Portrait de J-M Sorgue, copyright Jean Pecoul.
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Né dans un village du Vaucluse en 1924, Jean-Marie Sorgue s'est éteint le 8 avril 2010 à l'âge de 86 ans. Il s'était établi en septembre 1953 à Aix-en-Provence où il fut pour plusieurs générations d'élèves le professeur de dessin du lycée Mignet. Les aixois étaient quelquefois étonnés de devoir l'appeler "Sorgue" : c'était le pseudonyme qu'il avait délibérément choisi pour signer ses travaux d'artiste, son nom devant l'êtat civil et l'Education nationale était celui de "Mouton" qui est aussi le patronyme que portent ses deux fils.

On avait coutume d'apercevoir Jean-Marie Sorgue assez fréquemment dans les rues de sa ville qu'il traversait à pied ou bien en vélosolex. Il lui arriva d'exposer ses dessins à Marseille - chez Rudy Caumont, au Goethe Institut, chez Athanor ou bien avec Françoise Dufaure - à la Galerie Visconti de Paris, au musée de Grenoble, à Vence chez Pierre Chave (en 1984 et en 1990) dans les centres culturels français de Munich, Bonn et Fribourg, ainsi qu'à l'Institut culturel franco-allemand de Tubingen (en septembre / novembre 2002).

Cependant, c'est à partir de sa province et dans sa ville d'adoption que son oeuvre fut le mieux reconnue, en première instance grâce au travail des galeries privées : ce sont entre autres et au fil des ans, la boutique de l'antiquaire Jean-Marie Le Rest, la galerie des Maîtres contemporains de Jean-Pierre Collot autrefois établie rue Félicien David, la Galerie des Trois Ormeaux et puis pendant les dernières années de sa vie, l'Atelier des Eyguesiers de Claude Bernus et la galerie Ardital qui l'exposèrent. Il  fut présent dans plusieurs évênements fomentés par l'Association Perspectives, son oeuvre fut mise en valeur lors des expositions collectives qu'Henry Le Chénier programmait pendant les étés des années 80, dans le cloître du lycée Vauvenargues ou bien dans l'Ecole d'Art. Rue du Puits Neuf, une exposition que j'avais intitulée "Noirs dessins" l'associait pendant l'automne 2007 à plusieurs de ses frères d'armes, Jean Amado, Robert Blanc, Jean-Jacques Ceccarelli, Louis Pons et Pascal Verbena. De son vivant, la dernière présentation de son travail s'était déroulée à l'Abbaye de Silvacane, du 10 septembre 2009 au 10 janvier 2010.

Ses expositions les plus marquantes et les plus complètes se sont déroulées au musée Granet ainsi qu'au musée des Tapisseries. Les conservateurs de ces deux musées, Denis Coutagne et Bruno Ely furent ses amis ; ils le tenaient en très haute estime, ils construisirent d'importantes expositions, écrivirent des textes et des préfaces à propos de son travail. Le musée Granet avait accueilli une première approche de son oeuvre en 1982, lors d'une exposition titrée "Falaises et émergences". Bruno Ely qui aime rappeler qu'il avait été heureux de suivre autrefois son enseignement, avait présenté ses dessins au Musée des Tapisseries en 1993. En 1996, une confrontation plus importante se déroulait en deux étapes, dans les deux musées d'Aix-en-Provence : aux Tapisseries, on découvrait les huiles et les toiles de la première période de Sorgue tandis que Granet évoquait la césure et le développement de son oeuvre à partir de 1969, son rejet définitif de la peinture, son choix de l'encre de Chine et du support papier. Enfin, du 16 mai au 4 juillet 2004, alors que cet artiste franchissait le cap des 80 ans, le musée Granet accueillait une importante donation : le fonds du musée s'enrichissait du choix mûrement réfléchi de quatre-vingt dessins sélectionnés par Sorgue. L'essentiel de cette donation était visible pendant l'été 2006, au dernier étage du musée, sous les combles de l'ancien Palais de Malte qui accueillait l'exposition du centenaire du décés de Paul Cézanne.

