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Bouleau, 2012, encre sur papier, 61 x 46 cm.

Vincent Bebert, Peindre à Benediktbeuern, exposition du 7 février au 14 mars 2015. Galerie Prodromus 46, rue Saint-Sébastien 75011 Paris. Ouvert du mardi au samedi de 14 h à 19 h et sur rendez-vous. Vernissage vendredi 6 février 2015, à partir de 18 h 30.

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Il y a un emportement immédiatement sensible dans les tableaux de Vincent Bebert, et l’on songe un instant, mais dans un tout autre contexte, aux mots de Mallarmé parlant, à propos de Manet, de « la furie qui le ruait sur la toile vide, confusément, comme si jamais il n’avait peint ». Un tout autre contexte parce qu’en l’occurrence cette furie a lieu dans la nature, sur le motif, et non dans l’atelier où l’on peut penser que, tout au contraire, l’artiste revient sur ce qu’il a fougueusement fait dehors, réfléchit et, au besoin, corrige. Le regard que Vincent Bebert porte sur le monde n’a rien de contemplatif, il semble même que les arbres, les montagnes, le ciel, soient vécus par lui – à cause de leur immensité même – comme autant de défis ou de provocations auxquels l’art se doit de répondre, quelque débile et dérisoire qu’il puisse paraître en face d’eux.  On le devine en voyant le peintre se plaire à photographier, posées dans un pré, plusieurs grandes toiles montrant un arbre derrière lesquelles apparaissent de « vrais » arbres et le « vrai » ciel, comme si nous étions invités, avec une naïveté confondante, à faire la comparaison, à vérifier si oui ou non les images tiennent (ou, plus familièrement : tiennent le coup) face à la réalité, dans la réalité.

Par un mouvement naturel, il en résulte que le peintre aura tendance à privilégier de grands formats ou, pour le dire autrement, que les formats des toiles lui paraîtront toujours, en un sens, trop petits ; on pourrait noter ici qu’avec ses grands Nymphéas exposés au musée de l’Orangerie, Monet semble avoir éprouvé la même tentation d’une sorte de mise en parallèle de l’œuvre et de la nature, le même besoin de se perdre dans l’une et l’autre, en même temps, le même vertige. D’où aussi l’idée de joindre plusieurs tableaux pour composer des diptyques ou triptyques qui évoquent vaguement ces panoramas photographiques que l’on trouve en haute montagne, dans certains points de vue aménagés, pour désigner précisément aux randonneurs les sommets qu’ils découvrent devant et autour d’eux. Sauf qu’ici, il ne s’agit pas de nommer en se tenant au loin, mais de s’approcher au plus près et de saisir, d’embrasser quelque chose du motif, de s’associer à ce qui le pousse et le fait être. Dans une telle recherche, le mot « motif » retrouve d’ailleurs tout son sens : il est ce qui meut, met en mouvement, pas seulement ce que l’on regarde. Sans même l’avoir jamais vu, on n’imagine pas un instant Vincent Bebert assis immobile, le pinceau à la main, devant un chevalet, comme on voit tant de paysagistes sur des photographies anciennes, et de fait, on apprend sans surprise qu’il bouge beaucoup autour de sa toile, laquelle est souvent posée à même le sol, et pour ainsi dire l’« attaque » sous différents angles.


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Grand diptyque bavarois, 2014, huile sur toile, 130 x 324 cm


Une telle attitude dynamique face au motif suppose le choix d’une certaine esthétique et détermine une manière particulière de peindre, d’en user avec la matière picturale. D’une part, en « se mesurant » explicitement à la nature, le peintre se place dans sa dépendance, reconnaît implicitement qu’il lui doit beaucoup, sinon tout, que son inspiration en procède et que l’imagination seule ou Dieu sait quelle créativité native ne sauraient pallier son absence ; mais, en même temps, que cette dépendance, loin d’être  une soumission, est un affrontement. Car la nature n’est plus perçue comme une image, comme un bel agencement d’apparences, et, à la limite, ce n’est pas le « beau » qui est recherché, mais ce qui agit en elle, en sous-œuvre pourrait-on dire. Ainsi, dans les tableaux de Vincent Bebert, la lumière est tout sauf naturelle, on le constate aisément dans les grands paysages qu’il a peints dans les Alpes en 2012, ou en Bavière en 2014 ; toujours elle paraît dramatisée, évoque autre chose que le soleil et manifeste à sa façon des forces qui s’opposent. Et il en va de même des morceaux de ciel qui paraissent entre les branches de certain Grand pin d’Atlantique ou Chêne solitaire peints en 2011. Du coup, on parlerait volontiers de représentation cosmique si ces termes n’étaient pas si grandiloquents et ne conféraient aussitôt aux tableaux un caractère littéraire, voire romantique, qui n’aide en rien à les mieux approcher (même s’il ne serait pas absurde de voir dans quelques paysages de Caspar David Friedrich ou de Carl Gustav Carus de lointains ancêtres de ceux de Vincent Bebert).
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Sous-Dine (Haute-Savoie), 2014, huile sur toile,  38 x 55 cm.

