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Max Ernst, Jacqueline Lamba, André Masson, André Breton et Varian Fry dans les locaux du Cas, 10 février 1941.

Dans la plupart des films réalisés à propos du séjour à Marseille de Varian Fry, le récit commence souvent pendant une journée que l'on suppose être celle du 13 août 1940. On aperçoit la silhouette d'un homme grand et élégant, on ne découvre pas immédiatement son visage. Il a trente-deux ans, arbore lunettes, costume et cravate. Un avion l'avait auparavant conduit depuis New York jusqu'à Lisbonne. Varian Fry vient de quitter son train, il découvre la cité portuaire pendant un jour de grand soleil, dans la moiteur d'une après-midi d'été. Muni d'une valise, il descend les marches du grand escalier de la gare Saint-Charles, emprunte le trottoir de droite du boulevard d'Athènes. Pour ses premières nuitées dans le Midi, Varian Fry trouve une chambre au numéro 31 du boulevard, dans un étage haut de l'Hôtel Splendide.

Pendant un peu plus d'une année, jusqu'au 6 septembre 1941, date de sa reconduction définitive à la frontière espagnole, le destin de ce personnage va fortement basculer, son statut personnel et son histoire prennent un relief inattendu. Varian Fry suivait à Harward des études de philologie classique : au terme de sa vie, le latin et le grec sont les disciplines qu'il enseignera. Il est issu d'un milieu aisé. Né à New York en octobre 1907, Fry s'est marié en 1931. Il est devenu journaliste, il a voyagé en Europe ; à l'université de Columbia, l'étude des relations internationales a complété sa formation personnelle. Ce libéral, ce défenseur convaincu des droits de l'homme n'est pas un idéaliste. Lors d'un séjour qu'il effectua en Allemagne, à Berlin le 15 juillet 1935, il assistait aux cruelles séquences d'un pogrom qui l'a précisément renseigné quant à l'antisémitisme des sbires d'Hitler.

Trois mille dollars sont cachés dans ses vêtements. Varian Fry est le porteur d'une "first list" de deux cents personnalités du monde scientifique et artistique que ses employeurs de l'Emergency Rescue Committee ont établie depuis New York. Il est missionné pour investiguer et réfléchir pendant un mois à propos de l'immigration vers les Etat-Unis des personnes de cette liste. Il va décider de rester en Europe, il se dotera des moyens du bord afin de se porter au secours d'une bien plus grande foule de gens, connus ou bien inconnus. Des écrivains, hommes de théatre, artistes et militants de plusieurs nationalités le sollicitent : des Allemands, des Autrichiens, des Tchèques, des Italiens ou bien des Français, des personnes réfugiées à Marseille dans les pires conditions, des gens sans ressources ni perspectives que le régime hitlérien, la Gestapo et les complaisances de Vichy menacent directement.

Sa martingale n'est pas fiable. Les capacités et les volontés d'accueil des Américains sont restreintes. Cependant, Eleonor Roosevelt est l'un des principaux soutiens de l'Emergency Rescue Committee. L'épouse du président des Etats-Unis peut obtenir du Département d'Etat qu'il accorde à quelques-uns de ces hommes traqués des visas de sauvetage qui ne seront pas comptabilisés dans les quota d'immigration. La tâche de Varian Fry n'est pas définie clairement : il doit improviser, agir et manoeuvrer dans l'urgence, saisir des opportunités au sein d'une situation aussi dangereuse que confuse. L'article 19 de l'armistice stipule que sur simple demande, les responsables du gouvernement français ont pour obligation de rechercher, d'arrêter et de livrer aux autorités allemandes tel ou tel citoyen. Cette mesure vise principalement des personnes d'origine juive ou bien tel ou tel "suspect" : un opposant politique, un syndicaliste, un écrivain, un artiste, des étrangers, des apatrides ou bien des français que les nazis veulent éliminer.