"La nuit sera noire et blanche"

Pour un hommage à Jean-Marie Sorgue, le Gudgi, groupement des galeries d'art contemporain d'Aix-en-Provence a coordonné un ensemble de manifestations et d'expositions du 14 septembre au 16 octobre 2010. Un itinéraire fut composé pour tenter de se souvenir, pas à pas, quartier par quartier, de la qualité de relation qui unissait Sorgue et la ville d'Aix-en-Provence. Si l'on excepte les croquis qu'il avait pu faire au plus près de la muraille du plateau du Cengle, les sources d'inspiration de son oeuvre sont pourtant rarement "aixoises". Sa plume et son pinceau révélèrent des voyages intérieurs qui l'entraînèrent beaucoup plus loin que ce que pouvait lui offrir son environnement immédiat. Ce grand reclus fut un wanderer de l'imaginaire, toutes sortes de surprises et d'enfoncements lui firent rencontrer des zones d'austérité et de déréliction, les vertiges et l'extrême exténuement des "majestés défuntes" : construites "avec des loques", ses "villes saintes" sont enfouies dans des archéologies où la Provence n'est plus qu'un très faible écho. Ses référents et ses complicités, il faut plutôt les chercher du côté du Greco et des rétables du baroque espagnol, ou bien dans certaines images d'Ivan le Terrible et d'Andreï Tarkovsky. Les vieilles locomotives et les recoins ruinés de son enfance, certains paysages de montagnes, les villages fortifiés de l'Italie, les bleus lointains des tableaux de Patinir, les fastueuses tentures du salon du Capitaine Nemo, Le Rivage des Syrtes ou bien Le désert des Tartares, la modernité négative issue de la perception des camps de concentration, Nerval quand il écrivait "Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche", Henri Michaux et Lovecraft furent souvent les catalyseurs de ses visions.

Comme Sorgue l'a raconté dans son autobiographie, ses lieux de vie à l'intérieur d'Aix-en-Provence furent pour l'essentiel concentrés dans un étroit périmètre. Pour simplifier, trois espaces furent les aires majeures de son travail : la maison qu'il avait louée pour son foyer au 18 bis de l'avenue de la Violette, l'atelier qu'il occupait rue Paul Bert, entre Beffroi et rue Granet, jusqu'en 1978, "quatre grandes pièces en haut d'un escalier-labyrinthe" et puis enfin, à partir de 1972 et jusqu'au dernier souffle, hissé sur les hauteurs de la Traverse Malakoff, derrière la route des Alpes et les 200 logements, le domaine discret de la Villa Bel Air dont il était le propriétaire, une porte étroite et puis ensuite une manière de chalet abrité par les arbres d'un jardin. Les modestes dimensions de l'atelier qu'il avait fait construire étaient parfaitement conformes à ses voeux : c'était une resserre pour ses travaux ainsi qu'un espace de recherche et de création, éclairé par "une unique source lumineuse qui provient de l'étroite et longue verrière située tout en haut, sous le toit et orientée vers le nord". C'est dans ce creuset qu'il faut imaginer Jean-Marie Sorgue penché sur sa table, libre de son temps quand il prit en 1984 sa retraite d'enseignant, au crépuscule ou bien pendant les premières heures de la matinée, grattant ses feuillets avec une lame de rasoir et du papier de verre, écoutant la musique qu'il préférait, Ligeti, Luigi Nono, Palestrina ou bien les choeurs de la liturgie orthodoxe russe : selon l'expression de Jean Rigaud qu'il reprenait volontiers à son compte, sa silhouette voûtée et son attanchante physionomie qui n'était pas dénuée d'humour faisaient songer à l'apparition d'"un vieux moine de Nijni-Novgorode",

