| Un livre déroutant : "Le Dépaysement / Voyages en France" de Jean-Christophe Bailly |
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| Choses lues, choses vues |
| Vendredi, 02 Novembre 2012 20:39 |
Photographie de Jacqueline Salmon parue dans un autre livre de J-C Bailly, "Rimbaud parti", éd. Marval , 2006.
Le défi et le pari du livre de Jean-Christophe Bailly, la condition même de sa réussite, sont que quiconque connaît vraiment la France pour y avoir vécu ou séjourné longuement, la reconnaisse dans les mots de l’auteur, s’y reconnaisse, comme l’on dit, – et, faut-il le préciser, il n’est pas besoin d’être français pour cela. Cette reconnaissance ne saurait procéder de quelques faits historiques mémorables, souvent mythifiés (les Gaulois, Jeanne d’Arc, le Grand Siècle, Napoléon…), ni de caractères géographiques distinguant telle ou telle région ou telle et telle ville pour mieux célébrer l’improbable unité de la Nation : tout ce fonds que l’auteur rattache aux cours d’« histoire-géo » naguère dispensés dans les écoles de la République est trop marqué d’idéologies et ne retient du réel qu’une imagerie propre à les servir. Il serait pourtant illusoire et vain de faire mine d’ignorer qu’à Fontainebleau, par exemple, eurent lieu les adieux de l’Empereur, comme à Varennes l’arrestation de Louis xvi, ou que les noms de lieux, avec ce qu’ils portent en eux d’histoire – la Bretagne, Verdun, Lascaux, le Pays basque… – imposent des perceptions et des rêveries qui modifient substantiellement leur réalité même. Aussi conçoit-on que la voie est étroite où l’auteur s’engage pour essayer de comprendre, dit-il, ce que le mot « France » désigne aujourd’hui ; une voie étroite et semée d’embûches entre les clichés cocardiers ou fâcheusement nationalistes, les évocations nostalgiques du « bon vieux temps », les poncifs touristiques et la difficulté de dire aussi, sobrement, certains espaces désolés très caractéristiques de notre époque, soit que le Progrès semble s’être définitivement détourné d’eux, comme il est arrivé à l’ancien nœud ferroviaire de Culoz, soit qu’ils appartiennent aux marges des grands centres et axes de développement, comme ces « zones » ou ces « cités » de banlieue vers Gentilly, près de la ligne du RER B et de l’autoroute du Sud. Pour mieux éviter ces périls, Jean-Christophe Bailly va au-devant d’eux, il les affronte directement, non sans un certain courage littéraire ; on conçoit aisément en effet qu’il pouvait être tenté d’écarter des lieux trop chargés d’histoire et d’images, comme Varennes ou Verdun, quand au contraire il s’y rend et en parle sans même chercher à être à tout prix original. C’est aussi qu’il s’agit de lieux communs, si je puis dire, qui ont contribué à fonder l’idée que l’on se fait aujourd’hui de la France et qu’il convient donc d’identifier comme tels pour mesurer et faire sentir leur poids dans ce travail de fondation. On observera en revanche que l’auteur se désintéresse entièrement de bien d’autres lieux communs (l’expression cette fois prise dans son sens habituel) souvent appliqués à la France, sur la gastronomie par exemple, ou sur la mode. Se devine alors quelque chose de la « méthode » qu’il suit dans ce livre, non pas une vraie méthode d’ailleurs, plutôt un cheminement où il avance en se fiant au hasard, mais pas aveuglément, en le pondérant de quelques repères perçus comme nécessaires. Un peu comme lorsqu’on découvre une ville où l’on va à la rencontre des monuments « à voir absolument » selon un itinéraire improvisé et rêveur, au risque consenti de s’égarer plus d’une fois et peut-être de les manquer. Ainsi les endroits évoqués, ceux qui font l’objet d’un chapitre, ne répondent à aucune logique, à aucun quadrillage systématique du territoire : tantôt ils correspondent simplement à une ville où l’auteur a été invité (Arles, Saint-Étienne), ou dont des amis lui ont parlé (Culoz), ou bien vue en passant, depuis un train (Beaugency, le cimetière de Toul), ou encore où il a dû vivre à une certaine époque (Bordeaux, bien que le texte ne le suggère que par un double « je me souviens » assez pérequien), tantôt ils répondent à un intérêt clairement énoncé, comme le chapitre sur le Familistère de Godin, à Guise, ou celui sur le musée Rodin, à Meudon, et l’on sent alors que ces pages pourraient être détachées de l’ensemble, comme celles sur Rimbaud, qui de fait avaient déjà été publiées séparément avec des photographies de Jacqueline Salmon. L’équilibre atteint entre deux visées – faire place aux hasards de nos vies, qui nous conduisent ici ou là, et reconnaître en ces lieux ce qui s’impose à nous d’une façon ou d’une autre, malgré qu’on en ait : tel épisode historique, une légende, un monument… –, cet équilibre entre l’approche subjective du voyageur cédant à des sollicitations ou à des impulsions, et la volonté de comprendre comment se forge la représentation que nous nous faisons d’une ville, d’une région et pour finir d’un pays, fait tout le charme de ces Voyages en France. Ceci étant, l’impression prévaut d’un livre habilement composé d’un montage de textes, sans plan préconçu, et par suite non soumis à l’exigence conceptuelle