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Édouard Manet, Portrait de M. Pertuiset, le chasseur de lions, huile sur toile, 150 x 170 cm, São Paulo, musée d'Art Assis Chateaubriand.

Le musée de São Paulo conserve un tableau bien étrange - et célèbre - de Manet : le Portrait de M. Pertuiset, le chasseur de lions[1]. Fusil en main, l'homme en chapeau et habit noir nous fait face et nous regarde, laissant derrière lui la dépouille d'un énorme lion qu'il vient de tuer, du moins le suppose-t-on. Car tout dans l'œuvre sonne faux et vaguement ridicule, même le paysage à l'arrière-plan, que l'on dirait d'une forêt d'Île-de-France, nullement de quelque savane (un critique de l'époque parle des "bois de Cucufa"). On songe aux tartarinades de bistro, communes aux chasseurs, dont Manet se moquerait gentiment ici, en dévoyant aussi un certain genre de portrait glorieux. Dans son livre Lions[2], le philosophe et essayiste allemand Hans Blumenberg (1920-1996) déconcerte pareillement en s'attachant à la "figure" hautement célébrée du lion, sans jamais dire pourquoi.

S'attacher est d'ailleurs un terme excessif car le lion n'est, dans les trente-trois textes courts qui composent l'ouvrage, qu'une sorte d'"agent de liaison", si j'ose dire, ou plus exactement un aimant attirant à lui la limaille de réflexions diverses et hétérogènes - portant sur la littérature ou la philosophie, mais aussi sur la peinture - qui menaçaient de rester très dispersées. D'ailleurs, l'auteur ne se soucie aucunement de cacher le caractère artificiel de son recueil et plutôt penserait-on qu'il s'en réjouit en ce que cette unité factice fait réfléchir, - ce qui semble l'objet premier de ses petits textes. On se dit qu'il aurait pu tout aussi bien choisir un autre "agent de liaison" : un personnage historique considérable, un arbre comme le chêne ou un simple objet rare. C'est si vrai que certains textes abandonnent carrément le lion habituel pour évoquer le "lion de mer", qui n'est jamais, comme on sait, qu'une sorte d'otarie. Ailleurs, Blumenberg s'intéresse directement à un autre mammifère imposant et commente l'inoubliable phrase de Schopenhauer : "L'idée d'éléphant est impérissable". Mais, dans un cas comme dans l'autre, le mot "lion" demeure et l'image de l'animal continue ainsi de rôder dangereusement dans les parages du texte, - et c'est ce qui importe. On aura compris que l'humour n'est pas absent du livre, un humour singulier parce qu'il compose avec une étonnante érudition et reste discret, presque insaisissable.

On voit bien tout ce que l'image du lion porte en elle-même : les idées de domination, de force (tranquille ?) et de triomphe assuré, et, au delà, comme l'image de l'éléphant d'ailleurs, la notion d'une réalité pleine et entière, irréfutable, irrécusable, qui fait contrepoids, si l'on peut dire, à l'outil privilégié de la pensée : au concept. Autant celui-ci est invisible, intangible et léger, autant les deux grands animaux ont, par leur masse et leur souveraineté dans leur règne, une façon d'être-là simple et directe, qui outrepasse toute finasserie, tout symbole, toute métaphore[3]. Or, si Blumenberg fait fond sur cette vision banale du lion, c'est pour mieux s'y opposer, la "déconstruire" aurait-on dit naguère, et l'on chercherait en vain dans ses textes quoi que ce soit qui évoquerait glorieusement le "roi des animaux". Et quand il commente un tableau, aux lions magnifiques de Delacroix ou de Gérôme il préfère la grosse peluche gentille qui vient renifler prudemment la Bohémienne endormie du Douanier Rousseau ou le compagnon apprivoisé de saint Jérôme. Rien qui rugisse ou montre les dents : tout le contraire du fauve de la Metro Goldwyn Mayer. Plus précisément, et d'une manière surprenante, peu facilement compréhensible, Blumenberg parle à plusieurs reprises du "lion absent" ou de "l'absence du lion", ou encore de "l'absence en matière de lion"[4], de sorte que l'on peut croire que cette absence est le vrai sujet du livre et que l'auteur s'est amusé à piéger son lecteur naïf, qui attendait de belles phrases ou de belles anecdotes cynégétiques.


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Niccolò Antonio Colantonio, Saint Jérôme dans son cabinet d'étude, 1445, huile sur bois, 125 x 151cm, Naples, musée de Capodimonte.

