"Autoportrait de Constantin" huile sur bois,
28 x 23 cm, copyright musée Granet.

En 1860, dans un périodique qui s'intitulait "Le Plutarque marseillais", Adolphe Meyer témoignait clairement de ce que fut la note dominante de l'existence de Jean-Antoine Constantin : "Bien des gens m'ont dit qu'ils avaient l'habitude de rencontrer un homme petit, assez pauvrement vêtu, d'une physionomie douce et calme, traversant curieusement les champs et allant, selon son caprice, s'asseoir à quelque ombre pour dessiner l'un des nombreux sites aux environs d'Aix. Tout le monde connaissait ce bonhomme qui, souvent, demeurait la journée devant le même point de vue, dînant d'un morceau de pain et de quelques radis, allant boire au premier ruisseau clair qu'il entendait jaser".

Jean-Antoine naquit le 20 janvier 1756 à Marseille, près du quartier de Bonneveine et de Notre-Dame du Mont. Son apprentissage s'effectua à l'âge de onze ans à Saint-Jean du Désert, dans la fabrique de faïences de Gaspard Robert. Après les cours dispensés par l'Académie de Marseille, l'une des plus belles chances de sa vie fut de séjourner pendant plus de trois ans à Rome où l'avait généreusement envoyé un mécène aixois : les premières salles du rez de chaussée du musée Granet permettent de contempler quelques-unes des rigoureuses prises de vue que Constantin multiplia parmi les ruines du Colisée, du côté de Tivoli et de la campagne romaine. 

 

Mal payé en tant que responsable de l'école de dessin d'Aix-en-Provence où il fut nommé en 1785, Constantin qui avait une épouse et six enfants à charge, fut au lendemain de la Révolution contraint de trouver du travail à Digne. Il réintégra son poste aixois en 1808. Malgré quelques envois de  tableaux pour quatre Salons de Paris (1817, 1819, 1822 et 1827) qui lui valurent un article de son compatriote Thiers et des acquisitions des musées de province, sa renommée resta locale. L'histoire de l'art parle de lui comme d'un petit maître d'Ancien Régime ou bien d'un préromantique inspiré par Vernet et Salvator Rosa : son meilleur titre de gloire est d'avoir frayé la voie de Granet dont il fut l'enseignant chaleureusement respecté. 

Constantin acheva sa vie à 88 ans, le 9 janvier 1844. Les deux dernières décennies de son parcours furent difficiles. Jean-Antoine écrivait en 1823 à François-Marius Granet qu'il craignait de ne pas pouvoir honorer les commandes de leur protecteur et ami le comte Auguste de Forbin : "mes forces me manquent, j'ai mon bras droit attaqué par des douleurs, ainsi je crois ma carrière finie". Aux ennuis de santé s'ajoutaient de funestes plaies d'argent : "je ne gagne plus rien que quelques écoliers qui viennent à moi".

Les 166 dessins et le parcours de plus de 400 mètres carrés ordonnancés par Bruno Ely sur trois niveaux du musée Granet (le rez de chaussée, l'étage supérieur et les combles) ne témoignent pas uniquement pour ces précarités ni pour la sourde résignation qui marquèrent le terme de ce prolifique dessinateur. L'autoportrait et la grande vue panoramique d'Aix qui ouvrent l'exposition permettent de l'appréhender sous l'angle d'une plus solide physionomie. Sur le petit ovale de son autoportrait, Constantin s'est représenté en buste, serrant vigoureusement avec son pouce et sa main fermée une baguette de marcheur. Visage joufflu, front dégagé, ce qui transparaît clairement dans l'huile sur bois de cet homme de plein air à la fois modeste et robuste, ce sont des qualités de franchise et de bonté immédiatement perceptibles.


Vue d'Aix depuis la montée d'Avignon, lavis d'encre grise, format 54 x 93 cm, copyright musée Granet.

Vraisemblablement esquissée entre l'ancien Hôpital et le Pavillon de Vendôme, dans les parages sinueux du Chemin Brunet ou bien du Rocher du Dragon, sa vue d'Aix-en-Provence est l'une des plus amples compositions de Constantin dont les formats ne sont jamais immenses. L'arbre contorsionné du premier plan à droite rappelle effectivement Salvator Rosa, les paliers qui se succèdent nettement, les grandes nuées qui surplombent les contreforts et les cimes de la montagne répercutent les leçons d'un vieux classicisme. En revanche, la saveur et la précision des multiples détails qui évoquent les chemins et les monuments de la cité signent une grande perméabilité aux mouvements et aux travaux de chaque jour, une vision à la fois sobre et affectueuse. 

