Quai des Belges, années 50,

Quai des Belges, années 50, "Le Brûleur de loups".

Une Traction et des Deux Chevaux qui stationnent entre Canebière et rue Bailli de Suffren, devant le numéro 3 du quai des Belges : ce recadrage d'une carte postale rappelle que le Vieux Port abrita jusqu'au début des années cinquante l'enseigne et la terrasse du café "Au Brûleur de loups". Ce Brûleur doit son enfouissement, ses ombres et son incandescence dans nos mémoires aux passages des Surréalistes et des réfugiés que les drames de l'exode conduisirent jusqu'au Pont Transbordeur, pendant l'été et l'automne de 1940. Aucune trace n'en subsiste : sur le même emplacement, on accepte à présent les couleurs bleues et blanches du café des supporters de l'Olympique de Marseille. 

Pour qui connaît mal les habitudes culinaires des Méditerranéens, "Brûleur de loups" (1) est un terme énigmatique qui résonne comme un titre de Julien Gracq ou bien comme un fragment de légende du Romantisme allemand. Les loups sont des poissons qui se pêchent à la ligne, on les appelle aussi les "bars". Ces espèces grégaires et carnassières vivent près des côtes : ils se nourrissent de poissons plus petits ou bien de crustacés. Brûler des loups signifie qu'on les serre au-dessus des braises et qu'on les retourne sur une grille avant de les consommer. 

A propos du quai des Belges et du temps des réfugiés, il existe une autre photographie, visible parmi les premières pages du tome 2 des actes du colloque Varian Fry du refuge à l'exil (éd. Actes-Sud, 2000). En premier plan, des rangs serrés de militaires s'apprêtent à défiler ; l'image les campe un matin de décembre 1940, quelques dizaines de minutes avant le passage du Maréchal Pétain. Au débouché de la Canebière, on distingue derrière les soldats les enseignes, les stores et les vitrines de quatre cafés : Le Brûleur de loups s'intercale entre la brasserie du Mont-Ventoux et Cintra-Bodega, l'estaminet qui occupe l'angle de la rue du Bailli de Suffren s'appelle Le Bar du soleil. Quand on n'est pas un familier de Marseille, le nom qu'on aime proférer pour donner rendez-vous et retrouver ses amis, c'est évidemment celui du Brûleur de loups.

André Breton, dans la proximité du Sagittaire

Après sa démobilisation du 1 août 1940, André Breton quitta Poitiers. Il rejoignit son ami le docteur Pierre Mabille et séjourna en compagnie de son épouse Jacqueline Lamba et de sa fille Aube, à Salon de Provence et puis à Martigues, avant de s'établir à Marseille où il arriva en octobre. Fin octobre, grâce à Mary Jane Gold et Daniel Bénédite qui travaillaient pour Varian Fry et le Comité Américain de Secours des intellectuels, André Breton et sa famille trouvaient logement au premier étage de l'une des dix-huit pièces de la Villa Air Bel, implantée 63 avenue Jean-Lombard à La Pomme. Sur la route qui va vers Aubagne, au terme d'une demi-heure de tramway depuis Marseille.

Pour André Breton qui fut plus chanceux et mieux aidé que d'autres, six mois de démarches et d'endurance furent nécessaires afin d'obtenir les visas de sortie et les billets qui lui permirent d'embarquer le 21 mars en direction de la Martinique et des Etats-Unis. La Préfecture de Marseille, diverses officines, les bureaux des Compagnies de Navigation et l'équipe de Varian Fry figurèrent sur son agenda. A quoi s'ajoutaient les rendez-vous avec les amis ainsi qu'avec les proches de son éditeur du Sagittaire, Léon-Pierre Quint (2). Ce dernier venait de décentraliser le siège de ses éditions : il avait installé sa collaboratrice Gabrielle Neumann dans une pièce attenante au bureau de Jean Ballard et des Cahiers du Sud, domiciliés au quatrième étage du 10 du Cours du Vieux Port. Si la censure n'avait pas fait blocus, deux ouvrages de Breton et du Sagittaire seraient parus pendant le premier semestre de 1941 : L'Anthologie de l'humour noir, refusée par Vichy en février, ainsi que Fata Morgana qui fut imprimé quelques jours avant le départ pour les Etats-Unis mais qui ne fut pas autorisé, un poème dont de longs extraits furent tout d'abord publiés en novembre 1940 par les Cahiers du Sud.

