Gérard Drouillet
Portrait de Gérard Drouillet (photo X, droits réservés)

Gérard Drouillet nous a quittés samedi 25 juin 2011. Après transfert depuis sa maison d'Eygalières, ses obsèques se sont déroulées au cimetière du Tholonet, dans l'après-midi du mardi 28 juin. La soudaineté de son départ oblige à repenser la courbe inattendue de son destin, le maelstrom des travaux qu'il avait superbement orchestrés. Gérard Drouillet fut d'abord et avant tout peintre et dessinateur. Pendant les dix dernières années de son parcours, les arts de la terre, la céramique et la sculpture prirent une place de plus en plus importante. 

Il était né le 8 février 1946 à Marseille, son premier logis se situait près de l'Anse du Prophète. Très tôt sur son chemin survint quelque chose d'irréparable : un accident d'automobile, le décès de son frère et d'une partie de sa famille. Après quoi, le château de Meyrargues où vivait sa mère ainsi que l'Ecole des Beaux-Arts d'Aix-en-Provence, à cette époque située rue Roux-Alphéran dans l'ombre du musée Granet, orientèrent ses choix les plus profonds. Des enseignants de grande exigence et de belle culture achevèrent de lui donner le goût de la rigueur et de la liberté. Non loin de Vincent Bioulès et de la graveuse Germaine Pratseval qui étaient solidement ancrés en modernité, il se souvenait volontiers avoir suivi des cours de personnages de plus anciennes obédiences, avec les peintres Albert Coste (1895-1985) et Renée Jullien ainsi qu'avec la céramiste Mademoiselle de Terris. Entre 1971 et 1979, un détour par l'Alsace et la Suisse Alémanique introduisit plusieurs basculements dans son travail : la découverte de l'art brut, la perception de l'expressionnisme allemand ou bien Mathius Grunenwald ouvrirent d'audacieuses explorations. Pour faire bref, on dira de son oeuvre point du tout normalisée qu'elle conjuguait, sans la moindre concession à l'air du temps, ses goûts très vifs pour la turbulence et la magnificence.


Son retour définitif dans le Sud s'effectua à Eygalières voici plus de trente ans, dans la compagnie de son proche ami, l'antiquaire Bernard Paul. Sa très forte énergie, son humour, ses emportements et ses joies l'éloignaient de toute demi-mesure. Le vaste atelier avec de grandes baies où il stockait ses travaux, la chambre plus étroite où il travaillait quotidiennement évoquaient immédiatement une étrange alliance de solitude et de convivialité. La proximité de l'Isle sur Sorgue et de Saint Rémy de Provence assura de riches débouchés à ses travaux : de nombreuses maisons sudistes abritent les toiles que les décorateurs et les antiquaires négociaient volontiers pour lui.

Ce grand marginal vivait à la fois frugalement et fastueusement. Sa curiosité et ses engouements n'avaient pas de limites, il  collectionnait toutes sortes de talismans, des objets d'art populaire, des masques africains ou bien océaniques. Les territoires des Alpilles qu'il affectionnait ne ressemblaient jamais à un dépliant d'office de tourisme, il appréhendait joyeusement le sillage de Mario Prassinos (1916-1985) et les fréquents retours vers Eygalières de son grand ami Louis Pons. En juillet de chaque année, il donnait de grandes fêtes dans son atelier ou bien dans une proche maison : en cette occasion, on découvrait ses plus récents travaux ou bien les pièces de quelques-uns de ses amis. De grands et généreux projets l'animaient pour son village d'adoption. Gérard Drouillet voulait faire construire dans sa demeure des fours, une manière d'atelier-exposition aurait relancé sur place les travaux de créateurs de sa connivence.

Ses expositions furent fréquentes. On se souvient de ses apparitions chez l'antiquaire aixois Georges Morel, au Goethe Institut de Marseille ou bien à la galerie Malaval de Lyon. Genève, Paris, Strasbourg, Sète, Ménerbes, Michel Biehn et l'espace Béchard à l'Isle sur Sorgue, Philippe Latourelle et le Centre Présence Van Gogh de Saint Rémy de Provence, des galeristes inventifs comme Yves Faurie et Pascal Lainé accueillirent ses travaux. En juin 1996, rue des Marseillais, j'avais réuni quelques-uns de ses moyens formats, des peintures et des dessins. Pendant l'été de 1998, avec Jean-Jacques Ceccarelli il avait eu joie à  montrer son travail à Bucarest. Sa première rétrospective fut  impressionnante : elle fut programmée pendant l'été 2006 au musée Paul Valéry de Sète. Gérard Drouillet avait soixante ans. Un matin de juillet, il s'était spécialement déplacé depuis Eygalières pour me raconter son périple et faire le parcours du musée en compagnie de trois de mes amis.

