Jacques Hérold chez les Croque-Fruits, 1941
Jacques Hérold chez les Croque-Fruits, 1941
(copyright succession Hérold).

Jacques Hérold naquit dans la ville de Piatra en Roumanie, le 10 octobre 1910. L'exil loin de son pays natal dés 1930, Yves Tanguy et André Breton, les rues, les cafés et les ateliers de Paris, l'amitié des peintres et des poètes, Benjamin Péret, Françis Lemarque ou bien Sylvain Itkine, l'Exposition internationale du surréalisme de 1947, Gracq, Ponge, Butor, Rodanski, les éditions du Soleil Noir et Fata Morgana figurent parmi les étapes et les personnages de son parcours. Bucarest, Paris, Marseille et Lacoste en Luberon délimitent les lieux majeurs de sa trajectoire.

Très exactement un siècle après sa naissance, le 10 octobre 2010, le musée Cantini de Marseille inaugurait à propos de Jacques Hérold une exposition monographique. Le rez de chaussée du 55 de la rue Grignan réunissait jusqu'au 17 janvier 2011 une centaine de tableaux et de dessins, des photographies, des lettres et des éditions originales pour la plupart issus d'une collection privée.

Le musée Cantini, dans le sillage de La Planète affolée.

Au fil des ans, après qu'André Dimanche ait publié à partir du 10 du Cours Jean Ballaard "Le jeu de cartes de Marseille" ainsi que le "Marseille-New York" de Bernard Noël, depuis que Germain Viatte programma entre avril et juin 1986, au moment de l'inauguration de la Vieille Charité de Marseille, la grande exposition La Planète Affolée. Surréalisme, dispersion et influences, les musées phocéens ont approfondi leur relation avec le grand mouvement artistique et littéraire d'André Breton.

Cantini détient dans ses collections un lot conséquent d'oeuvres de Victor Brauner, le musée a fomenté pendant les récentes années des expositions consacrées au Jeu de Marseille (été 2003) ainsi qu'à Oscar Dominguez (juin 2005). Au lendemain de la vente aux enchères de l'Atelier du 42 de la rue Fontaine, Aube-Ellouet Breton a fait donation aux musées de Marseille dont Daniele Giraudy était alors la directrice, d'importants témoignages du séjour d'André Breton à la Villa Air-Bel. Aujourd'hui, après toutes sortes de publications et de colloques qui ont mis en évidence le rôle crucial de l'équipe de Varian Fry et de l'Emergency Rescue Committee, les historiens et leurs lecteurs mesurent avec davantage de lucidité à quel point le Vieux Port, ultime point de refuge et d'échappée pour toutes sortes d'exilés qui tentaient d'échapper au nazisme, fut entre l'été de 1940 et l'hiver 1941, l'une des capitales de l'angoisse de l'Europe.

Paris, années trente.

Très jeune, Jacques Hérold se voulait peintre. L'avant-dernier d'une famille de six enfants suit à Bucarest en même temps que les cours de son lycée, des cours de Beaux-Arts pour lesquels il obtient une bourse. Il publie des dessins dans une revue d'avant-garde de son pays qui s'appelle Unum où l'on trouve des travaux pionniers de Victor Brauner, d'Ilarie Voronca et de Claude Sernet. Son rêve le plus profond est de partir vivre à Paris. Il couche sur le pont d'un bateau qui remonte le Danube pendant cinq journées jusqu'à Vienne, il arrive à Paris en juillet 1930. Il fait nuit, une heure du matin quand son train entre en Gare de l'Est. Hérold raconte qu'un taxi l'amène vers la première adresse parisienne que Sernet lui avait confiée, un hôtel de la rue de Cronstadt, en face des abattoirs de Vaugirard.