Le Brûleur de loups est à quelques minutes du local du Sagittaire et des Cahiers du Sud. Dans les courriers qu'il adresse à René Nelli ou bien à Joë Bousquet, Jean Ballard mentionne plusieurs fois le passage d'André Breton qu'il rencontre le 13 et le 26 novembre, et qu'il sollicite pour le sommaire du numéro spécial qu'il prépare à propos du Génie d'Oc. Breton est un citadin, le surréalisme s'épanouit prioritairement en milieu urbain : les cafés et les salles de réunion lui sont nécessaires, ils relèvent de la respiration et du développement de son mouvement. Air Bel fut un lieu merveilleusement convivial que les surréalistes affectionnaient pendant les fins de semaine. Mais tout de même, comme la décrivait Varian Fry quand il la découvrit pour la première fois, il s'agissait d'"une grande maison vide dans un parc, fermée à double tour comme une forteresse, les murs et les jardins envahis d'herbes folles"

A mi-pente de la Canebière, la gare de Noailles était le point de départ des tramways qui permettaient de rejoindre la Villa Air Bel. Descendre la Canebière où on l'aperçoit devisant ou bien posant avec des amis sur les émouvantes photographies d'Ylla ou bien d'André Gomez, s'arrêter sur la terrasse ou bien à l'intérieur du Brûleur de loups avant d'effectuer des démarches chez Varian Fry, ou bien au terme de ses entretiens avec Gabrielle Neumann au Sagittaire, faisaient partie des habitudes d'André Breton.

Principalement à cause du vocable de sa brûlante enseigne, le 3 du quai des Belges était devenu un point de ralliement pour les proches du surréalisme, ainsi que pour toutes sortes d'intellectuels, d'artistes et de comédiens. René Daumal qui habitait alors Allauch et qui était arrivé à Marseille en septembre 1940, indique dans une lettre qu'il adresse le 17 octobre à Emile Dermenghem (page 204 du tome 3 de sa Correspondance, éd. Gallimard, 1996) : "Les mercredi de six à huit des Cahiers du Sud sont très fréquentés : Marseillais et Parisiens. Beaucoup (et même trop) de gens de connaissance sont ici ; une bonne partie du café du Dôme s'est installée, sans changement autre, dans un café du Vieux Port".

Divers témoins - par exemple, Jacques Hérold - attestent que Breton tenta de récréer au Brûleur de loups l'ambiance qui pouvait auparavant régner dans les cafés de Paris. La chose était difficile, vu l'étroitesse de l'espace et les angoisses de cette époque. Le Brûleur favorisa pourtant l'élaboration de cadavres exquis, du jeu de la vérité ainsi que plusieurs portraits graphiques. Dans sa monographie consacrée à Hérold, Sarane Alexandrian évoque un jeu qui consistait "à dessiner le portrait analogique d'un personnage connu et à faire deviner qui c'était. Un jour Hérold dicta un dessin à Victor Brauner : celui-ci, selon ses indications, dessina un homme-enfant ayant de fortes moustaches, mais portant une bavette et un biberon en sautoir.... Ils s'exerçaient à dessiner de la main gauche ou les yeux fermés."

 Avec Françis Lemarque, Lucien et Sylvain Itkine.

Parmi les consommateurs du Brûleur de loups, on peut à propos des surréalistes et de leurs amis établir que l'on pouvait retrouver deux groupes parfaitement complices et point du tout étanches. D'un côté, il y eut des proches d'André Breton qu'on retrouve près des arbres et de la grande serre de la Villa Air Bel : Victor Brauner, Frédéric Delanglade, Oscar Dominguez, Marcel Duchamp, Max Ernst, Wifredo Lam et sa compagne Héléna, Jacques Hérold, Jacqueline Lamba, Georges Malkine, André Masson, Benjamin Péret et Rémédios Varo. D'un autre côté, survenaient les amis de Sylvain Itkine, les nombreux membres de la coopérative des Croque-Fruits (Hérold et Dominguez en firent partie) : entre autres, pour citer les plus "célèbres", qu'ils soient apparentés ou non au mouvement surréaliste, Lila et Jean Ferry, Gilbert Lely, Fabien Loris, Jean Malaquais, Jandeline et Jean Mercure, Barbara et Léo Sauvage ou bien encore Serge Vlady, le fils de Victor Serge. Une photographie du galeriste André Gomes  - page 40 du Marseille-New York d'André Dimanche - réunit Héléna et Wifredo Lam, Henriette Gomes et Jacques Hérold parmi les dalles du quai des Belges : on discerne derrière eux le rez de chaussée du Brûleur de loups ainsi que les fenêtres des chambres de l'Hôtel Beauvau.