A quelques exceptions près - en particulier, l'étonnant reportage du Lancement d'une montgolfière qui appartient au cabinet des dessins du musée de Marseille, où l'on voit dans la foule des badauds toutes tendances confondues, un carrosse, des élégantes et des emperruqués - ce ne sont pas les bourgeois et les nobles qu'aura peints ce fils de maraîcher. A la différence de Granet et surtout d'Ingres qui bénéficièrent à Rome de commandes de portraits émanant de milieux fortunés, Constantin est en connivence indéfectible avec le monde de ses origines. Certes, on voit dans ses dessins, selon la tradition picturale, des figures de soldats, des brigands d'opérette, des ermites et des personnages qui s'éloignent. Plus majoritairement, ce sont des fêtes et des danses villageoises, de maigres haridelles ou bien des marquages de troupeaux, des combats contre un incendie dans la campagne ou bien de fréquents attroupements autour des jeux de boules qui silhouettent son graphisme.

Dans ses vues d'Aix intra-muros on apercevra rarement des aristocrates ou des parlementaires. On distinguera par contre des détails d'importance : entre autres, le chantier de destruction du Palais comtal et puis un morceau d'aqueduc qui survit aujourd'hui encore, "Le Pont des premières eaux" dont on aperçoit la voûte lorsqu'on prend la direction de la Traverse Malakof, au tout début de la route des Alpes, tout près de l'atelier de Jean-Marie Sorgue. D'autres feuillets sont renseignants : ils concernent le Château de la Barben, le manoir non encore ruiné des Grimaldi à Puyricard ainsi qu'une vue de Jouques.

Sainte-Victoire vue d'une terrasse, lavis de sépia, format 27 x 38 cm, copyright musée Granet.
Sainte-Victoire vue d'une terrasse, lavis de sépia, format 27 x 38 cm, copyright musée Granet.

Restent à contempler inlassablement ses approches de la Sainte-Victoire dont il est le tout premier grand interprète. Par-delà les anecdotes et les vicissitudes de l'existence, Constantin doit être considéré comme un magnifique paysagiste. Plus continuateur que novateur, il aura travaillé à sa manière le beau registre de l'imparfait que Chateaubriand affectionnait. Sa montagne apparaît majoritairement sous un angle d'attaque qui n'est pas celui du Tholonet, pas plus que de Vauvenargues : on imagine l'artiste s'attardant avec persévérance et acuité sur son motif de prédilection dans les abords des vieux remparts d'Aix, entre Place Bellegarde et Traverse Beaufort. Son crayon peut quelquefois la faire apparaître farouchement pointue : pour représenter sa majestueuse masse d'ombre et ses bleutés, le travail du précurseur n'est pas aisé.  

Dans ses vues de la Sainte-Victoire, Constantin continue d'évoquer les chemins herbus et la végétation automnale, de grands chênes, des arbustes et des feuillages ployés sous le vent : on a envie d'écrire à son propos ce que l'on disait pour Beethoven qui "aimait les arbres plus que les hommes". A côté de la merveille de sa peinture de "La Sainte-Victoire et la Tour de la Queyrié " qui figure en permanence à côté d'une belle toile du Colisée dans l'une des ailes du musée, on peut placer très haut plusieurs de ses feuillets qui anticipent sur les meilleurs lavis de son élève François-Marius Granet. 

Cette exposition se découvre volontiers, le travail de restauration et d'attribution que vient d'effectuer l'équipe de Granet est de grande conséquence : s'attarder entre midi et deux dans les salles du musée est un merveilleux privilège qu'on souhaite à de nombreux visiteurs.  Restent à espérer dans un avenir qui ne devrait pas être trop lointain - avec les contributions des autres musées de la région et puis le très important fonds d'un collectionneur privé qui montrait voici peu au musée du Vieil Aix de précieux carnets de petits formats - l'exposition monographique, les études et le catalogue complet que mérite amplement Jean-Antoine Constantin.

Alain PAIRE 

Exposition Dessins de Jean-Antoine Constantin jusqu'au 2 mai 2010 au Musée Granet, place Saint Jean de Malte, Aix-en-Provence.

Une version papier de cet article est parue dans Le Courrier d'Aix, samedi 13 février 2010. A propos de Constantin, on trouve difficilement chez les libraires d'occasion le catalogue du musée de Marseille de 1986 composé par Henri Wyttenhove et Elisabeth Vidal-Naquet. Encore plus rare, une livraison du Feu rédigée par Louis Giniès en 1930. Le livre de Jean-Roger Soubiran consacré à La Montagne Sainte-Victoire (éd. Benezet, 2006) comporte de belles reproductions des dessins de Constantin : les derniers exemplaires de cet album sont disponibles chez les soldeurs.

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