Hérold vivra longtemps de petits boulots abominablement précaires : il est plongeur et aide-cuisinier dans de mauvais restaurants, il confectionne de grands panneaux publicitaires qui annoncent chaque semaine les programmes de cinéma. Incapable de payer son loyer, il change plusieurs fois de domicile. Dans une chambre des Gobelins, il dessine énormément, il peint sur de vieux draps ses premiers écorchés. Son amitié pour Yves Tanguy qu'il rencontre en 1932 est décisive : elle confirme ses intuitions, son surréalisme à l'état sauvage. En page 196 du catalogue du Centre Pompidou consacré à son ami un demi-siècle plus tard, en 1982, Hérold raconte avoir lié connaissance alors qu'il était "encore quelque peu balkanique... Tanguy m'a montré la possibilité de construire un monde de l'intérieur des choses, ce monde dans lequel il se trouvait, lui, il n'est jamais abstrait, il lui était impossible d'être abstrait"..."C'est à cette époque aussi que nous avons fait, pour gagner un peu d'argent, quelques travaux de menuiserie : des tables, un bar. Bien entendu ... argent que nous nous empressions de dépenser, au cours de virées interminables dans les cafés ... L'alcool trompait la faim, il buvait comme un breton ... C'était un breton anti-breton ; il ne voulait pas être fixé : pas d'attaches, pas de trajectoire, tout était une dérision".

Yves Tanguy avait pour adresse le 23 de la rue du Moulin-Vert ; Victor Brauner habitait au-dessous de son logement. Tanguy présenta Jacques Hérold à André Breton en 1934, Eluard choisit l'un de ses dessins pour la parution à Bruxelles de la revue "Documents 34" que Stéphane Cordier dirigeait. Parmi ses meilleurs amis du groupe surréaliste, il y eut le plus intransigeant et le plus engagé d'entre eux, "l'impossible" Benjamin Péret qui lui offrit sous l'enseigne de Kra, Il était une boulangère, avec une dédicace griffonnée le premier août 1936, quelques heures avant son départ pour l'Espagne : "A Jacques Hérold avec cette légère brume qui accompagne l'homme tombant dans un escalier. Amicalement, Benjamin Péret".

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Dessin de Jacques Hérold, 1939.

Celui qui se désignait comme un "paysan du Danube" devient un irremplaçable témoin : ceux qui l'ont connu soulignent qu'il fut un magnifique conteur. Il participe aux réunions du café de la Place Blanche, confectionne des cadavres exquis, se passionne pour la revue Le Minotaure qui lui donne à découvrir Brassaï et Man Ray. Il lui arrive de fréquenter Arthur Adamov, Raoul Ubac, Gilbert Lely, Léo Malet, Gaston Ferdière et Marcel Duchamp. Hérold aperçoit le peintre dont l'oeuvre le fascinait dés sa jeunesse en Roumanie, Chaim Soutine, à propos duquel il confiait à Sarane Alexandrian que "c'était un homme d'une telle inquiétude qu'il faisait presque peur. Il était toujours tremblant!". Quelques années plus tard, le 9 août 1943, Hérold fut l'une des très rares personnes qui assista aux obsèques de Soutine au cimetière de Montparnasse : lors de cet ultime voyage, l'histoire rapporte qu'ils étaient en tout et pour tout cinq accompagnateurs qui avaient pour nom Pablo Picasso, Jean Cocteau, Oscar Dominguez, Paul Stephano et Jacques Hérold.

Patrick Waldberg avait gardé mémoire de sa silhouette : "Je me souviens du jeune Hérold vers 1937, rôdeur des rues désuètes du quartier du Maine, grand, solidement taillé, tête de bélier aux yeux de mer, portant avec noblesse les insignes d'une pauvreté méticuleuse, le front plissé dans une rêverie où il semblait que dussent s'incorporer les plus menus détails du spectacle rencontré". Dans la nuit du 27 au 28 août 1938, Hérold assiste au terrible accident qui frappe Victor Brauner, quand il tente de s'interposer lors d'une rixe infiniment malheureuse qui oppose Oscar Dominguez et Esteban Francès : un verre lancé par Dominguez lui fait perdre son oeil gauche.

Avec André Breton, une fois passée une période d'observation mutuelle et de grande timidité, les relations deviennent profondément amicales au début de 1939. Les deux hommes se tutoient, Hérold lui présente quelques-uns de ses tableaux hantés par le cristal. Alain Jouffroy rapporte à propos d'André Breton qu'il n'avait pas manqué de remarquer "l'oeil extraordinairement bleu, et transparent, que Jacques Hérold portait sur les choses".

