Jean-Louis Marcos
Jean-Louis Marcos, vernissage de Georges Guye,  30 rue du Puits Neuf, 29 novembre 2007.

 

Il y avait en lui quelque chose de perpétuellement mobile : Jean-Louis était intrinsèquement mince, on ne pouvait pas imaginer qu'il puisse prendre du poids. Une silhouette longiligne et un type de réflexion immédiatement identifiables, une façon de marcher et de s'éloigner qui n'appartenaient à personne d'autre. Des haussements d'épaules, des moues, des sourires, des rires et des colères. Une élégance native, des mouvements d'une grande gentillesse, de la joie, du respect et de l'attention, beaucoup d'humour et pas mal de secrets. Une solitude, des paroles et des gestes qui signaient une manière de surgir et de déranger à nulle autre pareille. Jean-Louis Marcos proférait volontiers une phrase d'Albert Camus qui savait parfaitement qu'on "est responsable de son visage".

Il venait de Carmaux, la ville de son enfance et de sa jeunesse : on pressentait chez lui tout un faisceau d'indices qui évoquaient d'autres territoires, le Languedoc ou bien l'Espagne. Le mois de mai 1968, les années de découvertes et de turbulences qui suivirent avaient achevé de forger quelques-uns de ses réflexes, un refus profond de tout ce qui pouvait être inerte et implacablement injuste au sein d'une société. Ses appartenances, ses références, ses points de vue et ses amitiés étaient multiples : Londres, Paris, les Cévennes et puis surtout l'Afrique étaient des souvenirs et des destinations qu'il évoquait souvent.

Jean-Louis Marcos nous a quittés ce vendredi 28 septembre 2012. Il était revenu à Marseille pour ranger ses affaires, avant de retourner dans les Cévennes, auprès de sa famille. Il voulait achever de rapatrier sa collection personnelle. Il le disait à ses amis : ce qu'il ne souhaitait pas, c'était devoir quitter ce monde avant son père qui aujourd'hui, est âgé de plus de 100 ans. Il aura remonté une ou deux dernières fois, péniblement et douloureusement, les cinq étages de son escalier, rue Saint-Férreol.

Au milieu des années quatre-vingt à Marseille, c'était sur le Cours Julien, le tout début de l'Arca de Roger Pailhas, les années de Richard Baquié ou bien de Robert Combaz. C'était pendant le démarrage des expositions de Germain Viatte, le souvenir des Brûleurs de loups, le passage des Surréalistes imaginé à la Vieille Charité de Marseille, La Planète affolée ; chez Athanor, on se retrouvait rue de Lodi pour Tony Grand, Ceccarelli, Daumas et Kermarrec. Deux fois par semaine, Jean-Louis Marcos tenait magnifiquement au Provençal la chronique des arts plastiques. Un exercice de funambule, une séquence inouïe, une compétence, une liberté et une insolence jamais atteintes. J'essayais de ne jamais rater son papier qui paraissait "toutes éditions", le dimanche matin. Sa chronique pouvait faire penser à Alexandre Vialatte : d'incroyables digressions, beaucoup de mordant, d'impertinence et de passion, de l'humour et du laconisme, une vraie clairvoyance. 


Au Provençal, Gaston Defferre était présent. Tout était à la fois facile et difficile, si l'on était capable d'audace. Au-dessus de lui, pour ses chroniques, il y avait Edmée Santy et Jean-René Laplayne ; Edmonde Charles-Roux, Christian Poitevin/ Julien Blaine lui donnaient des coups de main, il ne fut jamais inquiété. Jean-Louis ne restait jamais longtemps dans la salle de rédaction du journal, il déposait son papier et s'en allait, une dactylo s'occupait de la mise en ligne. On retrouve sa manière de dire, son regard rapide, la qualité et l'indépendance de ses informations dans 7.000 articulations, les chroniques de blog qu'il aura livrées en 2011, avant de devoir se taire.
 

