J'ai eu beau me dire que le roi vient quand il veut*, me répéter qu'aux marches du (Petit) Palais, la littérature a tant d'amoureux qu'elle ne sait lequel prendre, je n'ai pas su me faire une raison de votre absence. Quand j'ai aperçu votre nom barré sur la feuille que tenait dans sa main une des organisatrices, l'aveu était là, passant du trot au pas, s'arrêtant devant moi en levant les rênes : la perspective de ces Enjeux*, c'était vous.

J'étais arrivée le matin même un peu trop tard pour entendre l'annonce que vous ne viendriez pas. Alors j'ai écouté - et je pensais à vous d'ailleurs puisqu'un oiseau vous a jeté la même couverture sur les épaules* - j'ai écouté Pierre Bergounioux nous arriver du fond des âges, nous revenir de quelques millénaires, et pas le moins du monde essoufflé, vous l'imaginez bien, pour remarquer que Valerio Magrelli , assis à côté de lui, et c'est vrai que nous n'y songions pas, était un Romain. J'ai écouté sans penser que vous feriez défaut alors que chacun s'y résignait. En débarquant la veille, je m'étais promis de ne pas quitter Paris sans vous avoir serré la main. J'ai été sage, je suis retournée au bord de l'eau dimanche, mais me voilà à garder le poing fermé pour ne pas perdre ce salut resté dans ma paume. Heureusement que j'écris de la main gauche. Ce premier jour de février m'a rappelé celui où j'ai moins regretté la Creuse et cet autre où je n'ai plus voulu faire la route jusqu'à Fontevraud. Vous n'étiez pas venu, vous ne veniez plus.  De quoi décider de penser à vous comme Sagan pensait à ses arbres, en n'en parlant plus. Vous connaissez ce mot de Sagan? Une amie, voyant Sagan songeuse, lui demanda: " A quoi penses-tu?" Sagan, sûrement sans détourner le regard, lui répondit: " A un arbre." L'amie, un peu surprise, lui demanda encore: " Mais enfin, à quel arbre?" Et Sagan, et son sourire, Sagan de lui dire: " Tu le connais pas." Il y avait, aux Enjeux, William Irigoyen. J'ai écouté tant de fois l'entretien que vous lui avez donné il y a quelques années que sa voix m'a été immédiatement familière et même, j'imaginais que vous étiez déjà là et je songeais à vous repérer, au milieu de la foule, grâce au bruit de votre briquet. On entend le bruit de votre briquet, dans cet entretien, si on écoute bien. Vous lui aviez raconté, à Irigoyen, qu'un ami avait relu les Vies minuscules des années après leur parution et qu'il vous avait dit:" C'était bien, oui, c'était vraiment bien... mais il y avait un petit côté "J'arrive" quand même." Puis-je vous dire que ce côté-là de vous me manque? Vous avez sûrement lu ce texte de Kafka:  "Mon grand-père avait l'habitude de dire: "La vie est étonnamment brève. Dans mon souvenir elle se ramasse aujourd'hui sur elle-même si serrée que je comprends à peine qu'un jeune homme puisse se décider à partir à cheval pour le plus proche village sans craindre que - tout accident écarté - une existence ordinaire et se déroulant sans heurts ne suffise pas, de bien loin, même pour cette promenade."*

 

Kafka a tort ces jours-ci et pour dire que la vie est trop brève, cette phrase est étonnamment longue.

Je suis partie "pour le plus proche village sans craindre que - tout accident écarté - une existence ordinaire (...) ne suffise pas"  pour vous serrer la main, Pierre Michon.

Elodie Karaki, mardi 18 février 2014.

* Le roi vient quand il veut. Propos sur la littérature. Pierre Michon. 2007.

* Les Enjeux contemporains de la littérature VII: Points de vue, les perspectives à l'œuvre, 29 janvier-2 février 2014.
* Les éditions Verdier.
* "Le prochain village", dans le recueil Un médecin de campagne, Franz Kafka.

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Trois chroniques d'Elodie Karaki, en ligne sur le site de la galerie :

sur ce lienL'art du littoral.
sur ce lienCarousel, exposition de Tom Young.

sur cet autre lien, Jean Rolin /D'Ormuz les parenthèses.

Cf aussi sur ce lien, un entretien de Chloé Carbuccia et Elodie Karaki avec Noël Dutrait, entretien réalisé le 16 mai 2013 à Aix-en-Provence, pou la revue Les Chantiers de la Création.

Enseignant de langue et de littérature chinoises à l’université d’Aix-Marseille, Noël Dutrait a traduit Gao Xingjian et Mo Yan, deux écrivains récompensés par le prix Nobel de littérature.

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