Devant le

Devant le "Brûleur de loups", Wifredo Lam et sa compagne Helena, Henriette Gomez et Jacques Hérold, photo André Gomez

J'ai personnellement souvenir précis de la voix et de l'accent de Robine Bahloul qui fut l'ultime compagne de Sylvain Itkine, évoquant pour moi l'ambiance de ce bar. L'un des meilleurs témoins de ces épisodes croque-fruitards est Françis Lemarque (1917-2002), dans les pages de J'ai la mémoire qui chante qu'il consacre à Marseille (pages 201 / 218, éd. Presses de la Cité, 1992). Lemarque raconte avoir tout d'abord fréquenté le quai des Belges en compagnie de Mouloudji. Il lui arriva de vendre des journaux à la criée dans les rues de Marseille et d'être recruté par le comédien-metteur en scène Louis Ducreux (1911-1992) pour faire la claque afin d'assurer le succès d'une pièce d'André Roussin,  Musique légère. Son sort se stabilisa lors de son entrée dans la coopérative des Croque-Fruits dont les prémices furent précisément discutées au Brûleur de loups, en présence de la jeune soeur de Sylvain Itkine, Georgette Gabai et de son frère, Lucien Itkine que l'on aperçoit sur une autre photographie, descendant la Canebière.

Georgette Gabai et Lucien Ikine, sur la Canebière (collection Irène Itkine)

Georgette Gabai et Lucien Itkine, sur la Canebière (collection Irène Itkine).

En page 205 de ses mémoires, Françis Lemarque raconte comment prit forme l'idée des Croque-Fruits : "Le Bruleur de loups, ce bistrot sur le Vieux Port est devenu mon quartier général, un second Café de Flore. Chaque soir, je viens retrouver mes copains de Paris. Fini les folies, maintenant nous nous contentons d'une tasse d'ersatz de café pour deux ... la maison ne fait pas crédit. C'est déja pas mal que le patron nous laisse occuper deux fauteuils pour le prix d'une seule consommation. C'est là qu'on dresse des plans ... que l'on cherche la grande idée  qui nous fera sortir de la mouise, et c'est là ... qu'un soir le frère de Sylvain Itkine, qui est un chimiste très calé, nous soumet un projet qu'il étudie depuis mal de temps. "Il faut fabriquer de la nourriture, choisir un produit naturel qui puisse se conserver  plusieurs semaines au moins. Si vous mélangez des dattes avec des amandes broyées, vous obtenez une pâte qui ne s'abîme pas trop rapidement, à condition de ne pas attendre le déluge pour la consommer ; et puis elle présente un autre avantage, c'est qu'elle est fabriquée avec des produits qui ne sont pas encore contingentés... pour le moment". L'idée du "Croque-fruit" vient de naître. Elle emballe tous les copains présents à cette réunion."

Grands témoins, Anna Seghers et Jean Malaquais.

Assouplir l'esprit, avoir souci d'une force collective et "jouer" comme toujours le voulut André Breton, ne saurait résumer la vie quotidienne pendant les années 40 dans un café de Marseille. Breton lui-même ne fut pas exempté des dangers de la répression puisqu'en compagnie de la plupart des pensionnaires de la Villa Air Bel et de 600 autres détenus, il fut catalogué comme "un anarchiste dangereux rcherché depuis longtemps par la police française" et enfermé pendant quatre jours de décembre 1940 dans les soutes du bateau le Sinaïa. En contrepoint des chaleureuses aventures d'intellectuels qui fraternisent dans un café, restent prégnants une funeste toile de fond, les terribles enjeux que David Rousset synthétisa dans sa préface à La filière Marseillaise, l'ouvrage de Daniel Bénédite (éditions Clancier-Guénaud, 1984). Il était minuit dans le siècle, une violente fin de partie se jouait pendant ces années de guerre mondiale : en ce temps-là, Marseille, rappelle David Rousset, est une redoutable focale qui façonne un "oeil ouvert sur le saisissant effondrement d'un continent perdu".

Pour mieux imaginer ce qui se tramait dans l'esprit des réfugiés échoués sur les rives du Vieux Port, on peut parcourir les pages du roman Transit d'Anna Seghers qui fut adapté au cinéma par René Allio (1924-1995), et puis traverser quelques-uns des écrits de Jean Malaquais. Anna Seghers (1900-1983) qui quitta Marseille le 23 mars 1941 à bord du Capitaine-Paul-Lemerle, situe davantage les scènes de son roman à l'intérieur de la brasserie du Mont-Ventoux : les clivages politiques sont tenaces, Anna Seghers appartiendra jusqu'à la fin de sa vie au monde communiste "orthodoxe", elle n'avait pas d'affinités avec l'extrême-gauche surréaliste, le Brûleur de loups n'est pas fréquemment invoqué dans Transit. 

