cahiers du sud
Fin des années trente : à gauche, Léon-Gabriel Gros, en compagnie de Jean Ballard
Léon-Gabriel Gros (1905-1985) venait des pourtours de Marseille : il aimait raconter que la profession de cheminot de son père l'avait doté d'un "pays natal" composé d' "une dizaine de petites gares de la région Méditerranée". Sa famille qui ne l'encouragea jamais du côté de la poésie était originaire d'Arles, son éducation se fit chez les Maristes de Toulon et de La Seyne qui furent l'antichambre de son séjour à 17 ans dans le pensionnat de l'Hypokhâgne du lycée Thiers. Plus de 60 années plus tard, il acheva les rêves de sa vie dans la solitude d'une rase campagne, au bout du chemin de Saint Hilaire des Milles près d'Aix-en-Provence, en compagnie de sa femme Mickey et de son chien qu'il appelait Raïs : la moins secrète de ses occupations, c'était le perfectionnement d'un immense train électrique pour lequel il avait réservé le rez-de-chaussée d'une portion de son mas de Francistella. Bernard Noël qui le rencontra aux alentours de 1984 s'est souvenu [2] de ses "yeux bleus ... des yeux pleins de rire et de transparence. Et si détachés, ces yeux ... tellement là et ailleurs". Avec autant de précision que de discrétion, Jean Tortel [3]  soulignait qu' "en raison même d'exigences antinomiques, Gros avait en lui quelque chose d'inapprochable , anxieux de séjourner dans quelque absolu en même temps qu'il jouissait des nuances du quotidien. Plus secret qu'il ne croyait l'être lui-même, Gaby, journaliste marseillais, chroniqueur dont le bon sens était paradoxal, pur provençal ... vivait imaginairement dans la blancheur du Liban et dans les brumes vertes de l'Irlande, les lieux où il séjourna". Grâce aux renseignements glanés chez Jean Ballard [4] et chez André Ughetto qui s'est chargé de la préface et de la publication chez Sud de l'intégralité de son œuvre poétique[5] nous pouvons nous remémorer les données essentielles de sa biographie.
 
Léon-Gabriel Gros naquit aux Arcs le 12 avril 1905. En 1922, il est pensionnaire dans le grand lycée de Marseille. Deux années plus tard, il commence une licence d'anglais à la Faculté des Lettres d'Aix-en-Provence ; il publie en août 1924, chez Fortunio, des poèmes composés dans le goût d'Henri de Régnier, suivis dans les numéros 60 et 61 de la revue par des études critiques rédigées à propos de Stuart Merril et de Jean-Marc Bernard. Dans les parages du cours Mirabeau et de la revue Le Feu dont il fut le secrétaire pendant une courte saison, il lie amitié avec André de Richaud "par des nuits où toutes les fontaines d'Aix étaient des violons, par des matinées de printemps où l'anis débordant de nos verres jetait par l'entremise des platanes une verte lumière sur les jardins du silence aimés d'Emile Sicard" [6] ». Parmi ses autres fréquentations, Ballard évoque André Gaillard, le poète et bibliothécaire toulonnais Léon Vérane, ainsi qu'Henri-Irénée Marrou (1904-1977), le musicologue et historien de l'Antiquité post-classique qui participa à la fondation d'Esprit et signera certains de ses textes sous le pseudonyme de Davenson. Léon-Gabriel Gros subit très fortement l'influence d'André Gaillard dont il sera aux yeux de Jean Ballard le commentateur le mieux accrédité. En 1924, Gaillard et Gros entreprennent ensemble une lecture enthousiaste du Premier Manifeste du Surréalisme : Gaillard lui parle de ses poèmes et lui fait cadeau des épreuves du Fond du Cœur[7]. Gros qui partage sa vie entre Aix et Marseille où réside sa tante gardera une très vive mémoire du passage météorique de ce poète auquel il dédiera plusieurs de ses textes. Il estime que le rôle de Gaillard dans la revue fut considérable, avant et après son décès : André Ughetto a retrouvé un projet d'article de 1969 dans lequel Gros affirme que "jusqu'au dernier jour de la revue, bien qu'à partir de 1940 d'autres influences aient joué, c'est André Gaillard qui a présidé à une certaine continuité spirituelle des Cahiers du Sud. Il en fut l'animateur invisible, le conseiller perpétuel". Dans un autre texte de 1969, Gros ajoutait que "sans doute la revue aurait-elle existé sans lui mais elle n'aurait vraisemblablement pas eu grand chose de commun avec ce qu'elle a été".
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Pour sa part Jean Tortel résumait ainsi les secrètes fidélités de l'auteur de Raisons de vivre - un recueil publié aux éditions des Cahiers qui rassemblait les poèmes que Gros écrivit de 1928 à 1934 :"Léon-Gabriel Gros ne fit jamais partie du mouvement surréaliste. Il en ressentit néanmoins le choc à travers la rapide présence de celui qui, mort en 1929, ne fut pas pour lui quelque maître (Gaillard n'enseignait rien ... ), plutôt la preuve irrécusable comme une foudre, d'une réalité à laquelle il dût obligatoirement se consacrer". Lorsque Gaillard mourut, Léon-Gabriel était loin du Vieux Port. Il avait été incorporé en mai 1929 : depuis octobre 1929 et pour un an il accomplissait son service militaire comme professeur d'anglais dans une école des Enfants de troupe basée à Saint- Hippolyte-du- Fort dans le Gard. Quelques semaines avant sa mort, il avait adressé à Gaillard une étude sur Éluard qui parut dans La Poésie et la Critique. De tous ses faits, drames et rencontres, Léon-Gabriel Gros avait retenu une forte conviction qui détermina durablement son existence de critique et de poète : "Ce que nous sentions confusément, André nous a permis de le mieux saisir, de le rechercher avec une ardeur désespérée ... La poésie n'est que la vie prenant conscience de ses démarches, de sa grandeur".
 