1940-1942, Marseille : Croque-fruits et Jeu de cartes.

Arrivent la guerre et ses terribles menaces. La situation personnelle d'Hérold est totalement irrégulière, ses origines sont juives, les intellectuels qu'il fréquente sont souvent des militants ou bien des sympathisants de l'extrême-gauche : il lui faut se hâter de quitter Paris et tenter de partir hors de France. Yves Tanguy est un exemple qu'il peut méditer : son ami est arrivé aux Etats-Unis en novembre 1939, il expose sa peinture dans la galerie d'un ancien camarade de lycée qui s'appelle Pierre Matisse. Hérold se concerte avec le poète Robert Rius qui possède un double du jeu de clés du 42 rue Fontaine ainsi qu'avec Victor Brauner et Oscar Dominguez qui viennent de s'occuper d'empaqueter et de mettre en lieu sûr des papiers et des objets d'art de l'appartement d'André Breton.

Jacques Hérold accepte l'invitation de Robert Rius dont la famille vit à Perpignan. Sa traversée de la France est pénible, le voyage s'effectue en juin 1940. Le petit groupe d'amis qui se constitue, Hérold et sa femme Violette, le couple d'Oscar Dominguez, Brauner momentanément séparé de son épouse Jacqueline, Benjamin Péret et sa compagne Remedios Vario qui les rejoignent, ne trouvent pas un logement durable à Perpignan. Ils décident de louer une maison à Canet-Plage, leur villa s'appelle la villa Crépuscule. Franchir la frontière espagnole comme d'autres tenteront de le faire pourrait se révéler d'une grande imprudence quand on est le proche ami d'un anti-franquiste comme Benjamin Péret. Ils prennent des nouvelles d'André Breton qui depuis sa démobilisation séjourne pendant le mois d'août, avec Michette et Pierre Mabille, tout d'abord à Salon de Provence, ensuite à Martigues.

Fin octobre, André Breton et Jacqueline Lamba s'installent en compagnie de Varian Fry et de Victor Serge à la Villa Air Bel, dans le quartier de La Pomme, entre Aubagne et Marseille. Excepté Brauner qui est assigné à résidence dans un village des Pyrénées Orientales et qui fera tout de même de fréquents séjours à Marseille, les "estivants" de la Villa Crépuscule décident de rejoindre André Breton : à partir de Marseille à présent envahi par des dizaines de milliers de réfugiés en quête d'évasion, on peut démarcher afin d'obtenir avec l'aide de l'équipe de Varian Fry un visa qui permettrait de quitter la France. Excepté pour Benjamin Péret et Rémédios Vario qui quitteront le Vieux Port en octobre 1941, leurs démarches se révèleront vaines.

André Breton et Jacqueline Lamba à la Villa Air Bel
André Breton et Jacqueline Lamba
à la Villa Air Bel.

Hérold et Violette prennent chambre dans un sordide hôtel proche de la porte d'Aix et du cours Belzunce. Au moment de la rédaction du catalogue de l'exposition de La Planète affolée, il a raconté à Georges Raillard ce que fut sa vie quotidienne dans la proximité du Pont Transbordeur : "Mon quartier à Marseille, ce fut la rue Sainte-Barbe, la rue des Chapeliers, un peu des coupe-gorge. La nuit, le couloir de la maison où j'habitais était envahi d'arabes qui dormaient là. J'avais comme voisin un personnage totalement incroyable. Un Grec. Un danseur grec. Il était évidemment de tous les bords, y compris du bord de la police pour laquelle il était indicateur. Indic, maquereau, pédéraste, il vivait avec des épicières parce que c'était alors le genre de filles le plus intéressant"...

Sarane Alexandrian qui évoque également le danseur grec "philateliste et collectionneur de souris blanches" rapporte qu'Hérold fut "onze fois" arrêté par la police et qu'il en réchappa pourtant. Il s'était fabriqué des faux papiers d'identité pour ne pas être recensé parmi les juifs : "Il y changea son nom en Hérauld, et se prétendit né à Aniche dans le Nord. En effet, on lui avait dit qu'Aniche était une localité dont la mairie avait été anéantie par les bombardements, avec les archives d'êtat civil. impossible d'y vérifier si un Hérauld y était né ou pas. Comme cette carte d'identité devait être validée par deux témoins, il inscrivit comme noms : Gaston Leroux et Antonin Artaud".