Relire Transit donne voix et visages à ceux qui furent oubliés et dont on ne pourra jamais connaître les noms et les appartenances, aux dizaines de milliers de réfugiés anonymes que Varian Fry avait immédiatement perçus lorsqu'il arriva à Marseille en août 1940. Un extrait de ses mémoires, titrées chez Agone,Livrer sur demande (2008, traduction d'Edith Ochs, préfaces de Charles Jacquier et Albert Hirschmann) évoque leurs silhouettes qui surgissent et s'amenuisent invinciblement : "Toute la journée, des flots de soldats et de réfugiés entrent ou sortent de la gare Saint-Charles, montent ou descendent le boulevard Dugommier et la Canebière, entrent et sortent des cafés et des restaurants de la Canebière et du Vieux-Port, se ruant dans les rues comme la foule après un match de foot-ball, qui envahit les plates formes avant et arrière des trams, pousse, bouscule, joue des coudes. Mais tout cela sans bruit, épave vivante déposée sur la grève par un terrible désastre".

Couverture de Transit, première édition chez Alinea.

Couverture de "Transit" réalisée par Horst Fasel, première édition chez Alinea, 1986.

En temps de pareille guerre, alors que le camp des Milles n'est qu'à trente kilomètres de Marseille et qu'il accroît inexorablement le nombre de ses détenus, le café est rarement, en dépit des utopies surréalistes, un lieu de créativité : il est bien plus sommairement l'un des rares lieux où des personnes sans domicile fixe trouvent pour quelques heures repos précaire et espoir de resaisissement. Dans un premier extrait qu'il faut citer amplement, le narrateur de Transit donne à voir l'infernal cul se sac que formait le cadre restreint du site du Vieux Port, et puis simultanément la basse continue de cet espace, la sourde demande d'écoute qui émanait de la foule des réfugiés qui tentaient le tout pour le tout pour acquérir les visas qui leur permettraient d'échapper aux ressacs de l'histoire.

Le narrateur est attablé au Mont-Ventoux. Ce qu'il capte pendant une fin d'après-midi d'hiver et de mistral, est évidemment identique à ce qui souffre et s'entrechoque dix mètres plus loin, depuis le Brûleur de loups : "La partie du café où nous étions installés donnait sur la Canebière. De ma place, j'embrassais du regard le Vieux-Port. Une petite canonnière était ancrée devant le quai des Belges. Ses cheminées grises se dressaient derrière la rue, parmi les sveltes mâtures des barques de pêche, au-dessus des têtes des gens qui remplissaient de fumée et de bavardage le Mont-Ventoux. Le soleil d'après-midi brillait au-dessus du fort. Le mistral avait-il recommencé ? Les passantes avaient mis leur capuchon. Les gens qui entraient par la porte tournante avaient le visage tendu de froid et de hâte. Personne ne se souciait du soleil sur la mer, des créneaux de l'église Saint-Victor, des filets qui séchaient le long de la jetée. Ils jacassaient tous, sans arrêts, parlant de transits, de passeports périmés, des eaux territoriales et du cours du dollar, du visa de sortie, et encore et toujours du transit. Je voulais me lever et partir. Cà m'écoeurait. Et tout à coup mon humeur changea. Comment ? Je ne sais jamais comment  çà se produit chez moi, ces sautes d'humeur. Tout à coup je trouvai ce bavardage non plus écoeurant, mais splendide. C'étaient les antiques commérages des ports, aussi vieux que le Vieux-Port lui-même, encore plus vieux, peut-être. Merveilleux et antiques ragots des ports, qui jamais ne se sont tus, depuis qu'il y a une Méditerranée, ragots phéniciens et crétois, ragots grecs et romains, jamais la race des bavards ne s'était éteinte, de ceux qui tremblaient pour leur place sur un bateau ou pour leur argent, de ceux qui fuyaient tous les périls réels et imaginaires de ce monde... C'est ici que toujours les bateaux avaient jeté l'ancre, juste à cet endroit-là, parce qu'ici finissait l'Europe, parce qu'ici commençait la mer. C'est ici, à cet endroit-là, que toujours s'était dressée une auberge, parce qu'ici la route se jetait dans la mer".