Pendant six ans et jusqu'en 1933 - date de son retour et de son acceptation de l'ordre social en tant que journaliste au Petit Marseillais dont les imprimeries et les locaux étaient situés rue Francis-Davso, à quelques pas du grenier des Cahiers, Léon-Gabriel Gros aura vaqué et parfois divagué entre plusieurs pays ou régions : comme le rappelle de manière emblématique le destin d'un Louis Brauquier, les proches des Cahiers du Sud sont souvent de grands errants ou voyageurs qui ne rejoignent pas immédiatement l'Ithaque chère à leur cœur. Avant de se résoudre à devenir journaliste, Gros songe tout d'abord à l'enseignement ; son diplôme d'études supérieures traite de Georges Moore. Cependant son projet se délite progressivement, notamment parce qu'il échoue à l'agrégation d'anglais qu'il préparera à la faculté des lettres de Lille. Il séjourne en tant que lecteur de français près de Belfast ; par la suite il trouve une place identique à Glasgow. Pour expliquer les étapes un rien désordonnées de ses itinérances, André Ughetto fait très justement remarquer que "c'est toujours l'option la moins conformiste qui a chance de l'emporter dans le déroulement de sa vie: une faculté de province préférée à la Sorbonne et, plutôt que l'Angleterre, l'Écosse ou l'Irlande où s'effectue l'approche émerveillée des "poètes mystiques" qu'il traduira plus tard". Après quoi, Gros émigre vers d'autres latitudes et devient professeur d'anglais au lycée de Beyrouth où il liera connaissance avec Georges Schéhadé. A propos de ce dernier, un article qu'il publie en août 1993 décrit le pays de cette "œuvre toute de lumière, où les roches elles-mêmes ont des apparences de fruits, où la nuit est transparente, où il n'y a point de molles verdures mais des jeux de clarté d'une mobilité toute humaine". Rédigé au terme de son séjour au Liban, cet article semble aviver une grande nostalgie : il évoque la "nonchalance créatrice que nous enseigne la sagesse de l'Orient" à l'intérieur duquel "l'Eden, sans archange au glaive de feu, s'ouvre tout grand à ceux qui vivent sous le signe de la poésie".

Flambeau

Une traduction de L-G Gros, publiée dans la collection des Documents spirituels de Jacques Masui
 