de démontrer quelque chose, d’où une lecture très agréable, portée par l’air frais qui circule entre les chapitres et souvent à l’intérieur même des chapitres, quand par exemple l’auteur passe presque sans transition du Familistère de Godin à une évocation de Matisse ; et en même temps le projet de faire saisir quelque chose de la France d’aujourd’hui n’est jamais perdu de vue. Par quels moyens ? Par tout un jeu de résonances entre certains motifs, dont le principal est l’eau vive, qu’il s’agisse de la Fontaine de Nîmes, de la Vézère, de la Loire et du Rhône ou, plus modestement, de la Seille ou du bassin des carpes à Fontainebleau. Il y aurait beaucoup à dire sur cette eau qui est de toute évidence l’élément de prédilection (l’élément bachelardien) de Jean-Christophe Bailly, cette eau « indocile » qui court sous presque tous les chapitres du livre et y surgit plus d’une fois, tout juste comme la Loue dans la région d’Ornans. C’est une eau qui passe rapidement ou qui bouillonne, qui ne stagne pas : aussi donne-t-elle au livre, thématiquement, une unité légère, et métaphoriquement une fluidité qui compense l’inévitable gravité ou tristesse de l’évocation, ailleurs, des grandes tueries de Verdun ou des villages et des campagnes abandonnés. Mais, à côté de ce motif de l’eau vive, une idée travaille et unifie tout le livre, une idée qui est aussi une image, celle des « nouages », – l’auteur utilise plusieurs fois ce mot de tisserand (une autre fois, mais dans le même sens, le mot « entrelacement »). Comment l’entendre ici ? Dans les diverses occurrences, il vient dire la sensation d’un croisement et d’un accord inattendu entre des « temporalités différentes », soit d’une infusion mystérieuse (ou d’une résurgence !) du passé dans le présent, d’une mémoire même vague du passé s’immisçant dans l’oubli propre au présent immédiat, au surgissement du présent. On peut bien sûr penser ici aux réminiscences de Proust, mais il ne s’agit pas du tout de cela car si celles-ci ouvrent au romancier l’espoir d’une éternité, dans une sorte d’extase personnelle, seulement personnelle, les nouages de Jean-Christophe Bailly descellent ce qu’il peut y avoir parfois d’arrêté, de pesant ou de désespérant dans le spectacle du monde présent, l’auteur allant jusqu’à parler d’un « avachissement du présent sur lui-même » à propos des pavillons qui gagnent peu à peu les espaces naguère réservés aux jardins ouvriers, à Saint-Étienne ; pour lui, cette impression d’un passé commun conservé dans la ville d’aujourd’hui comme un fragment d’utopie, indique un espoir, malgré tout (l’utopie serait d’ailleurs une autre clef de lecture du livre). En fait, cette idée-image des nouages – qui rejoint certaines réflexions de Gilles Deleuze et de Georges Didi-Huberman, et fait penser à plusieurs œuvres d’art contemporaines – permet d’échapper à l’emprise des grands concepts simplificateurs tels celui de Patrimoine, dont on nous rebat les oreilles, ou bien pire, celui d’Identité nationale. Et on lira avec plaisir ce court passage qui suffit à donner la dimension politique du livre, une dimension ailleurs partout présente, mais implicitement : « une rationalité nouvelle qui, fondée sur le multiple et redoutant les figures et les masques de l’Un qui, en politique justement, est toujours redoutable, saurait rééquilibrer le national à l’aune des arrivées et des désirs, et non à celle des nostalgies » (page 241).
Un autre photographie de Jacqueline Salmon, pour "Rimbaud parti". Ce texte est inclus dans le texte 23 de "Dépaysement".
On le voit, l’approche du pays par Jean-Christophe Bailly se révèle essentiellement poétique en ce qu’elle use clairement des moyens de la poésie, l’eau vive et les nouages étant deux des outils métaphoriques dont il se sert pour aller au delà des sèches descriptions des guides et des laborieuses analyses sociologiques, sans pour autant négliger les unes et les autres. Nul doute qu’il pense que seule l’intuition, par les liens ténus qu’elle surprend dans le réel (et c’est souvent ce « bruit du temps » évoqué par Mandelstam), est capable de saisir ce qu’il y a de vivant dans un lieu, et plus encore dans une mosaïque de lieux que seuls les aléas de l’histoire ont composée en pays. Si bien que l’on imagine assez aisément que chacun des chapitres du livre pourrait aboutir à un poème dont on pressent ce que seraient les développements, les ruptures et les silences. Aussi peut-on lire Le Dépaysement comme un grand poème en prose où la connaissance d’un pays, la France, ne procède pas d’une appropriation, mais d’un dessaisissement, de la capacité de laisser jouer les différences au lieu de vouloir les réduire à toute force à une unité qui ne pourrait être que conceptuelle, et en cela dangereuse. Et si le mot « paysement » n’existe pas, c’est qu’en pays connu la perception profonde des lieux ne se donne qu’à des moments, dans les mouvements qui sans cesse nous détachent et nous rapprochent d’eux, comme il arrive que l’on ne voit vraiment un être aimé qu’en le rencontrant par hasard, dans l’instant bref où on ne l’a pas encore reconnu. |
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