Choses lues, choses vues
Vincent Bioulès à Paris, ici et là PDF Envoyer
Choses lues, choses vues
Samedi, 24 Juillet 2010 08:15
bioules_juin2010

"Méaulx, novembre 1899, hommage à Léon Bouyer"
Huile sur toile, 195 x 130 cm, Galerie Vieille-du-Temple.

Dans les expositions que deux galeries parisiennes consacrent simultanément, jusqu’aux 11 et 24 juillet 2010, à Vincent Bioulès, sous le titre commun Mes lieux de mémoire, les tableaux et les dessins retenus sont tous, essentiellement, des paysages, comme si l’idée même de « lieux » s’associait d’abord pour le peintre à la nature, plutôt qu’à des intérieurs ou à des habitations. Si bien que l’on ne saurait s’étonner de ne trouver là aucune vue de Montpellier ou de Nîmes, qui durent lui laisser des souvenirs, ou de Marseille et d’Aix-en-Provence, dont il sut célébrer naguère les beautés d’architecture. Il faut donc comprendre et admettre que cette mémoire invoquée par le titre des deux expositions n’est pas anecdotique, n’est pas historique, ni même personnelle comme on l’entend habituellement, en dépit de ce possessif « mes » qui, en fait, n’ouvre guère d’accès à ces œuvres.

Je crois qu’il s’agit d’une mémoire plus profonde, et pour tout dire élémentaire, dans le sens premier de ce mot, car que voit-on d’emblée, avant toute considération esthétique, dans les paysages de Vincent Bioulès ? Une surabondance des éléments du monde, et plus particulièrement ici, de la terre, de la roche et des arbres, qu’il s’agisse du vaste champ au premier plan du Grand mas (2010), des troncs et des feuillages innombrables de la Grande allée (2009) ou des étagements de pierres de la Carrière abandonnée (2009). Luxuriance végétale, infinitude des campagnes, énormité du ciel, exubérance des nuages, tout indique une perception cosmique de la nature saisie dans son éternelle profusion, et l’intuition d’une affinité essentielle entre son engendrement et le travail même de l’artiste. Le paysage n’est plus alors le miroir d’un état d’âme, le cadre d’un récit ou l’objet d’une contemplation ; au delà de lui-même, il éveille une mémoire archaïque, sans âge, confuse, à laquelle le peintre s’efforce de donner forme sans l’assujettir à autre chose qu’au sentiment-souvenir qu’elle suscite. Aussi bien éprouve-t-on, dans certaines ombres ou brillances de ces œuvres, dans des lumières outrées, irréelles, dans la nervosité d’un pinceau jamais descriptif, le vague effroi qui trahit l’approche de l’immémorial, sa résistance à l’ordre qui lui est imposé, je songe à La maison de Monsieur Reboul, en bleu et vert sous le flash d’un éclair d’orage, le 15 août 2009, cette étrange précision venant attester la réalité d’une image que l’on pourrait croire rêvée ; je songe aussi à la sombre vue de Méaulx (2010), où les couleurs embrasées du crépuscule semblent annoncer on ne sait quelle éruption derrière la colline encore endormie.

vincent_bioules_meaulx
"Meaulx", huile sur toile 180 x 140 cm

(Il n’est guère besoin de chercher loin pour trouver les grands précurseurs qui ont exprimé cette intuition et cette inquiétude devant la nature : Hercules Seghers bien sûr, le Poussin des paysages de la fin, et Cézanne dans les carrières de Bibémus, ou parlant à Joachim Gasquet de sa « morale géologique » et de son rêve de peindre une fois, non pas des arbres, mais « ce qu’il y a de commun entre un arbre et nous ». Et peut-être, sur un tout autre mode, Dubuffet et ses Texturologies. D’autres noms viennent à l’esprit … : dans les œuvres de Vincent Bioulès, il y a toujours, on le sent bien, toute une culture savante, savamment repensée.)