La débrouille et l'humour, des lieux de rencontre comme la Villa Air Bel ou bien comme ce café du quai des Belges devenu mythique puisqu'il s'appelait le Brûleur de loups, l'amitié de quelques proches n'auraient vraisemblablement pas suffi pour survivre à l'intérieur du chaos et des détresses qui bouleversaient Marseille. Ici prend place l'épisode magnifiquement inventif de la coopérative des Croque-Fruits et de Sylvain Itkine, un épisode à propos duquel on peut se reporter pour de plus amples renseignements sur un autre lien de ce site. Hérold trouva un lieu de travail décontracté et chaleureux ainsi que des rétributions inespérées rue des Treize escaliers (une rue dont il subsistait récemment un moignon et un dénivellé entre église Saint Lazare, place Marceau et mosquée de la Porte d'Aix, des immeubles qui furent détruits pendant l'hiver 2009-2010, dans le cadre des aménagements d'Euroméditerranée). Comme le montre une très rare photographie de cette époque, Jacques Hérold fait partie dans l'équipe des coopérateurs des rouleurs de pâtes de fruits. Il lui arriva également de travailler pour la publicité des friandises de son entreprise, Alexandrian signale qu'il confectionna des affiches. Dans l'une d'entre elles, la Joconde portait un croque-fruit à sa bouche ; dans une autre, un roi de coeur s'en régalait d'un air gourmand.

J'ai mémoire du récit de cette expérience infiniment attachante, fait par Jacques Hérold lors d'une prise de parole qui suivait pendant les premières semaines de 1986 la présentation sur la Canebière, dans un étage de la Chambre de Commerce, du "Marseille-New York" de Bernard Noël et André Dimanche. Ce matin-là, Jacques Hérold retrouva un ancien coopérateur des Croque-Fruits qui vivait à Marseille et qui s'appelait Joseph Nadjari. Il évoqua savoureusement sa participation rue des Treize Escaliers et raconta avec son magnifique accent roumain que pour calmer son désir de tabac, il avait inventé une canne au bout de laquelle il avait fixé un grand clou : elle lui permettait de ramasser avec un brin d'insolence et surtout sans se baisser les mégots à partir desquels il tentait de fabriquer de calamiteuses cigarettes.

La coopérative des Croque-Fruits de Sylvain Itkine fut un lieu unique à l'intérieur duquel le possible et l'impossible, la volonté de transformer le monde, les utopies ouvrières, l'esprit collectif, la combativité et le savoir-vivre surréalistes confluèrent d'une manière exemplaire. Louis Arbessier, Sylvia Bataille, Frédéric Delanglade, Oscar Dominquez, Joseph Nadjari, Jean et Liliane Ferry, Gilbert Lely, Françis Lemarque, Fabien Loris, Jean Malaquais, Jandeline et Jean Mercure, Lola Mouloudji, Freddy Neuman, Frédéric O'Brady, Benjamin Péret, Vlady Serge et plusieurs dizaines de coopérateurs trouvèrent dans cet espace de nouvelles ressources et de nouveaux élans au coeur même du port de l'angoisse : on peut estimer à 180 ou 200 personnes le nombre total de ceux qui bénéficièrent de ce moment de solidarité et d'amitié. Comme l'indiqua lors d'un interrogatoire de police du début de 1942 Jean Rougeul qui fut avec Guy d'Hauterive et Sylvain Itkine l'un des trois dirigeants des Croque-Fruits, rue des Treize escaliers, "on ne croyait pas devoir demander aux candidats s'ils étaient juifs ou non".

Dans le Jeu de Marseille, le Marquis de Sade vu par Jacques Hérold.
Dans le Jeu de Marseille,
le Marquis de Sade vu par Jacques Hérold.