Avant de confier le relais à Jean Malaquais (1908-1998), on peut citer un autre fragment de Transit qui donne écho à une dernière image du Brûleur de loups, une photographie enchâssée en page 4 du cahier de photographies de Marseille, année 40, le récit de Mary Jane Gold (éd. Phébus, collection libretto, 2001). On aperçoit des soldats armés et casqués ainsi que des personnages en civil qui semblent avoir achevé leur détestable besogne. La légende de la photographie est laconique : Hiver 1940-1941, rafle dans le Vieux Port devant le Brûleur de loups. Pour appréhender les terreurs qu'une telle annonce pouvait susciter on se reportera au texte d'Anna Seghers (page 197, édition Livre de poche, collection Biblio) : "Je m'assis au Brûleur de loups. Autour de moi les gens étaient bouleversés parce qu'à midi une auto à croix gammée avait dévalé la Canebière... Les gens se démenaient comme si le diable en personne s'était engouffré dans la Canebière, comme s'il pouvait emprisonner le troupeau perdu dans son enclos de barbelés. Tous étaient, je crois, sur le point de se jeter à la mer. Car il n'y avait plus de bateaux pour l'instant".

Jean Malaquais qui partit pour le Mexique avec sa compagne Galy en octobre 1942, grâce à l'aide du Consul du Mexique Gilberto Bosquez, n'est peut-être pas sur une table du 3 quai des Belges, le 15 janvier 1942 lorsqu'il note avoir joué "deux parties d'échec avec Marcel Duchamp, nulles l'une et l'autre". Le Brûleur de loups lui était parfaitement familier, on retrouve cet établissement dans plusieurs des séquences de Planète sans visa(éditions Phébus, préfaces de Jean-Pierre Sicre et Norman Mailer). Dans son roman, le café prend un nom beaucoup moins évocateur, celui du Fier chasseur. Les notes que Malaquais transcrit avec autant d'humour que de panache, le 1 juin 1942, donnent un second écho à la photographie du livre de Mary Jane Gold. Les lignes qui suivent figurent dans Journal de guerre / Journal du métèque, en page 324 (éditions Phébus, 1997) : "Terrasse du Brûleur, quai des Belges. Le verre d'eau que Béata H. porte à ses lèvres prend un drôle d'angle. Son beau regard clair devient fixe. Je la sens prête à se trouver mal, lorsque j'entends derrière moi - "Police ! Vérification d'identité ! Personne ne bouge !" Je pose ma main sur la sienne, la serre à lui briser les phalanges. "Souriez. Parlez. Parlez-moi et souriez". Il faut que je casse sa panique. Je me penche, l'embrasse sur la bouche, lui mords les lèvres à la limite du sang. Les sbires se sont partagé la besogne, ils sont quatre, ils sont trop, chacun sa rangée de guéridon, si bien que, par extraordinaire, ils manquent le nôtre."

Works in progress ...

Le passé de la "zone libre" ressuscite difficilement, les images et les témoignages ne sont pas nombreux. La Villa Air Bel a disparu, les récits que l'on peut faire à propos de lieux emblématiques comme celui du café du Brûleur de loups ou bien comme le 3 de la rue des Treize escaliers qui fut le siège de la coopérative des Croque-Fruits sont pour l'heure incomplets.

En revanche, grâce à toutes sortes de publications, expositions et colloques, Varian Fry dont la mort survenue en 1967 fut presque inaperçue, est devenu un personnage de grand relief dont la reconnaissance est à présent internationale : Fry est aujourd'hui un Juste parmi les Justes, Warren Christopher prononça en Israël un discours pour célébrer sa mémoire. A Marseille depuis l'an 2000, sur la petite place proche de la Préfecture et du Consulat des Etats-Unis, on a érigé le marbre d'une plaque commémorative.
 
Le rôle capital du consul mexicain Gilberto Bosques vient d'être éclairci, une monographie de Gérard Malgat est diffusée aux éditions de L'Atinoir, la Comtesse Lily Pastré qui fut l'extraordinaire mécène d'une représentation en juillet 1942 du Songe d'une nuit d'été est le sujet pendant l'été 2013 d'une exposition de la Galerie d'art du Cg 13, sur le Cours Mirabeau d'Aix-en-Provence, un livre de Laure Kressmann est paru à son propos aux éditions Gaussen. Après les publications de solides synthèses comme celles de Jean-Michel Guiraud et de Robert Mencherini, l'histoire des années 40 à Marseille devrait susciter de nouvelles évaluations.

