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"Equation" de Jean François Coadou, sculpture en métal.

Jusqu'au 28 août  2010, "Parcours de ville", exposition de Jean-François Coadou au 30 rue du Puits Neuf et dans le jardin de l'Atelier Cézanne, 9 avenue Paul Cézanne, Aix.

...  L'atelier vauclusien de Jean-François Coadou se découvre dans un détour de route, entre Pertuis et La Tour d'Aigues. On aperçoit un terrain vague, une esplanade ainsi qu'un grand hangar. Un lieu sans séduction immédiate, au coeur duquel se fomentent du silence, des recherches et puis quelquefois de grands fracas. Ici, se mettent en marche des disqueuses, des meules et des chalumeaux, les découpes et les soudures d'un sculpteur qui travaille de vastes plaques d'acier et des réemplois de pièces métalliques.

Dans les réserves de cet espace où s'intercalent plusieurs époques et plusieurs strates, on retrouve des oeuvres anciennes qui évoquent les chevalements de mines, les ordonnances et l'isolement d'un paysage tel qu'on pouvait l'appréhender voici trois ou quatre décennies du côté de la Montagne Noire et de Carmaux, lieu d'origine du sculpteur. On rencontre aussi les formes que Cézanne privilégiait, quand il proférait une phrase devenue beaucoup trop célèbre : on découvre des volumes, des cônes, des courbes et des cylindres, des horizontales, des carrés, des triangles, des tétraèdres et des pyramides.

Jean François Coadou, portrait par Jean Pecoul

J-F Coadou, octobre 2013, photographie de Jean Pecoul.

Opiniâtre et vigoureuse, souvent violente et finalement lyrique, l'oeuvre de Jean-François Coadou est habitée par une volonté de grande rigueur. Ce lutteur n'est pas inconséquent, la pratique assidue de la boxe fut l'un de ses territoires de formation. Coadou ressent ce qu'impliquent la géométrie, la perception d'un carré ou bien d'un angle ; l'intuition des nombres ne l'abandonne jamais. Autrefois, quand il s'adonnait au dessin, ses travaux pouvaient évoquer les cadrages de Fernand Léger et de Valério Adami. S'il faut rattacher ses travaux à quelque précédence, on peut songer aux oeuvres de trois sculpteurs sur lesquels Coadou a volontiers médités : dans sa compagnie, on se souvient d'Henry Moore, d'Anthony Caro ou bien de Mark di Suvero que Jean-François avait cotoyé pendant des chantiers conduits du côté de Cluny et de Châlon-sur-Saône.

"Equation 23", sculpture de Coadou.

Dans les tréfonds de ce travail sans artifice ni compromission, des références et des affrontements beaucoup plus intimes, une forte énergie, ce qui peut s'entrevoir de la biographie privée de l'artiste, des territoires encore plus vertigineux relèvent de ce que Coadou appelle "le complexe de Vauban". Un terme énigmatique qui renvoie vers ses oeuvres antérieures : elles évoquaient auparavant les défenses, les interdits, les colonnades et les frontons des "architectures autoritaires" ainsi que les espaces froidement délimités, les grilles et les contreforts sans issue à l'intérieur desquels nos sociétés tentent d'enfermer l'autisme et la folie. Pendant de longues périodes, quelque chose de taciturne qui pouvait frôler l'implosion, l'ascèse et la radicalité d'un grand resserrement dominaient son travail. Coadou oeuvrait pour que les blocs de métal qu'il élaborait puissent frayer avec "l'innommable" et parviennent à décourager toute tentative de commentaire : il souhaitait que ses sculptures fassent "obstacle à nos pas et nos pensées", évoquent "la place du mort", "ne s'enjambent ni se contournent"...

Depuis quelques années, "les sculptures silencieuses" de Coadou ont délaissé le registre du simple constat. Elles prennent plus d'ampleur et de sonorité, tout en continuant de se défaire d'une éventuelle charge symbolique. Ses objets sont moins mutiques : "les équations" à une ou plusieurs inconnues évoquent davantage, selon la terminologie singulière de l'artiste, du "perdu-retrouvé". L'obsession de la chute semble les avoir quittées, les formes et les images mentales qu'elles agencent - auparavant elles évoquaient des forteresses vides, des stèles, des gisants, des tombes ou bien des claustras - se soulèvent et se tronçonnent autrement, obéissent à des syntaxes de plus grand dynamisme. Elles se déclinent et se déploient, s'arc-boutent, s'épaulent et puis rebondissent. Leur énergie se projette dans l'espace, l'acquiescement d'une étrange utopie ou bien la remontée de souvenirs de plus grande allégresse innervent leur apparition. Du possible, une pesanteur voulue et acceptée, une nouvelle souveraineté mais tout aussi bien de l'humilité, des perceptions mystérieusement irréfutables cohabitent avec l'impossible.

Jean-François Coadou affectionne le lyrisme et la sagesse des "Maître-fous" de Jean Rouch, il s'acharne pour que ses sculptures soient "simultanément question et réponse". Il sait que "si le rêve de la sculpture cesse d'agir pendant l'élaboration de la sculpture, il faut tout arrêter". Ses oeuvres peuvent induire des moments de fine jubilation, par exemple quand un adolescent d'autrefois retrouve "dans la paille cet objet métallique sans lequel la moisson ne pouvait être poursuivie".

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Coadou dans son atelier, hiver 2009.