Le second espace à l'intérieur duquel l'énergie, la force d'espoir et l'invention des amis d'André Breton trouvèrent de nouveaux points d'appui est davantage connu : il s'agit de la Villa Air Bel où les surréalistes et quelques-uns de leurs proches se rassemblèrent au gré des mois et des semaines, jusqu'au 22 mars 1941, date du départ d'André Breton vers la Martinique. Pendant le court semestre qui va d'octobre 1940 à la fin mars, Air Bel fut chaque dimanche un merveilleux lieu de retrouvailles à l'intérieur duquel Breton recensera plus tard les visites d'amis comme Arthur Adamov, Jean Arp, Victor Brauner, René Char, Frédéric Delanglade, Oscar Dominguez, Marcel Duchamp, Max Ernst, André et Henriette Gomès, Sylvain Itkine, Wifredo Lam, André Masson, Peggy Guggenheim, Tristan Tzara et Remédios Varo. La censure de Vichy qui interdisait L'Anthologie de l'humour noir et Fata Morgana n'y pouvait rien changer. Ces après-midi dominicales où l'on pouvait discuter, plaisanter et jouer en compagnie des proches de Varian Fry, accueillir des hommes et des femmes venus de plusieur horizons, oublier la fatigue et la désespérance, imaginer ce qui pouvait se tramer dans l'histoire de l'Europe, s'indigner et de nouveau se projeter vers l'avenir ressoudèrent remarquablement l'énergie du groupe surréaliste. On sait que ces journées eurent pour point d'orgue l'invention d'un nouvau Tarot, la création du Jeu de cartes de Marseille. Hérold en fut un actif participant, il tira au sort les sujets de deux cartes hautement significatives : il lui fut donné de représenter le marquis de Sade ainsi que Lamiel, héros d'un roman de Stendhal.

Pour témoigner de l'estime et de l'affection que lui portait Breton, une preuve discrète figure dans la dédicace que le poète griffonna sur un exemplaire du Manifeste du Surréalisme de 1924, un volume des éditions du Sagittaire qui appartenait à Hérold et qui lui fut restitué après la Libération. Sur cet exemplaire qu'on aperçoit dans le catalogue de la vente Hérold de décembre 1998, on peut lire les lignes qui suivent : "A mon cher Jacques Hérold, cet exemplaire que je voudrais plus coq de roche pour le lui rendre non pas tel qu'il me l'a prêté pour l'emporter en Amérique mais participant de la lumière des buissons de prisme que sa peinture fait éclore en moi depuis mon retour. André Breton".

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Marseille : Victor Brauner, Jacques Hérold et Henriette Gomès quelques minutes après le départ de Marcel Duchamp (photo d'André Gomès, collection particulière)

1942-1945, le Luberon, Annecy et puis Paris.

Agressée par plusieurs descentes de police, la coopérative des Croque-Fruits fut contrainte à la fermeture pendant la fin de l'année 1942. Bien avant la liquidation judiciaire de l'entreprise de la rue des Treize escaliers, Jacques Hérold avait pris de la distance par rapport à Marseille : son amitié pour l'architecte Bernard Zherfuss et pour Consuelo de Saint Exupery l'incita à faire un premier séjour en Luberon, sur les hauteurs d'Oppède le Vieux. Dans ce village en ruines où s'étaient regroupés des intellectuels et des artistes, Hérold se retrouva brièvement pendant le printemps de 1942 en compagnie de créateurs comme Etienne-Martin et François Stahly. Quand on lit "Oppède", le récit romancé livré à propos de cette étrange phalanstère, un livre de Consuelo de Saint Exupery qui parut aux Etats-Unis chez Brentano's, on peut imaginer que le personnage du peintre Octave est une sorte de double de deux artistes, la transposition de qui pouvaient être quotidiennement Victor Brauner et Jacques Hérold. A propos de ce dernier et de son attachement pour le Luberon, il faut donner citation d'un fragment d'histoire orale qui acheva d'orienter une partie de son oeuvre et de sa vie.