Les Etats-Unis nourrissent des inquiétudes légitimes en face de cette situation. Pour autant, ils ne sont pas en guerre. Les pouvoirs établis sont foncièrement prudents, Varian Fry n'entretient pas d'illusions à ce propos : à Marseille, le consulat des Etats-Unis n'a pas pour vocation de troubler le statu quo. En dépit des contradictions qui traversent les élites et les pouvoirs publics Américains, la récupération et la fuite organisée des cerveaux ou bien des créateurs les plus célèbres de l'Europe constituent des atouts qui ne sont pas négligeables : dans la liste des deux cent personnalités avec lesquelles Fry doit s'entretenir prioritairement, figurent par exemple deux "Pablo" de première envergure qui ne solliciteront pas ses services, Picasso et Casals. Excepté pour ces cas infiniment prestigieux que les Etats-Unis seraient ravis d'accueillir, personne ne lui demande de faire du zèle : tout ce que Varian Fry entreprendra à Marseille procède de circonstances et de décisions mûries en compagnie de son équipe de travail.

"Minuit dans le siècle"

Très vite, la nouvelle s'est répandue, un Américain providentiel vient d'arriver à Marseille. Cet homme de bonne volonté disposerait d'appuis et de moyens financiers, par son entremise on obtient des visas qui permettent de quitter l'Europe. Une situation inédite surgit immédiatement, une impressionnante file d'attente se rassemble dans le couloir de l'étage de son hôtel. Varian Fry comprend qu'il lui faut impérieusement trouver des fonds, recruter des secrétaires, des assistants, un comptable, des personnes de confiance. Les choix qu'il va opérer pour trouver ses collaborateurs se révèleront remarquables. Pour schématiser, ce sont soit des Européens proches de l'extrême gauche, soit des Américains pragmatiques et généreux qui vont le seconder à l'intérieur de l'organisation qu'il crée, le CAS, Centre Américain de Secours. Du côté des européens, des trentenaires aguerris qui seront par la suite de grands résistants comme Hans Sahl (1902-1993), Paul Schmierer (1905-1966) Daniel Benédite (1912-1990) et Jean Gemähling (1912-2003) apportent leurs concours.

Né à Berlin en avril 1915, réfugié en France depuis 1933, engagé en Espagne contre le franquisme, Albert O. Hirschman fut pendant un trimestre l'un de ses plus efficaces soutiens. A la mi-décembre 1940, ce magnifique personnage, plein d'intelligence et de malice, sera contraint de quitter la France. Il sera profondément regretté : il était "rayonnant", Fry lui donnait le surnom de "Beamish". Daniel Bénédite qui l'appréciait grandement estime qu'il joua sur le registre de l'illégalité le rôle essentiel d'une "éminence grise". On mentionne qu'il conseilla vivement à Varian Fry d'inscrire, sur la liste des personnes qu'il faut aider prioritairement, Hannah Arendt (1906-1975) et son époux Heinrich Blücher (1899-1970). Il témoigna en 1989 de son expérience des années 40 pendant le tournage du film documentaire de Teri Wehn-Damisch L'état de piège ou la filière marseillaise. Décédé en décembre 2012, Albert O. Hirschman était aux Etats-Unis un économiste et sociologue de grand renom, Princeton fut son ultime poste d'universitaire. Il rédigea ses souvenirs dans un ouvrage traduit et publié chez Fayard en 1995, Un certain penchant à l'autosubversion.

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Albert Hirschman, Princeton.

Parmi les compatriotes de Varian Fry, deux jeunes femmes, Mary Jane Gold (1909-1997) et Miriam Davenport (1915-1999) s'affirment en tant qu'interprètes et secrétaires, nous les apercevrons parmi les locataires de la Villa Air-Bel. Une dizaine de personnes extrêmement motivées constituent la garde rapprochée de Fry : s'y grefferont selon les circonstances et les moments, de précieux renforts comme Hans et Lisa Fittko, Dina Vierny, Helen et Stéphane Hessel. Ce dernier a raconté avoir été conquis par la tranquille détermination de Varian Fry : "Dès que je l'eus rencontré, Varian Fry m'apparut comme le porteur d'une immense espérance à laquelle de toutes mes forces je souhaitais m'associer".