Pendant ses vacances d'été, Gros fait retour dans le Midi, repasse par le grenier des Cahiers auquel il confie des poèmes et des chroniques, séjourne à Port-Cros où il rencontre Supervielle qui fonde des espoirs sur son œuvre poétique. Jean Ballard qui continue d'éprouver qu' "il y a une couleur de l'air changée depuis qu'André Gaillard est mort" tente dans ses fréquents courriers de l'encourager et de ranimer son énergie. Le 17 novembre 1930, le directeur des Cahiers qui songe aux nombreuses vagues de départ qu'il a déjà connues depuis la création de Fortunio, lui livre quelques confidences empreintes de mélancolie et d'amitié : "Le cercle des Cahiers se rétrécit chaque jour davantage, soit que le rompe la mort ou que s'y glisse l'absence ... une Revue vit de succès, le succès que l'on obtient auprès de Paris et c'est pourquoi nos amis sont plus ou moins des maquereaux ou des courtisans de la gloire, sauf pour ceux qui sont allés rêver ailleurs".
Jean Ballard qui souhaitait vivement que son ami reste à Marseille et œuvre continûment pour les Cahiers, effectue des démarches auprès de Léon Bancal, le rédacteur en chef du Petit Marseillais pour que Gros devienne journaliste. Léon-Gabriel Gros supportait bien l'ambiance et le style de travail des salles de rédaction de sa région. Dans le second tome de ses souvenirs Rideau gris et Habit vert[8], le marseillais André Roussin qui fut lui aussi pigiste pendant quelques saisons, a décrit les lieux et les mœurs de son journal: "L'efficacité à Marseille ne s'obtient pas dans la tristesse ou même le sérieux. Un côté débraillé lui convient davantage. La salle de rédaction était une ruche bourdonnante de joyeuses exclamations : parmi elles, les sons filés du rédacteur qui se croyait ténor s'y faisaient entendre, salués par des sifflets vengeurs". Dans cette "assemblée de grands étudiants dans l'impossibilité absolue de se prendre au sérieux", Roussin s'est souvenu avoir fait la connaissance de Léon-Gabriel Gros qui pendant ses moments de détente ou de nostalgie, lui parlait avec ferveur et enthousiasme du Revolver à cheveux blancs, d'Éluard, de Breton, de Yeats, des Métaphysiques anglais, de John Donne et de William Blake. Pendant une brève période, puisqu'il ne "touchait plus le sol qu'au journal en corrigeant les copies adressées par les correspondants de Vaison-la-Romaine, ou Bormes-les-Mimosas", le futur académicien André Roussin fut conquis par l'exemple de son collègue Gaby Gros : du coup, Roussin expérimenta ses propres capacités en matière d'écriture automatique.

 

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Au grenier des Cahiers du Sud, fin des années 50 : de gauche à droite, L-G Gros, Jean Ballard et Jean Lartigue

 

Pendant toute sa vie, Gaby Gros exerça sans plainte ni griserie son activité de plume à tout faire. Après la guerre, il avait été d'abord réembauché par Le Méridional, quelques années plus tard par Le Provençal où il était très respecté : Gros appartenait à «la locale » de Marseille et rédigeait avec beaucoup de conscience professionnelle toutes sortes d'articles à propos de toutes sortes de sujets d'un intérêt extrêmement inégal. Dans son journal où la culture ne représentait certes pas l'axe fondamental, excepté pendant l'ultime fin de sa carrière, Léon-Gabriel n'était pas spécialisé dans les comptes rendus de livres. Pendant les années 50 et 60, le fait qu'il ne sache pas conduire une automobile - pour ce genre d'éventualité et pour beaucoup de choses ordinaires, c'est sa femme Mickey qui assurait les urgences - réduisait ses marges d'initiative et l'empêchait d'assister aux spectacles de théâtre ou aux festivals auxquels se consacrèrent ses plus jeunes collègues. A ce gagne-pain s'ajoutaient le jardin secret de ses poèmes ainsi que les traductions qu'il édita après la Libération. Pour l'aspect le plus personnel de son œuvre, Gros qui fut presque exclusivement publié par les éditions des Cahiers du Sud et qui finit par se vouer à partir de 1954 à une totale éthique du silence, était également nonchalant pour ne pas dire fataliste, détaché et revenu de tout.La modernité ne lui convenait pas : un peu comme son ami Gabriel Audisio, Gros estimait que "Poésie qui ne chante pas n'habite pas la mémoire »[9]. André Ughetto rappelle que lorsqu'en 1968 on lui décerna à Ventabren le Grand Prix Littéraire de Provence, il se déclara "poète provençal d'expression française", " comme il existe, précisait-il quand on l'interrogeait sur la lointaine filiation troubadourienne imaginable à partir de cette déclaration, des poètes irlandais d'expression anglaise". Avec humilité et sans trop de douleur, Léon-Gabriel Gros se savait à contre-courant par rapport à la poésie contemporaine. Il se pensait sans descendance spirituelle : la figure dans laquelle il se reconnaissait le mieux, c'était celle du précurseur qui porte le nom de l'un de ses recueils de poèmes, celle d'un Jean-Baptiste qui continue de prêcher dans le désert en attendant que survienne le miracle de la parole incarnée. André Ughetto qui l'a souvent rencontré pendant les dernières années de sa vie raconte également qu'il était "relativement indifférent à sa propre histoire ... volontairement effacé d'un théâtre de combat ou se forge la gloire littéraire". Sur le tard, quand il pensait avec beaucoup trop de désabusement aux Cahiers et à sa poésie, Gros allait jusqu'à écrire [10] que sans l'aiguillon permanent et les facilités offertes par la revue de Ballard, il ne se "serait jamais risqué à une activité littéraire qu'il tenait pour prétentieuse"», Comme Jean-Max Tixier[11] le signalait au lendemain de sa mort, "Léon-Gabriel Gros avait choisi Marseille. On ne lui pardonna guère. Et Marseille ne lui en sut pas gré davantage de son vivant".