Phébus et Le Cherche-Midi ont pourtant publié au cours des vingt dernières années la quasi-totalité de l'oeuvre de Jean Malaquais, à propos duquel on peut consulter un site bien documenté sur ce lien. De même, l'obstination porte fruits,  l'histoire de la traduction et des éditions successives d'un roman comme Transit est encourageante. Etablies à Aix-en-Provence au 5 de la rue du Félibre Gaut et dirigées par Diane et Jacques Kolnikoff, les éditions Alinea publièrent la première traduction par Jeanne Stern de Transit en 1986, avec une aide de l'Office Régional de la Culture PACA. A propos de ces années 40, les époux Kolnikoff éditèrent également deux ouvrages pionniers : en 1984, Les Camps en Provence, Exil, internement, déportation 1913-1942, ainsi qu'un ouvrage collectif en 1990, Zone d'ombres, 1933-1942, sous la direction de Jacques Grandjonc et Theresa Grundtner.

Une seconde édition de Transit fut imprimée en 1990, le film de René Allio fut diffusé en salle à compter de 1991. Les éditions Alinea ayant cessé leurs activités, Autrement racheta les droits de ce livre pour l'imprimer en 1995. Depuis 2005, Le Livre de Poche diffuse cet ouvrage avec un appareil critique différent de celui de sa première édition de 1986 : la préface de Christa Wolf est devenue post-face, un avant-propos de Nicole Bary donne des informations complémentaires. 

 Alain Paire

Sur la chaîne Mativi-Marseille, cf. sur ce lien, un film de huit minutes André Breton / Villa Air Bel.

(1) Jacques Bonnadier me transmet l'extrait d'un livre de Jean Tourette, qui fut le critique d'art de La Marseillaise, l'ami proche des peintres  Chabaud et  Seyssaud. Cet extrait de "Marseille, ville de mon enfance" (éditions La Savoisienne, 1970) évoque savoureusement les péripéties qui firent voyager l'enseigne du Brûleur de loups: "Un bar qu'il faut citer aussi et qui a disparu, était mitoyen du Mont Ventoux sur ce même quai des Belges. Il connut une clientèle de portefaix qui avaient chacun une boîte aux lettres à l'intérieur dans laquelle les acconiers déposaient les ordres. C'était le "Brûleur de loups". D'où vient cette origine ? Autrefois, le quartier du Jarret, dans la partie Est de la ville, n'était que bois et frondaisons. Des guinguettes y attiraient la jeunesse. Rien n'était plus captivant que cette campagne entretenue par la fraîcheur du petit "fleuve" qui la traversait en serpentant. Il y avait là un établissement à l'enseigne,"Au rendez-vous des Brûleurs de loups". On y faisait griller des "loups", un excellent poisson du golfe. Quand son propriétaire le vendit, il monta un bar sur le quai des Belges et lui maintint son appellation". 

(2) Pour l'histoire des éditions du Sagittaire, cf l'ouvrage de Béatrice Mousli et François Laurent, éd de l'Imec, 2003.

Cet article a été relayé par l'Association des amis de Benjamin Péret ainsi que par Passages & Co de Sabine Gunther. Delphine Tanguy évoquait les Croque-Fruits et Sylvain Itkine dans un article de La Provence, le lundi 27 décembre 2010.

A propos des années 40 à Marseille, on peut consulter Marseille-New York par Bernard Noël (éditions André Dimanche), Chronique des Cahiers du Sud, 1914-1966, par A. Paire (éditions de l'Imec 1993), La vie intellectuelle à Marseille 1940-1944 par Jean-Michel Guiraud (éditions Jeanne Laffitte, 1999), les deux tomes des actes du colloque Varian Fry, du refuge à l'exil sous la direction de Jean-Marie Guillon  (éditions Actes-Sud, 2000) et Vichy en Provence, Midi rouge, ombres et lumières par Robert Mencherini (éditions Syllepse, 2009)

Tous les cafés de Marseille ne ressemblent évidemment pas à ceux du quai des Belges. La facade de L'Eden-Bar, situé rue Corneille près de l'Opéra, a suscité une étude de Sabbrina Dubbeld publiée en décembre 2010 par la revue Provence historique, La décoration de cette facade fut entreprise par Jacques Hérold et les artistes du groupe d'Oppède-le-Vieux, Bernard Zehrfus, Etienne-Martin, Zelman Otchakowsky et François Stahly.

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