Jean-Marie Sorgue dans son atelier, copyright Jean Pecoul.
Jean-Marie Sorgue dans son atelier, copyright Jean Pecoul.
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Il est évidemment prématuré de venir visiter cet atelier, la discrétion s'impose. En accord avec la veuve de l'artiste, Yvette Sorgue qu'ils ont consultée, douze galeries aixoises, des espaces privés ou bien associatifs se sont engagés pour cet hommage qu'ils voulaient rendre à l'un des plus importants artistes de leur ville, pour ce qui concerne la seconde partie du XX° siècle ; pour ne parler que d'un disparu et non pas des vivants, on peut rappeler qu'une solide affection reliait Jean-Marie Sorgue et Jean Amado qui mourut en 1995, des photographies du travail du sculpteur étaient punaisées sur l'un des murs de son atelier.

Au total ce sont dix-huit lieux du Pays d'Aix qui  participèrent à cet hommage. La galerie Ardital, la galerie du Lézard et la galerie Vincent Bercker programmaient trois expositions pour la période du 14 septembre au 16 octobre : soixante pièces étaient réunies au 10 de l'avenue Philipe Solari, une trentaine d'oeuvres figuraient sur les cimaises de la bastide de Pierrefeu, le thème de la couleur sera illustré rue Matheron chez Vincent Bercker. Dans les autres galeries, on accrochait une oeuvre unique, un format qui voisinait les 75 cm de hauteur et les 110 de longueur qui avaient la préférence de Jean-Marie Sorgue. Pour cette expérience, neuf lieux ouvrirent leurs espaces pendant les après-midi du 6 octobre au  16 octobre 2010 : Alain Paire, Franck Marcelin, CMJN Design, Kathleen Imbert, l'Atelier Bermond, Serpentine Galerie, Pascale Hugonet, le 200 RD 10 et Arteum , le musée d'art contemporain de Châteauneuf le Rouge.

Le 29 septembre à la Méjanes, conférence de Bruno Ely

L'une des originalités de ce parcours fut d'associer  des lieux publics, des institutions d'Aix-en-Provence. Christel Roy, la responsable du musée des Tapisseries avait choisi d'accrocher plusieurs grands formats de  la donation de Jean-Marie Sorgue dans la chapelle qui jouxte les espaces d'exposition de son musée, du 17 septembre au 16 octobre, au moment de la Journée du Patrimoine et pendant les jours qui suivaient. Michel Fraisset positionnait un grand dessin de Sorgue sur l'un des murs intérieurs de l'Office du Tourisme de la place de la Rotonde. Rue du Cancel, le Centre Franco-Allemand de Provence installait une oeuvre de Sorgue dans son premier étage. Au 25 de la rue Gaston de Saporta, en face de la cathédrale, un étage proche des amphithéatres de l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix accueillait un autre dessin de Sorgue.

Les coordonnateurs de ce projet, Vincent Bercker, Corinne Théret et Alain Paire avaient rencontré les responsables du musée Granet et de la Cité du Livre de la Méjanes qui s'associèrent à cet hommage. Du 22 septembre au 16 octobre, trois dessins de Sorgue et six portaits photographiques réalisés par Jean Pecoul étaient accrochés dans les espaces de la salle de prêt. Le mercredi 29 septembre, à dix-huit heures, une rencontre eut lieu en deux temps à la Méjanes. Jean-Pierre Blanche, Marie-Claude Imbert et Alain Paire lirent tout d'abord des extraits de l'autobiographie de Jean-Marie Sorgue. Après quoi, Bruno Ely projetait des images et donnait une conférence à propos de l'artiste.

Last but not least, une seconde rencontre publique, une séance de clôture intitulée "Conversations autour de Jean-Marie Sorgue" réunissait en soirée, le mercredi 13 octobre à partir de 19h, sur la route d'Eguilles, dans la bastide de la galerie du Lézard une douzaine de témoins qui évoquèrent brièvement leurs souvenirs et leur amitié.