Parmi les entrecroisements multiples de sa besogne quotidienne et de sa poésie, Gros connut quoiqu'il en dise le bonheur durable de pouvoir goûter aux Cahiers les plaisirs de l'amitié et de la médiation : dans la revue dont il fut avant la venue de Tortel " la conscience poétique", ses nombreuses et fréquentes chroniques lui donnèrent la possibilité de révéler des talents comme Cayrol, Senghor, Emmanuel ou La Tour du Pin qu'il estimait plus importants que lui-même. Grâce à son travail de critique il espérait pouvoir garder "l'illusion que le commun des hommes peut être initié à la vie poétique". Plus profondément, dans l'un des textes de la fin de sa vie[12] où il évoque "son pauvre métier" de "commentateur", Léon-Gabriel Gros estimait que " la raison d'être d'une revue de poésie est avant toute chose d'entretenir l'espérance".

 

Jean Ballard
Jean Ballard, grenier des Cahiers du Sud.

Avec Jean Ballard, en dépit des menues brouilles qui provoquèrent sa démission quelques années avant la disparition des Cahiers, Gaby Gros partageait les mêmes convictions et recevait d'autrui les mêmes images. Dans le discours qu'il rédigea à l'occasion de sa remise de Légion d'Honneur au "frère que je n'ai pas eu, mais que la poésie m'a donné", Jean Ballard qui savait que son vieux compagnon de route avait fait de sa vie tout ce qu'il voulait en faire, décrivait très exactement la secrète grandeur de leur commune condition. Il évoquait les mutations et les attitudes qui avaient quotidiennement régi les aspects les plus idéalistes de leur double existence : "Ta vie, lui disait-il, ce merveilleux échafaudage de fantaisies, flanqué de communs, d'offices, de mansardes, pour masquer au fond ta gratuité centrale, ton essentielle liberté... Ta vie est un compromis entre le songe et le monde réel, entre les jeux de l'enfance et la rigueur des horaires ... Nous subissons ce mirage de la poésie qui se lève sans cesse à notre appel, toujours renaissant à nos yeux. Nous attendons sans cesse des inconnus pour qui notre accueil est la raison de vivre ... Nous serons toujours considérés, et quelle chance ! comme des irréguliers, des batteurs d'estrade ... Ce ruban qu'on va t'épingler, c'est à l'amateur qu'on le décerne".Alain Paire


[1] Ce texte est initialement paru dans Chronique des Cahiers du Sud 1914-1966, Paris, IMEC éditions, 1993.  A la demande d'André Ughetto qui a beaucoup oeuvré pour la mémoire de Léon-Gabriel Gros, cet extrait vient de connaître une seconde vie : il est publié en pages 107- 114 du n° 12 de la revue Phoenix. 

Le  Prix Léon-Gabriel Gros a été décerné pendant l'hiver 2013 au recueil Chapitres de la comédie de Martino Baldi, traduction de Valérie Brantôme, sa publication figure dans le cahier 12 de Phoenix. A Marseille, la Bibliothèque municipale de Bonneveine porte le nom de Léon-Gabriel Gros.
[2] Bernard Noël,  Le Flambeau de la Vision, Impressions du Sud, n° 10, octobre 1985.
[3] Jean Tortel, « Léon-Gabriel Gros dans sa dualité », Impressions du Sud, n° 10, octobre 1985.

[4] Article paru dans la revue Marseille en octobre 1968, après la remise du Grand Prix de Provence de Littérature de Ventabren.

[5]Expériences à la portée de tous, œuvre poétique complète de Léon-Gabriel Gros, préface d’André Ughetto, Sud, septembre 1986.

[6] L.-G. Gros, Richaud et la Création du Monde, Cahiers du Sud, n° 127, décembre 1930. Article repris dans André de Richaud Cahier 3/4, Le Temps qu'il fait, janvier 1986.
[7] Renseignements extraits d’une lettre de Gros à Ballard, 8 février 1930.

[8] André Roussin, Rideau gris et Habit vert, Editions Albin Michel, juillet 1983, pp.40-41

[9] Léon-Gabriel Gros, Fabuleux Audisio, Sud, n°20, 1977.

[10] Léon-Gabriel Gros, Ce tombeau dans la mémoire , in « Hommage à Jean Ballard », Sud, n°12, 1973.

[11] Jean-Max Tixier L.-G. G. Mort d'un poète, Sud, n°62 bis, 1986.

[12] « Un pauvre métier, Sud n° 41/42, consacré à Léon-Gabriel Gros, 1981, p. 58.  

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