Mais d’où procède cette affinité dont je parlais, sinon d’un sentiment aigu de la matière ? Ce que dit vertement l’œuvre de Vincent Bioulès, c’est qu’avant d’être un médium, la peinture est une matière : une matière comparable à la terre et à la pierre, ou à l’eau, et qu’en tant que telle, elle entre à part entière dans le jeu des éléments qui composent le chant du monde. La période abstraite par laquelle l’artiste est passé pourrait ainsi se comprendre non pas comme une simple expérience et moins encore comme un aboutissement, mais comme le moment qui lui était nécessaire pour mettre un terme aux prétentions et aux illusions de la mimèsis, et préparer un retournement : matière reconnue dans la matière du monde, la peinture ne courra plus désormais après la nature, elle n’essaiera plus de donner le change ; avec ses propres moyens matériels mis en évidence, à découvert, elle éprouvera sa communauté avec elle, à jeu égal pourrait-on dire. À aucun moment le monde n’avait été perdu de vue, ni oublié, – et c’est peut-être aussi en ce sens qu’il faut entendre le mot « mémoire ». Dans l’œuvre abstraite de jadis, la nature demeurait en mémoire, comme en réserve ; de retour, elle acquiert un poids matériel singulier, avec cette exultation des arbres morts et vifs, en fleurs ou desséchés, de l’Hommage à Léon Bouyer (2007-2009).

Devant ces œuvres, le souvenir m’est revenu de la Cathédrale de Chartres peinte par Corot, ce petit tableau que Proust aimait tant ; au Louvre, je me suis souvent demandé pourquoi l’artiste n’avait pas craint de peindre, au premier plan, un tas de grosses pierres taillées, et cette haute butte de terre qui masque sans vergogne un coin de la façade du monument qu’il avait si délicatement dessinée auparavant. Vincent Bioulès m’aide aujourd’hui à répondre à cette question et je l’en remercie.

*

Même s’il pleut ou s’il fait gris, même et surtout si l’on est fatigué de la ville, il faut faire cette promenade d’une galerie à l’autre, de la rue du Renard jusqu’à la rue Vieille-du-Temple, ou l’inverse, en suivant tout droit les rues Saint-Merri et Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. C’est une marche d’un quart d’heure, il y a là beaucoup de gens, beaucoup de bruit, les voitures, la pierre des murs et des trottoirs, des mots partout, pas un seul arbre : tout juste ce qui convient pour laisser agir en nous des œuvres où la nature vient se rappeler comme une merveille et une menace.

Alain Madeleine-Perdrillat

Galerie B.C. Beaubourg (Bernard Ceysson) : 23, rue du Renard, 75004 Paris, ouvert du mardi au samedi de 11 h à 19 h, exposition "Vincent Bioulès / Mes lieux de mémoire" jusqu'au 24 juillet. tél 01.44.59.27.27

Galerie Vieille-du-Temple (Marie-Hélène de La Forest Divonne) : 23, rue Vieille-du-Temple, 75004 Paris, ouvert du mardi au samedi de 14 h à 19 h. Exposition de Vincent Bioulès jusqu'au 10 juillet, tél 01.40.29.97.52.

A propos de cette double exposition, cf l'article de Pierre Wat, "Les écrans de Vincent Bioulès" dans le n° 369 d'Art-Presse, juillet-août 2010, pages 65-69. Cf également dans Le Monde, "Les paysages  mentaux de Vincent Bioulès", 1 juillet 2010, article de Philippe Dagen.

Alain Madeleine-Perdrillat travaille à l'INHA. Il est l'auteur chez Albert Skira d'une monographie à propos de Georges Seurat (1990), chez Hazan d'une étude sur la correspondance de Nicolas de Staël (2003). Il avait autrefois traduit pour les éditions Pandora l'essai de Roberto Longhi consacré à Masolino et Masaccio (1983). Aux éditions Le Bruit du temps, une postface pour "Chardin et Rembrandt" (2009), un article de Marcel Proust écrit à vingt-quatre ans. Vient de paraître chez Hazan, en collaboration avec Marie du Bouchet et Florian Rodari "Entretiens avec Claude Garache".



 

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