Hérold a souvent raconté à ses amis et plus particulièrement à Sarane Alexandrian qu'en mars 1942, dépassant Oppède et allant vers Lacoste, l'autobus qui le conduisait dans la vallée du Luberon fut suivi par un aigle "planant sur le car, s'abaissant pour se montrer en toute sa splendeur, l'accompagnant jusqu'au bout comme s'il le guidait impérativement vers l'indiscernable lieu de sépulture de Sade que sa dernière volonté avait rendu anonyme. Cette vision impressionna tellement Hérold qu'à son retour à Oppède il peignit irrésistiblement une jeune femme, héroïne sadienne comme Juliette ou Madame de Saint-Ange, tenant un aigle dans son giron. Il lui fera dire dans "Le Maltraité de peinture"; "ce grand aigle qui ouvrait de ses ailes les grottes de la montagne, je l'ai déployé devant moi sur mes genoux, et lentement, à haute voix, je l'ai lu".

Après cet épisode en Luberon, Hérold revient à Marseille où il est à présent domicilié dans un appartement du 121 du Boulevard Périer. Le 15 mai 1942, derrière les grilles de la Joliette, on l'aperçoit en compagnie de Victor Brauner, la photographie est prise par la galeriste Henriette Gomès : tous deux saluent ardemment le départ de Marcel Duchamp qui attendait depuis septembre 1941, dans une chambre de l'hôtel Primavera de Sanary le visa qui lui permettrait de partir vers New York à bord du Serpa Pinot. En juin 1942, Hérold accompagne Brauner qui s'en va vivre dans un village des Hautes-Alpes. D'autres péripéties et d'autres inquiétudes surviennent, les allemands occupent Marseille le 12 novembre. Jacques Hérold qui reçoit le 29 décembre une convocation du Commissariat général aux questions juives décide de s'enfuir précipitamment : il part à pied vers Annemase, il imagine pouvoir franchir la frontière suisse.

Il passe plusieurs mois à Annecy et finit par se résoudre à regagner Paris en juin. Hérold réintègre le rez de chaussée du Passage Décembre qui était sa demeure antérieure. Il y ménera une vie plus ou moins clandestine, ses ultimes saisons de guerre sont souvent des saisons de résistance. En compagnie de Boris Rybak, il fabrique des faux papiers à l'usage des réfractaires du STO ou bien des maquisards. Il participe aux réunions et aux publications du groupe de La Main à plume où il retrouve Robert Rius qui sera torturé et fusillé.

"Un grand transparent".

Une fois terminée la longue nuit de l'Occupation, Jacques Hérold partagera son temps entre Paris, ses expositions dans la capitale ou bien à l'étranger, et puis Lacoste où il revenait régulièrement chaque été, après avoir fait l'achat en 1953 d'un terrain et d'une maison proches du château du Marquis. Au propre comme au figuré, Jacques Hérold prend du poids, sa silhouette s'arrondit : il ne ressemblera plus au jeune homme longiligne qu'on aperçoit sur les photographies de la Villa Air Bel ou bien derrière les grilles de la Joliette quand depuis son bateau qui s'en va Marcel Duchamp fait des signes dans sa direction. En revanche et jusqu'au terme de sa vie, son accent et sa voix sont irrésistibles, son esprit d'insoumission, ses facéties, sa verve et son amour de la poésie ne connaîtront pas de relâche.

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Crystal amoureux, Jacques Hérold, 1934 (collection particulière).

Pour son entrée dans le monde du marché de l'art, l'événement déclencheur fut l'Exposition internationale du surréalisme hébergée par Aimé Maeght en 1947. Hérold imagina pour cette confrontation L'autel du grand transparent, un plâtre androïde d'1 mètre 80 de hauteur qui sera plus tard coulé dans le bronze. Quelques mois plus tard, en octobre 1947, Christian Zervos lui propose de présenter dans sa galerie de la rue du Dragon,une exposition personnelle pour laquelle André Breton rédige un texte qui figure dans "Le Surréalisme et la Peinture". Hérold expose pendant les années 1948 et 1948 à New York, San Francisco, Bruxelles et Wuppertal. Il sera présent aux grandes expositions internationales du surréalisme à Tokyo, Munich, Bruxelles ou Sao Paulo. Ces moments de validation, cette entrée dans un monde plus confortable et plus "officiel" n'empêchèrent pas que puissent perdurer l'humour et les amitiés de toujours. Un rapide billet d'invitation qu'Ernst lui adresse, signé depuis Seillans, le 13 juillet 1959 par Roland Penrose, Lee Miller et Max Ernst se lit ainsi : "Dépêche-toi de prendre ton vélo et de venir te mettre au frais, Bahamontès".