Dessin de J-M Sorgue, série
Dessin de J-M Sorgue, "Paysage", 1990, format 75 x 110 cm, cliché Jean Bernard, collection Musée Granet.
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Des affiches, dix-mille exemplaires d'un dépliant mentionnant les adresses et les heures d'ouverture des lieux d'exposition, une biographie succinte et un texte de présentation furent diffusés. Annick Pegouret proposait à deux reprises le 6 et le 9 octobre à 17 h, la visite commentée d'une demi-douzaine des lieux qui accueillent les oeuvres du dessinateur. Pour renforcer l'impact de cette manifestation, les galeries aixoises souhaitent le concours des services de communication de la Ville d'Aix-en-Provence et de la Cpa ; France-Bleu Provence, les quotidiens La Marseillaise et  La Provence, Zibeline et le Courrier d'Aix composèrent des articles à propos de cette manifestation

Insuffisamment connue par ses voisins aixois, l'oeuvre de Jean-Marie Sorgue  trouva d'une manière tout à fait originale, en ces mois de septembre/ octobre 2010, une nouvelle occasion de se déployer. Une vie posthume réserve souvent d'insoupçonnables surprises, si j'en crois cette citation aperçue courant août dans un quotidien. Il s'agit d'un extrait des conversations que Victor Hugo nouait à Jerzey avec quelques-uns de ses interlocuteurs de table tournante. Il  fut dit à Hugo que "tout grand esprit fait dans sa vie deux oeuvres : son oeuvre de vivant, son oeuvre de fantôme".

Toutes proportions gardées et proximité spatiale oblige, la trajectoire de ce dessinateur mérite d'être adossée à deux propos de son compatriote, Paul Cézanne. Le premier de ces propos fait songer à la biographie de Sorgue, il nous  fut restitué par Jules Borely : "J'aime sur toutes choses l'aspect des gens qui ont vieilli sans faire violence aux usages, en se laissant aller aux lois du temps". Le second propos concerne l'oeuvre, Joachim Gasquet nous l'a transmis : "Nos tableaux, c'est de la nuit qui rôde, de la nuit qui tâtonne".

Alain Paire

A propos de l’oeuvre de Jean-Marie Sorgue, le catalogue le plus complet n’est pas actuellement disponible : pour l’essentiel rédigé par Bruno Ely qui as'était longuement entretenu avec l’artiste, ce catalogue publié lors de la double rétrospective de 1996 comporte des textes de Jean Arrouye et de Denis Coutagne.

Ouvrage disponible : Sorgue, un artiste, une donation, mai 2004, Musée des Tapisseries, publication qui comporte en pages 91 à 219, l’autobiographie du dessinateur. On peut se procurer Les mondes crépusculaires, Villa Tamaris, préface de Robert Bonaccorsi, avant-propos de J-M Sorgue, octobre 2008. Le texte de Sorgue est une série de notes extrêmement révélatrices ; il évoque ce qu'il éprouvait en regardant La cicatrice intérieure de Philippe Garrel, le tableau du Greco "Tolède par un temps d'orage", le "long ruban noir sur l'étendue blanche" d'une image d'Eiseinstein ou bien encore sa découverte de l'artiste américain Edward Kienoltz.

Parmi les critiques et les historiens d’art qui ont rédigé des textes à propos de Sorgue, on peut citer à partir de la bibliographie établie par la Villa Tamaris, Jean Boissieu, Jean Rigaud, Raymond Jean, Pierre Gaudibert, Claude Dourguin, Simon Lantieri, Paul Duchein, James Guitet, Jean-Baptiste Sivergue, Michel Guérin, Jean Arrouye, Joseph Mouton, Olivier Cousinou, Jacques Bourde, Salvatore Lombardo, Christiane Courbon et Jacques Terrasa.

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