/> Nous restent en mémoire sa silhouette inimitable, son élégance et son phrasé. Une voix que l'on reconnaissait immédiatement au téléphone. Pendant quelques années, à Aix, au début des années quatre-vingt, nous habitions la même rue, la rue du Félibre Gaut. Il vivait avec une jeune femme anglaise que j'apercevais dans le car qui conduisait à Marseille. Certains soirs, dans la rue, nous étions en concurrence ... C'était celui qui arriverait le plus tôt, celui qui calculait le mieux l'horaire qui devait gagner : nous voulions faire des feux de cheminées, nous recherchions devant la boutique du fromager des cagettes en bois pour retrouver la chaleur, pour faire démarrer nos bûches. Finalement, le partage du butin se faisait aisément.

Nous parlions métier, je livrais des chroniques dans un hebdomadaire qui s'appelait Semaine-Provence. De guerre lasse - je crois qu'il a tenu pendant deux ans - quand il décida de démissionner, il m'appela au téléphone : il m'expliqua comment poser ma candidature pour lui succéder, il me donna la plupart des clefs qui me permirent de frayer chemin dans un environnement difficilement prévisible. C'était voici déja un quart de siècle, en mars-avril 1987. Il avait un regard très désillusionné, parfaitement décapant par rapport aux institutions, vis-à vis du petit clan des dominants marseillais. Marcos avait voulu quitter Le Provençal pour un hebdomadaire qui suscitait beaucoup d'espoirs, dont la durée de vie fut dramatiquement brève. Il ne regrettait rien, il avait parfaitement fait ses preuves : sa boucle était bouclée.


 
Il passait quelquefois à Aix, au 10 rue des Marseillais. Il roulait son tabac, achetait un ou deux livres, regardait les expositions avec détachement et attention. Il pouvait être injuste, ou bien merveilleusement enthousiaste, c'était un homme de parti pris. Il tenta toutes sortes d'aventures dans le cinéma, pour des petits documentaires pas du tout institutionnels. Je me souviens d'un film autour d'Athanor et de Jean-Pierre Alis, je le revois marchant sur une petite place de Céret, échangeant des mots avec Jean Capdeville. Le passionnait l'Afrique où il séjourna souvent. D'autres sauront dire ses passions et ses amours, son entêtement, sa famille et sa solitude, toutes sortes de péripéties et de déplacements qui ne finissaient pas toujours bien. Je crois l'avoir aperçu une dernière fois, rue Sylvabelle, à la galerie du Tableau de Bernard Plasse, pour une exposition de Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton.  

Mardi 2 octobre 2012, vers onze heures, nous serons nombreux, j'en suis certain, pour venir lui dire adieu, au crématorium du cimetière Saint Pierre de Marseille. Je me souviens qu'il m'avait raconté une cérémonie au même endroit, c'était pour une artiste que nous aimions beaucoup, Hélène Gava. Mardi matin pour me rendre au cimetière, je prendrai le tram 68 à la station Noailles, il continue de passer sous La Plaine. Jean-Louis, merci pour ton désintéressement, ta mélancolie et ta liberté, merci infiniment pour ta noblesse, ta drôlerie et ton intelligence.
 

Alain Paire

jean-Louis Marcos 

2 août 2012, Jean-Louis Marcos accompagne l'exposition d'une partie de sa collection dans un Temple de la vallée française des Cévennes, l'ancienne église de Valfrancesque (photographie Rodolphe Soucaret).

Son frère Kaïto Marcos s'occupe d'éditer le manuscrit du dernier livre de Jean-Louis Marcos, son Petit abécédaire turlupin de l'art contemporain, qui paraîtra ce printemps à Barre des Cévennes chez l'éditeur Patrick Roy. Un pot commun vient d'être créé pour réunir les souscripteurs de ce livre en voie d'impression.

Kaïto Marcos  nous explique que Jean-Louis avait le projet de créer dans les Cévennes une Université populaire et sauvage. Il nous écrit : "Jean-Louis fut superbe dans sa fin de vie : lucide, gardant humour, mauvaise humeur, partis pris, intellectuellement vivant. Son corps n'en pouvait plus, il avait décidé d'arrêter les traitements et de finir dans la dignité". La dispersion des cendres se déroulera "dans l'oliveraie de Jean Yves à Puimichel dans les Alpes de Haute-Provence, samedi 8 mai 2013, avec du champagne dans des calebasses africaines, de la musique, de la poésie, des performances d'artiste et tout ce que chacun a envie ou peut apporter. Ce moment sera l'occasion de boire à son souvenir et de nous rencontrer avec tristesse, bonheur, légèreté et goût de la vie".