Parmi ses expositions personnelles, on mentionnera la galerie Furstenberg en 1954 (préface de Francis Ponge), le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (préface de Patrick Waldberg), la Cour d'Ingres à Paris en 1959 et la Galerie Lucie Weil en 1965 (préfaces de Michel Butor). Une autre de ses expositions, "Peintures de jour et de nuit" se déroula en février 1966, à la Galerie Charles Garibaldi de Marseille, la brochure qui fut publiée en cette occasion comporte l'extrait d'un article du Monde rédigé par Michel Conil-Lacoste. Il faut signaler une exposition à Beyrouth en 1975 ainsi que des invitations des Centres culturels français à Florence en 1981 et à Rome en 1982, une galerie de Séoul en 1984 et un stand de la galerie Patrice Trigano à la Fiac de 1985. En 1986, Hérold participe à la Biennale de Venise.

Une constante de l'existence d'Hérold fut l'amitié qu'il noua avec les poètes, les écrivains et les éditeurs, son souci du livre, des éditions originales et de leurs accompagnements plastiques, une activité que Jean Michel Goutier évoquera lorsque paraîtra en octobre 2010 le catalogue du musée Cantini. Son amitié avec les poètes n'eut jamais de cesse : André Dimanche qui avait bien connu Hérold pendant les dernières années de sa vie me racontait récemment avoir eu l'occasion de dîner chez lui dans la compagnie de deux de ses vieux amis de la revue Troisième Convoi, Michel Fardoulis-Lagrange et Claude Tarnaud.

Parmi les nombreuses publications de Jacques Hérold on mentionnera qu'il participa avec Brauner en 1946 aux cahiers de La Révolution la Nuit qui fut une brève publication dont Yves Bonnefoy était l'instigateur. Son nom figure dans la quasi-totalité des numéros de la revue Néon (1948-1949) ainsi que dans l'Almanach surréaliste du demi-siècle. Hérold fut l'ami proche de Stanislas Rodanski et accompagna de ses illustrations des livres de Ghérasim Luca et de Jean-Pierre Duprey publiés par François Di Dio aux éditions du Soleil Noir. On rapporte que lorsque fut décerné son Prix Goncourt, Julien Gracq ne se déplaça pas, notamment parce qu'il était en train d'achever une partie d'échecs en compagnie de Jacques Hérold. Il illustra des livres de Georges Bataille, de Tristan Tzara, de Gilbert Lely, du Marquis de Sade et de Michel Butor.

Douze de ses livres illustrés figurent dans le catalogue de Bruno Roy / Fata Morgana. Le tout premier de ces douze livres est précisément le cinquième ouvrage édité par l'éditeur montpellliérain qui dans ses premiers commencements, publia des textes de Benjamin Péret et de Roger Gilbert-Lecomte : en 1967, entre les Critiquettes de Mandiargues et Briques et tuiles de Segalen figure "Ici repose", un poème d'un autre roumain, Claude Sernet qui fut accompagné par un frontispice de Jacques Hérold. Man Ray fit son portrait en 1962, Gilles Ehrmann et Denis Brihat photographièrent Hérold dans les parages de son atelier de Lacoste. L'un des derniers ouvrages que Jacques Hérold accompagna de dessins s'intitule Dialogue de satin, son auteur Christian Tarting était édité dans la collection Ryoan-Ji d'André Dimanche.

Pour clôturer cette évocation du parcours de Jacques Hérold, une ultime anecdote concernera de nouveau les Croque-fruits : elle m'a été rapportée par un ami qui habite Bonnieux, Marc Bucchianeri. Pendant l'été de 1987, Francis Lemarque passe quelques jours dans le Luberon. Il songe à l'écriture de son beau livre, "J'ai la mémoire qui chante" où Sylvain Itkine, le groupe d'agit-prop Mars, Marseille, le quartier d'Endoume et la rue des Treize escaliers sont remarquablement décrits. Françis Lemarque ignorait le décès récent de Jacques Hérold : il est profondément triste lorsque les habitants de Lacoste sont contraints de lui dire qu'il ne pourra pas revoir le magnifique compagnon qu'il avait connu près de la Porte d'Aix, pendant les années 40.