D’autre part, cette attitude face au motif implique une exécution rapide. Ce qu’il importe de saisir n’est pas seulement de l’ordre du visible ou de l’observable, sans pour autant être étranger au « spectacle » de la nature, dont la présence demeure nécessaire, on l’a dit, mais comme manifestation de ce qui l’anime en profondeur davantage que pour elle-même et pour ses charmes propres. De sorte que le rendu précis de tel ou tel détail, de tel ou tel aspect, quelque beau fût-il, nuirait à la recherche, qui porte toute sur une émotion élémentaire, au sens bachelardien du terme, sur l’intuition d’une énergie singulière que le peintre perçoit et se propose de restituer, de faire sentir presque directement (cette question de la transmission n’est d’ailleurs pas académique : il est certain que la façon de voir un tableau varie et doit varier selon son style : qu’on le veuille ou non, on ne regarde pas un tableau de Mondrian comme un tableau de Munch, ni même un tableau de Munch comme un tableau impressionniste, le « temps » et la qualité d’attention que chacun exige diffèrent). Comme pour le mot « motif », il faut rappeler ici que le mot « émotion » renvoie étymologiquement à une notion de mouvement : l’émotion est ce qui à proprement parler « remue ».


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Haute-Savoie, le peintre en pleine nature, automne 2011



Vincent Bebert pratique donc une peinture large et vive, qui voudrait pouvoir saisir sa « proie » d’un coup, qui ne s’attarde guère mais se reprend, d’où de multiples empâtements, des gammes chromatiques relativement réduites, et parfois un dessin brutal ou sommaire ; d’où aussi ce principe d’extension qui fait que la toile, fatalement dirait-on, se couvre toute de couleurs, sans vides ni repos, parce que c’est un tout qu’elle vise idéalement : le paysage tout entier, et non un point de vue, non un motif isolé dans le paysage. Il est d’ailleurs frappant que l’artiste aime les photographies où il apparaît au milieu de la nature, avec son matériel épars autour de lui, penché sur sa toile entre terre et ciel, pris dans le paysage. De sorte que la relation visuelle que l’on perçoit implicitement, au lieu de s’établir de façon linéaire entre le peintre et quelques objets choisis, parcourt tout un champ qui l’englobe et, en un sens, l’absorbe, selon une sorte de grande anamorphose. On peut noter cependant qu’un arbre est à lui seul tout un paysage pour Vincent Bebert, comme pour un artiste qu’il admire beaucoup, Alexandre Hollan, mais dans un sens essentiellement différent, car là où celui-ci tient à distance et « creuse » l’arbre par une attention intense et prolongée, par la méditation et le choix de lumières vespérales, celui-là s’en approche de sorte que tronc et branches tendent à grillager la toile, comme pour contenir ce qui apparaît derrière, les lumières ou les lueurs du ciel, – tramant ici encore des forces qui s’opposent. On comprend que l’énergie et la songerie qui portent un tel art peuvent devenir ce qui le menace : que l’emportement devienne un débordement où la vision se referme sur elle-même en étouffant les harmonies. Aussi bien son plus grand défi restera-t-il toujours, sans doute, la recherche d’un équilibre paradoxal.
Alain Madeleine-Perdrillat, janvier 2015.


Vincent Bebert, Peindre à Benediktbeuern,  exposition du 7 février au 14 mars 2015. Galerie Prodromus 46, rue Saint-Sébastien 75011 Paris. Ouvert du mardi au samedi de 14 h à 19 h et sur rendez-vous. Vernissage vendredi 6 février 2015, à partir de 18 h 30.


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