Buste_de_Pierre_Puget_par_Christophe_Veyrier
"Buste de Pierre Puget", terre cuite de Christophe Veyrier, collection du musée Granet.

L'arbre généalogique de la famille Veyrier prend ses racines entre Saint Maximin et Aix-en-Provence, à Trets dans les Bouches-du-Rhône où furent exploitées près de l'ermitage de Saint Jean du Puy des carrières de marbre jaspé (1). Les historiens et les chercheurs déchiffrent souvent les noms de cette famille dans les actes notariés du XVI° et du XVII° siècles. Ce sont des charpentiers, des menuisiers, des peintres, des doreurs, des maçons-architectes ou bien des sculpteurs. Thomas Veyrier (1658-1736) est le neveu de Christophe Veyrier, le plus célèbre personnage de cette dynastie d'artistes / artisans. Thomas Veyrier imagina et réalisa au sommet du Cours Mirabeau d'Aix-en-Provence, à partir de 1695, le plan intérieur de la chapelle des Oblats dont on affectionne la coupole elliptique qui rappelle irrésistiblement la Chapelle de la Vieille Charité de Marseille.

Pour ce qui concerne Christophe Veyrier, on peut découvrir dans les collections du musée Granet d'Aix-en-Provence le marbre blanc d'une Tête de Saint Jean-Baptiste plongée dans un sommeil douloureux ainsi que deux terres cuites issues de la Donation Bourguignon de Fabregoules. La première, une  maquette pour un projet, s'intitule L'Enlèvement : un couple fougueusement enamouré et un cheval cabré qui piétine des corps sombrement entremêlés. La seconde terre cuite donne à voir un émouvant portrait en buste de Pierre Puget (1620-1694). Puget est représenté avec des cheveux courts, son front s'est plissé. Il ne porte pas perruque, il a noué une cravate autour de son cou. Les spécialistes estiment que la réalisation de ce visage sensible et volontaire se situe aux alentours de 1685. Le sculpteur marseillais a 65 ans. Il est au faîte de son art, il achève pour Versailles trois des grands marbres qui habitent à présent l'un des plus beaux espaces du Louvre :  Milon de Crotone, Persée délivrant Andromède et Alexandre rendant visite à Diogène.


Non loin des marbres de la salle Pierre Puget du Louvre, on rencontre des pièces de Christophe Veyrier de plus modeste dimension : la statue équestre d'un Alexandre vainqueur, un tabernacle avec des putti et des ailes de chérubin ainsi que le buste autoritaire de L'Amiral Jean Gabaret dont le visage émacié inspira directement un dessin de Cézanne. De grands musées d'Europe et d'Amérique conservent d'autres pièces de Christophe Veyrier. Pour mieux le connaître, il faut voyager dans les espaces et dans le temps. Au Palais-Longchamp, le musée des Beaux-Arts de Marseille détient deux sculptures autrefois destinées à l'escalier d'honneur de l'hôtel Boyer d'Eguilles d'Aix-en-Provence, une Muse et un Silène et Bacchus enfant. Le marbre d'un buste de Christ avec un visage étonnamment souriant est visible au musée de Toulon, un Enlèvement d'Hélène figure au Museo di Sant'Agostino de Gênes, le Victoria et Albert Museum de Londres présente les torsions d'un Achille mourant, le Metropolitain Museum of Art de New York possède le buste du Président Marin ainsi qu'un Marsyas enchaîné collectionné par Moïse de Camondo.

Christophe_Veyrier
Le rétable et le maître-autel de l'église de Trets (photographie de Pierre Vallauri).

Pierre Puget était né à Marseille, dans le quartier du Panier, à un jet de pierre de la Vielle Charité qu'il imagina. Christophe Veyrier naquit à Trets, dans une maison située entre l'église et les remparts, le 25 juin 1637. Dans sa ville natale, Veyrier est l'auteur du grand rétable et du maître-autel en marbre de l'église Notre-Dame-de-Nazareth dont il obtint la commande en 1685. Il réalisa sur le mur de l'abside romane un lieu de sacralité de belle éloquence, deux grandes colonnes de marbre rouge qui encadrent un décor baroque avec des rayons et des nuées où l'on identifie Dieu le Père, une Annonciation de l'Ange Gabriel ainsi que deux petits bas-reliefs qui évoquent à gauche et puis à droite le Repas des apôtres et les Pélerins d'Emmaus. Cet artiste mourut à Toulon à l'âge de 52 ans, le 10 juin 1689. Son nom est mentionné en novembre 1663 parmi les Français établis à Gênes dans l'entourage de Puget. Cette proximité se renforça lors du mariage qu'il contracta le 3 juin 1674 avec Mademoiselle Boulet, la soeur de la femme de Pierre Puget.

