théatre Toursky de Richard Martin ainsi qu'à Paris, dans la librairie de la Halle Saint Pierre.

Alain Paire

Du jeudi 1 mars 2012 au vendredi 23 mars, contrepoint Wols/ Circus Christian Martin-Galtier, exposition Hans Bellmer et les peintres inconnus du Camp des Milles. Ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30. Tél 04.42.96.23.67.

A PROPOS de cette exposition, on peut CONSULTER SUR CE LIEN une VIDEO DE QUATRE MINUTES de la chaîne Mativi-Marseille.

L'inauguration officielle du Site-Mémorial du Camp des Milles s'est déroulée le 10 septembre 2012, date-anniversaire du dernier convoi parti de la gare des Milles pour Drancy. 

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