Alain Paire

Exposition Jacques Hérold, musée Cantini de Marseille, 55 rue Grignan, du 10 octobre 2010 au 17 janvier 2011. Fabrice Maze prépare à propos d'Hérold un coffret Dvd + livre qui sera édité grâce aux soins d'Aube Elléouet-Breton et de Seven-Doc production, dans le cadre d'une série de films où figurent André Breton, Robert Desnos, Marcel Duchamp, Wifredo Lam et Jacqueline Lamba.

Sur la chaîne Mativi-Marseille, cf. sur ce lien, un film de huit minutes André Breton / Villa Air Bel.

A propos de Jacques Hérold, cinq sources principales. D'abord  "Le Maltraité de peinture", textes et 18 dessins d'Hérold, préface de Michel Butor, disponible en tirage de tête, dans une réédition 1985 de Fata Morgana. Ensuite ses entretiens avec Michel Butor parus en 1964 aux éditions du Musée de Poche, un article de Jean-Paul Clébert en 1984 dans la Revue des sciences humaines de Lille, la monographie de Sarane Alexandrian, éditions Fall, 1995 ainsi que le catalogue de la vente publique d'une partie de sa collection personnelle, Drouot-Richelieu, 13 novembre 1998, expert Claude Oterelo. Cf aussi l'entretien donné par Hérold dans le film de Tery Wehn Damisch "Etat de piège / La filière marseillaise de Varian Fry".

A propos de Marseille et des années 40, cf sous la responsabilité de Jean-Marie Guillon, aux éditions Actes-Sud 2000, les deux tomes de Varian Fry du refuge à l'exil. Cf aussi le volume Victor Brauner, écrits et correspondances 1938-1948, éd Centre Pompidou et Inha, 2005, remarquable travail d'archivage et de commentaires réalisé par Camille Morando et Sylvie Patry. Vient de paraître sous la signature de Sabrina Dubbeld, dans la revue Provence historique, décembre 2010, un article à propos de la décoration du café L'Eden-Bar par Hérold et quelques-uns de ses amis d'Oppède le Vieux, .

Pour Péret, cf le site de l'association des amis de Benjamin Péret ainsi que des extraits de sa correspondance, parus dans ses Oeuvres complètes chez Corti. Pour Yves Tanguy, cf le très beau catalogue composé par André Cariou, le conservateur du musée de Quimper, été 2007. A propos du poète Robert Rius, il faut consulter son site ainsi qu'un article de Rose-Hélène Iché et Olivier Bot dans Mélusine, 2004. Sur la page Hérold du site Michel Butor composé par Henri Desoubeaux, on trouve la liste de leurs publications. Pour Le Soleil Noir, catalogue édité en 1993 par le Carré d'art de Nîmes, entretien avec François Di Dio, textes de Pierre Descargues et Jean-Michel Goutier.

Charles Garibaldi fut de son vivant un grand expert de l'oeuvre de Monticelli à propos duquel son fils Mario a publié en 1991 un ouvrage aux éditions Skira. La galerie Charles Garibaldi de Marseille présenta au 55 de la rue Paradis, entre 1947 et 1953, Albert Gleizes, Foujita, Tal-Coat, André Masson, Fernand Léger ainsi qu'à quatre reprises des huiles, des dessins, des bronzes et des lithographies de Picasso. Ses expositions pionnières furent souvent facilitées par Daniel-Henry Kanhweiler qui affectionnait la loyauté de Charles Garibaldi ; elles ne rencontrèrent pas le succés qu'elles méritaient. Jean Ballard qui savait de quelles forces d'inertie sa ville était capable, lui répétait : "Mon cher Garibaldi, Marseille ne vous mérite pas !" (cf pages 85-86 de Peinture et sculpture à Marseille, éd. Jeanne Laffitte, 1999)

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