Tandis que Puget quittait Gênes et l'Italie en 1668, Veyrier séjourna à Rome pendant deux années qui lui permirent de se familiariser avec les oeuvres du Bernin et de Borromini. Les années 80 furent dans le champ artistique la décennie la plus féconde de sa brève vie. En juin 1686, la restauration après incendie du maître-autel de la chapelle Corpus Domini de la cathédrale Notre-Dame de la Seds de Toulon lui fut confiée. Deux années plus tard il succédait à Puget en tant que directeur de l'atelier de sculpture de l'Arsenal.

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A Peyrolles, dans une cour intérieure du château-mairie, "Lysimaque combattant le lion",
une sculpture de Veyrier récemment identifiée (photographie de Pierre Vallauri).
 

En pierre de Calissane, Lysimaque combattant le lion

Spécialiste de Pierre Puget et de Gustave Courbet, l'historien d'art allemand Klaus Herding a consacré plusieurs articles à Christophe Veyrier. Il démontre que tout en s'inspirant grandement de Puget, cet artiste n'a pas seulement enregistré la voix de son maître ; sur la fin de sa vie, Veyrier s'est affranchi, il a développé une oeuvre singulière et "dépassé l'étroitesse de son milieu d'origine". Dans un article publié en 2009 dans le n°163 de la Revue de l'Art (2), Klaus Herding identifie une sculpture qu'il date de 1686 et qu'il faut découvrir à une dizaine de kilomètres d'Aix-en-Provence, sous une arcature de la terrasse-est du chateau-mairie de Peyrolles. Sa pierre de Calissanne représente Lysimaque combattant le lion.

Lysimaque était un garde du corps d'Alexandre qui participa à des batailles livrées en Asie de 333 à 332 av. J.-C. Plutarque et Quinte-Curce écrivent qu'il terrassait les lions par la seule force de ses mains. La légende raconte que lors d'une chasse en Syrie, "il réussit à tuer tout seul un lion immense, bien que l'animal eût déchiré son épaule gauche jusqu'aux os". Dans son commentaire, Herding explique pourquoi la sculpture de Christophe Veyrier n'est pas un simple démarquage du Milon de Crotone, oeuvre que Veyrier avait certainement méditée puisqu'elle fut exécutée quatre années auparavant.

Klaus Herding pointe plusieurs différences par rapport au chef d'oeuvre du mélancolique empereur des forçats. Le lion de Veyrier mord sauvagement le mollet de son adversaire et lacère profondément son dos. Lysimaque n'arbore pourtant pas les rictus de douleur et l'extrême tension du Milon de Puget. Son bouclier, son glaive et son fourreau sont déposés au pied de la sculpture, il porte un casque et une barbe. Le dénouement  du combat reste incertain, le guerrier prépare calmement sa riposte. Il tourne son buste de la gauche vers la droite, on peut imaginer que la bête plus ou moins désespérée qui l'a cruellement blessé va bientôt s'affaisser.


A la différence de Puget qui campe des figures que l'on peut dire "plébéiennes", ce héros "conserve sa noblesse même dans les circonstances les plus atroces". L'historien d'art explique que cette sculpture est parfaitement conforme aux normes édictées par Lessing dans son Laocoon. Christophe Veyrier a choisi de représenter une phase d'incertitude et de menaces, l'instant d'avant la victoire finale : "car seul le moment précédant le paroxysme grarantit un maximum de tension dramatique"


A propos du mauvais êtat de cette sculpture actuellement dangereusement soumise à toutes sortes d'intempéries, Klaus Herding ne manque pas de sonner l'alarme : il forme des voeux pour qu'elle soit promptement mise à l'abri et souligne vigoureusement que "des mesures de restauration et de conservation s'imposent de toute urgence".

Alain Paire

(1) Cf. dans la revue Provence Historique, tome LX - fasc. 239, janvier mars 2010, pp. 67-79, "Sculpteurs et marbriers : les Veyrier et la carrière de Trets", article de Sandrine Chabre.

(2) "Oeuvres inédites de Christophe Veyrier / L'idéal classique et la sculpture baroque provençale", article de Klaus Herding, Revue de l'art n°163, pages 23-34.

A propos de Ch. Veyrier, cf également dans le catalogue Pierre Puget édité par la RMN, exposition de la Vieille Charité de Marseille, octobre 1994-janvier 1995, en pages 322-345 l'article de Geneviève Bresc-Bautier, "Pratiques d'atelier de Puget sculpteur".

Jusqu'au 18 septembre 2011, la ville de Trets présentait au Château  des Remparts qui abrite l'Office du Tourisme, une exposition qui rassemblait une série de panneaux retraçant la vie et l’œuvre de Christophe Veyrier ainsi qu’une présentation de la cité  aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des photographies d'André Ravix et des documents d’archives complétaient cet ensemble dont Remy Kertenian et Emmanuel Laugier sont les responsables. 

Le bulletin municipal "Peyrolles-Info", n° 76, novembre-décembre 1976, a publié en pages 8 et 9, avec les photographies de Pierre Vallauri, une version plus courte de cet article, à propos de la sculpture de Lysamaque combattant le lion. L'espoir d'une restauration de cette sculpture semble se profiler.

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