La Corse fut souvent son lieu de retirement pendant les récentes années. Deux expositions de belle venue se déroulèrent en avril 2009, chez Pierre Passebon, au Passage Vero Dodat de Paris et puis en septembre-octobre 2010, en Alsace, dans les espaces de la Fabrique d'Hegenheim : Gérard envoyait toujours à ses amis,  avec beaucoup de fidélité et de professionnalisme, les catalogues qu'il publiait. Voici quelques années, un beau et très légitime projet d'exposition brièvement imaginé par le musée des Tapisseries d'Aix ne fut malheureusement pas réalisé. Un hommage lui fut rendu en septembre 2011, à Ménerbes, chez Pascal Lainé. On retrouvait des terres cuites et des émaux issus de ses travaux dans les deux ateliers qu'il fréquenta assidûment : tout d'abord à Aix-en-Provence, l'Atelier Buffile (1996-2001) ensuite chez les Bareff qui sont domiciliés à Tulette dans la Drôme, un lieu où prirent relief de plus amples figurines, des grands plats, des vases anthropomorphes et de très insolites volumes sculpturaux.

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Un bronze de Gérard Drouillet scellé sur sa tombe, Le Tholonet (photographie de Bernard Peltier).

Ses journées à Eygalières commençaient souvent par l'intrépide exécution matinale d'un dessin : les énormes liasses de ses carnets de chaque jour qu'il avait magnifiquement conservés renferment le perpétuel déferlement de ses thématiques, ses fréquentes hantises, ses déroutements et ses inlassables déchiffrements. Ce grand condottiere oeuvrait le plus souvent à plat sur la grande table de son atelier. Il envisageait avec prodigalité, par les quatre côtés de sa toile, les fragmentations, les balafres et les décentrements qu'il articulait : un maximun de désordre et d'accidents trouvait parmi ses tableaux de quoi s'organiser et se refonder, avec risque et souplesse.

La virulence de ses sensations, ses frayeurs, ses joies et ses ébranlements n'empêchaient pas que tout parvienne à se catalyser sur ses toiles avec beaucoup d'ombres, de lumières et de musicalité. On reconnaissait aisément son écriture et ses leit-motivs. Des masques primitifs, un chien qui aboie, des formes de poissons, des visages profilés, des feuilles, des coloquintes, des spirales et des amphores surgissaient dans de grands accompagnements de couleur où dominaient souvent des verts émeraudes, des pourpres, des jaunes et des ocres. Une sorte d'avant-monde méditerranéen peuplé d'énigmes, d'aurores et d'interdits, des genèses, des bestiaires et des escarpements que l'histoire n'aurait pas oblitérés, toutes sortes de circulations, des superpositions et des immanences, du tumulte et des transparences énonçaient dans ses tableaux de très sauvages saveurs.

Des amis aixois, les Merville, m'avaient finement guidé pour mieux appréhender son oeuvre et son atelier, pendant la fin des années quatre-vingt. Je me souviens de l'un de ses passages en juillet 2006, il fit dans ma galerie l'achat d'un tableau de Vincent Bioulès de la série de L'Atelier gris de Cézanne, un petit format qu'il avait jouxté à une plus grande toile de son professeur d'autrefois : un rivage du Languedoc, quelques menues silhouettes, des vagues et le souffle de la mer, en contrepoint de grands immeubles dont l'architecture de villégiature pouvait évoquer Edward Hopper.

Voici plusieurs années, je l'avais croisé une ultime fois dans la compagnie de Bernard Paul. Nous devisions en bordure de route depuis la terrasse d'un café du Tholonet, ce bref répit fut sobrement merveilleux. Gérard Drouillet et Bernard Paul, pendant une matinée sans foule de Toussaint, dans la  lumière aigûe d'une belle arrière-saison, étaient venus se recueillir auprès de la tombe familiale du cimetière du Tholonet. Voici qu'à présent, et comme il l'avait toujours voulu, son corps repose tout près du moulin et de la courte montée qui conduisent vers l'enclos où sont inhumés Léo Marchutz, André et Rose Masson ainsi que Georges Duby. Jusqu'au terme, depuis le début de ses chimiothérapies en septembre 2010, Gérard Drouillet s'est montré courageux. Frédéric est le prénom du compagnon qui l'assista dans ses derniers instants.

Alain Paire

Reproduit dans la plupart de ses catalogues, le meilleur texte consacré à Gérard Drouillet reste celui qu'avait composé Louis Pons. Pons était présent lors des funérailles. Drouillet pouvait à ses yeux ressembler à un "lutteur japonais" : "le combat se joue en finesse à la surface de la toile" / "la partie se joue à quitte ou double à chaque fois". Louis Pons évoquait Eygalières, "le village bagué d'un cercle magique ... Ce pays où tout brûle et où tout est emporté par le vent". Son texte est repris dans le recueil "Portraits de peintres" , où il est aussi question de Jo Berto, de Jean Amado, de François Ozenda et de Françis Limérat. Un livre, édité en 2004 à Montpellier par Fata Morgana.

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