Mais pourquoi attacher une telle importance à cette "absence" quand de l'absence il y en a partout et de toutes sortes, pas seulement de lions ou d'éléphants ? Où l'auteur veut-il en venir et nous conduire en faisant un sort à ce "thème" qui n'en est pas un ? En fait, avec ses divers lions - qu'ils soient animaux réels, représentations littéraires ou artistiques, figures de style, "jeux de langage" ou simplement mots -, Blumenberg semble vouloir se détourner des concepts et leur substituer un outil de pensée plus fiable pour parler du monde. Car si, dans un concept, la chose est bel et bien absente, cette absence est dissimulée, oubliable et oubliée, tandis que l'absence de lion (ou de tout caractère communément reconnu comme léonin) là même où il s'agit de lion, frappe et ramène à la réalité. On pourrait presque dire qu'en ce sens  l'absence de lion est tout bonnement une façon de se libérer du concept de lion, en le révélant par défaut. Quoi qu'il en soit, il est intéressant de noter que c'est par le détour de l'absence que la réalité, ou tout au moins une part sensible de la réalité, peut être rejointe.

Il s'agirait donc d'une tentative d'activer la pensée avec autre chose que des concepts, et, ce faisant, de répondre à la remarque faite jadis par Bergson selon laquelle "l'intelligence est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie.[5]" La figure du lion étant naturellement un rappel brut et insistant de la vie (ce qui explique aussi l'admiration quasi universelle que l'animal suscite), son absence ou plutôt sa présence maintenue quand vient à manquer tout ce qu'elle signifie normalement, bouscule la pensée et l'engage sur des voies singulières. Ainsi l'histoire du chasseur de lions qui, ami des lions, n'en avait jamais tué un seul, donne corps aux réflexions généralement très abstraites sur la théodicée, et l'auteur ne se prive pas d'une note d'humour en suggérant, pour conclure, que ce chasseur était peut-être allé "toute sa vie à la chasse au lion là où il n'y avait aucun lion." (p. 32) Ainsi encore - et Blumenberg fait montre ici de sa grande érudition - le texte qui narre, à partir d'un passage d'un écrit apocryphe (les Acta Pauli) et d'un papyrus copte, l'histoire d'un lion qui, ayant été dûment baptisé par saint Paul, retrouve celui-ci quelque temps plus tard dans l'arène, le reconnaît et s'abstient chrétiennement de le mettre en pièces : il n'en faut pas davantage pour que l'auteur évoque "la communion des prisonniers" (p. 47-49).

Un mot encore. J'ai regretté que Blumenberg n'ait pas commenté un passage des Adages d'Érasme où il est question d'un âne ayant revêtu la dépouille d'un  lion et terrorisant ainsi son entourage, avant d'être démasqué et reconnu : "Cependant l'âne maintenant identifié faisait s'esclaffer tous les gens de Cumes qu'il avait fait presque mourir de peur un instant plus tôt quand on le prenait pour un lion.[6]" L'absence de lion vient admirablement confirmer ici la vraie nature naïve de l'âne, sans qu'il soit besoin d'une morale. À la différence des fables d'Ésope ou de La Fontaine en effet, qui aboutissent à une morale, les histoires de Lions, à l'instar de celle-ci, servent à faire réfléchir sans jamais perdre de vue la réalité crue du monde, sans la lourdeur habituelle des raisonnements, à soulever des questions inédites, à mettre en évidence des contradictions. On sent bien par exemple que Blumenberg est enchanté de trouver dans l'œuvre de Wittgenstein un passage où celui-ci revient sur une affirmation du Tractacus au sujet du "lion considéré comme animal des fables" (p. 67-72), au point que l'on peut se demander si l'origine de son petit recueil ne se trouve pas là.


Alain Madeleine-Perdrillat, juillet 2014.




[1] Manet, Portrait de M. Pertuiset, le chasseur de lions, 1880-1881, huile sur toile, 150 x 170 cm, São Paulo, musée d'Art Assis Chateaubriand

[2]. Hans Blumemberg, Lions, traduction par Gérard Marino, Paris, Les Belles Lettres, 2014. Il faut saluer la qualité littéraire de cette traduction, qui fait que l'on n'a justement jamais l'impression de lire une traduction.

[3] S'expliquerait ainsi ce que Blumenberg note en passant : "Tout zoo doit avoir des éléphants et des lions. Pour le reste, il existe une certaine tolérance." (Lions, p. 91)

[4] "Bien qu'étudiant de manière approfondie tout ce qui peut être absent en matière de lions, [...]" (Lions, p. 31)

[5] Henri Bergson, L'Evolution créatrice, Paris, Presses universitaires de France, collection "Quadrige", 1998, p.166

[6] Érasme, Œuvres choisies, présentation traduction et annotations par Jacques Chomarat, Paris, Le Livre de poche classique, 1991, p. 353.

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