Un blog a été créé sur ce lien pour évoquer tous les souvenirs que ses amis peuvent avoir de la trajectoire de Jean-Louis. Cf. sur cet autre lien du site Les Influences, un article d'Emmanuel Lemieux qui permet de retrouver les références de plusieurs textes de J-L Marcos. 

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Extraits de l'hommage à Jean-Louis Marcos, de GEORGES GUYE, prononcé le 13 Octobre 2012, au 200 RD 10, route de Vauvenargues, à l’occasion du vernissage de l’exposition Paysages et Broussailles.


"Vous ne verrez pas ce soir la haute silhouette élégante, chapeautée d’un panama ou d’un feutre marron à large bord, saluant un tel, esquivant un autre mais prenant son temps pour regarder les sculptures et les peintures exposées.

La fréquentation des œuvres d’art, c’était la coterie qu’il s’était choisie. S’il suivait  avec constance les travaux des artistes de sa génération, il adorait découvrir les jeunes artistes dans leur atelier. Bien sûr, il s’intéressait à la matérialité de l’œuvre et à ses significations, mais je crois que ce qui lui plaisait le plus c’était le tremplin qu’elle lui offrait pour retrouver ses références préférées : archéologiques, mythologiques, historiques, géographiques…

Quand on engageait la conversation il ne tardait pas à rejoindre les peintures des Grottes de Lascaux ou d’Altamira, les sculptures africaines ou les peintures aborigènes. Mais c’était après coup, dans ses articles, qu’il donnait l’ampleur de sa sensibilité et de son aisance de cosmonaute de l’espace artistique.

Aussi c’est avec surprise puis jubilation que je découvrais les fulgurances exotiques élaborées à partir de mes sculptures que pour ma part je trouvais réalistes et ancrées dans la vie quotidienne. Je cite :  "Georges Guye est un artiste qui met la jambe". "La sculpture Rolling Stone est une grande sculpture érotique. Depuis que je la connais je la surnomme "la Grande Foufoune Duchampienne". "Les sculptures "Corps à Corps" sont la poursuite d’une ancienne tradition de l’histoire de l’art. Il existe en effet des peintures rupestres de lutteurs qui ont 5000 ans, dans les cultures d’Akkad et de Sumer." "Ainsi Georges Guye fait-il remarquer que ses érotiques n’ont aucun problème de stabilité au sol non plus que de socle. Eros se passe de socle, il est le socle du monde".   Nombreux sont les artistes et les amis ici présents qui pourraient témoigner d’autres de ces exercices de haut vol que Jean Louis exerçait sans filet.

... Jean Louis nous accompagnait souvent dans nos balades dominicales sur les sentiers du Mont Olympe et de la Sainte Victoire, dans les collines du Contadour et de Puimichel. Il marchait pour le plaisir, plan-plan, en véritable épicurien.
 
Il trouvait toujours un copain compatible avec sa passion pour les Dogons, un autre pour partager son enthousiasme pour les dernières découvertes archéologiques valorisant la civilisation gauloise, un troisième à qui narrer une de ses nombreuses conquêtes féminines ; un autre enfin à qui communiquer ses recettes sur la "queue de toro en gelée" ou les "anchois au vinaigre". Au casse- croûte, il adorait partager le délicieux gâteau au chocolat qu’il avait cuisiné la veille et artistiquement coupé en petits pavés, qu’il distribuait avec l’onction de qui présente l’hostie.

Il excellait dans les performances présentées à l’occasion des fêtes d’anniversaire.,Je me souviens de "L’enlèvement de Galatée" mis en scène avec Laurence Michoulier, Max Sauze et Géo Viale. Je me souviens de ce conte d’après Roland Dubillard qu’il avait mis en images : "La Poire, Georges et la Fourmi". Je me souviens aussi de ce texte mélancolique sur la mort.  Il disait qu’on n’élève jamais assez le niveau et qu’il ne fallait pas avoir peur de faire long et un peu chiant.

SALUT A TOI, JEAN-LOUIS".

Georges Guye.

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