Coadou fait en sorte qu'on ne puisse pas synthétiser d'un seul coup d'oeil la totalité qu'il met en oeuvre. Pour représenter photographiquement ses sculptures, une vue d'ensemble s'avère souvent impraticable : il faut appréhender la "face nord" et puis la "face sud" de l'objet. Pour le regardeur, en dépit de la puissante matérialité de cette oeuvre, c'est une réminiscence fugace, ce pourrait être quelque chose qui apparaît / disparaît, cela tient de la baleine blanche que le Capitaine Achab convoitait farouchement. Dans son autobiographie, le romancier Naipaul appelle cet évènement improbable et proprement impossédable, ce mouvement de grand déport qui façonne l'essentiel d'une création, "l'énigme de l'arrivée". Toutes proportions gardées, vis à vis des prochains développements de l'oeuvre de Jean-François Coadou, le désir vient de répéter ce qu'écrivait Aragon, quelques heures après avoir visionné pour la première fois une projection du Mépris de Jean-Luc Godard : "Ce n'est pas le génie qui manque, ce sont les voix pour le crier".

Alain Paire

Jean-François Coadou

Jean-François Coadou, octobre 2013, atelier de Pertuis, photographie de Jean Pecoul.

Jean-François Coadou, Parcours de ville, trois lieux d'Aix-en-Provence :

1. Du 7 mai au 29 mai 2010 – Galerie Alain Paire – 30 rue du Puits Neuf, Aix - ouvert du mardi au samedi de 14h30 à 18h30 - (Tél. 04 42 96 23 67).

2. Du 7 mai au 29 mai 2010 - chez Colette Delmas - 12 rue Clovis Hugues, Aix – ouvert du mercredi au vendredi de 15h à 18 h, entre rue Maréchal Joffre et rue d'Italie, près du chevet de l'église Saint Jean de Malte. (Tél. 06 10 07 62 35).

3. Du 7 mai au 28 août 2010 – Atelier Cézanne – 9 avenue Paul Cézanne, Aix – ouvert tous les jours de 10h à 12h et de 14h à 18h - (Tél. 04 42 21 06 53).

La sculpture
La sculpture "Oui", dans un lieu public de Chalon sur Saône.

Jean-François Coadou est né le 16 septembre 1948 à Carmaux dans le Tarn. Si l'on excepte des cours du soir aux Beaux-Arts de Lyon, sa formation personnelle est celle d'un autodidacte. Entre 1993 et 1997, il animait des ateliers au Trois bis f, Centre Hospitalier de Montperrin. Coadou vit à Pertuis dans le Vaucluse. Son atelier est situé à La Motte d'Aigues, sur la route de Saint-Martin. Pour d'autres images de son travail, cf le site Documents d'artistes.

Parmi ses expositions personnelles, on mentionnera en 1998 l'Artothèque Antonin Artaud, en 2000 et 2004, la Galerie du Tableau à Marseille, en 2003 le CIPM de la Vieille Charité, en 2005 la Galerie Sintitulo de Mougins et en 2008 la Galerie Vision Future de Nice. Du 27 mars au 19 avril 2010, exposition Artmandat à Barjols avec Martina Kramer. Du 20 avril au 16 mai 2010, galerie Le Carmel à Châlon sur Saône

Des expositions collectives l'ont conduit en Hollande, Naples et Milan, au Musée Byorg en Hongrie, au Salon Réalités Nouvelles de Paris, à Besanceuil en Bourgogne chez Bruno Mory, au Château de Lauris, à la Fondation Vasarely, au Musée Arteum de Châteauneuf le Rouge ainsi qu'au cheminement de sculptures de Gigondas (novembre 2009/ novembre 2010). Quatre sculptures, des "Equations" étaient présentées à la Foire Internationale d'art contemporain de l'Isle sur la Sorgue du 2 au 5 avril 2010. Plusieurs de ses travaux sont visibles dans l'espace public, au Centre d'art contemporain d'Istres, dans l'Ecole maternelle de Veauches ainsi qu'à Chalon-sur Saône. Ses pièces figurent dans des collections privées et publiques comme le Fonds communal de la Ville de Marseille et le musée d'Istres.

Jean-François Coadou a publié des livres aux éditions Le Rouleau libre, en compagnie de Jean-Marc Scanreigh. Il a participé à des revues comme Les Cahiers du Refuge, Petite et La Fabrique de Fabricius / Jean Klepal. Pendant les années 1990-1995, pour le périodique Taktik, il livrait régulièrement son Cogitomaton, publié en 2009 par les éditions Plaine Page. Il a édité en mars 2010 Le complexe de Vauban aux éditions L'Exemplaire (trois volumes de 52 pages incluant 14 photos des Silencieuses réunis dans un coffret, postface de Marie-Jean Sauret). Cf. pour ses activités d'écrivain, la fiche du Cipm.

En mars 2006, sur l'invitation du sculpteur américain Mark di Suvero, Jean-François Coadou a participé à Chalon sur Saône au chantier international de l'équipe de la Vie des Formes. Grâce au concours du galeriste Bruno Mory qui finança pour lui l'acquisition de six tonnes d'acier sous forme de tubes de sections carrées, il a conçu et réalisé un grand projet monumental. Après avoir tronçonné, soudé, meulé et peint avec l'aide d'un ouvrier métallurgiste au chômage, il a livré une pièce commanditée par la Ville de Chalon sur Saône. Jean-François Coadou l'a baptisée "OUI" parce qu'il souhaitait "éviter le bavardage, utiliser un vocabulaire minimum pour une efficacité maximum et donner un peu de joie".

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