La tâche se révèle écrasante, toutes sortes d'urgences assaillent l'équipe du CAS qui travaille couramment entre huit heures du matin et onze heures du soir. Des flots grandissants de réfugiés déferlent dans la proximité du Vieux Port : la pénurie est grande, la ville est surpeuplée, les hôtels sont bondés. Ce ne sont certes pas deux cents personnes qu'il faut aider. Depuis New York, Alfred Barr, Jacques Maritain et Thomas Mann qui furent consultés pour rédiger "the first list" ne pouvaient pas imaginer que les militants démocrates, les personnes d'origine juive et les intellectuels seraient à ce point nombreux pour demander secours. Victor Serge (1890-1947) qui se trouve à Marseille en compagnie de son épouse Laurette Séjourné (1911-2003) et de son fils Vlady (1920-2005) décrit une situation en face de laquelle l'Emergency Rescue Committee n'est bien évidemment pas dimensionné : "Notre cohue de réfugiés comprend de grands intellectuels de toutes les classes, qui ne sont plus rien puisqu'ils se sont permis de dire, la plupart doucement, non à l'oppression totalitaire. Nous comptons tant de médecins, de psychologues, d'ingénieurs, de pédagogues, de poètes, de peintres, d'écrivains, de musiciens, d'économistes et d'hommes politiques que nous pourrions insuffler l'âme à un très grand pays. Il y a dans cette misère autant de capacités et de talents qu'il y en avait à Paris aux jours de sa grandeur : et l'on ne voit que des hommes traqués, infiniment fatigués, à bout de forces nerveuses".

Varian Fry comprend qu'une action exemplaire doit être rapidement menée pour contrer l'attentisme et l'isolationnisme de son pays, pour susciter d'indispensables apports de fonds et sensibiliser davantage l'opinion publique américaine. Il appréhende les multiples obstacles qu'il rencontre pour organiser les passages de frontières et les filières de sauvetage. La voie légale ne lui permet pas de répondre aux exigences du moment : il lui faut improviser, commettre toutes sortes d'imprudences, déjouer la surveillance de la police, dissimuler des messages secrets dans des tubes de dentifrice, trouver dans toutes sortes de milieux des passeurs et des planques, des faux papiers et de l'argent liquide, entrer dans la clandestinité.

La première route qui s'offre à ceux qui veulent échapper aux centres d'internement et aux persécutions passe par les Pyrénées où Fry va se rendre en septembre lorsqu'il accepte d'accompagner quatre de ses plus célèbres protégés, Franz Werfel (1890-1945), Alma Mahler (1879-1964) Heinrich et Golo Mann. Ces personnes se séparent à la gare de Cerbère et promettent de se retrouver de l'autre côté de la frontière. Pendant que les quatre fuyards empruntent avec de grandes difficultés les sentiers de montagne qui leur permettent de rejoindre l'Espagne, Varian Fry, qu'une mission plus officielle conduit à Madrid, assume dans son train le transport des douze valises d'Alma Malher : "la fiancée du vent" a pris soin de garder avec elle la partition originale de la Troisième Symphonie d'Anton Bruckner. Lorsqu'ils arriveront à New York, la presse américaine donnera un grand retentissement à l'arrivée du couple d'Alma et de Franz. De même, un battage médiatique s'effectue autour des interviews de Lion Feuchtwanger qui avait su s'extirper du camp des Milles et qui avait pris une semaine plus tard la même route pyrénéenne. Initiée par Lisa Fittko, cette opération qui avait réussi pour Alma Mahler et pour Feuchtwanger ne put malheureusement pas se renouveler pour Walter Benjamin : les douaniers l'obligèrent à rebrousser chemin, Benjamin se donna la mort à Port-Bou le 26 septembre 1940.

Villa Air-Bel

Trop à l'étroit à l'intérieur du Splendide Hôtel, l'équipe de Varian Fry avait effectué un premier déménagement : elle s'était transférée le 5 octobre dans un étage avec balcon du 60 de la rue Grignan. Une plaque commémorative fut apposée en mai 2004 à l'entrée de l'immeuble où l'on pouvait - il s'agit d'une tout autre histoire - une vingtaine d'années plus tard, assister aux représentations du Théatre Quotidien de Marseille. A partir de décembre 1940, la troisième adresse du CAS se situera au 18  du Boulevard Garibaldi.

Parce que la besogne est perpétuellement harassante et puisqu'il faut recomposer les forces, trois des jeunes femmes de l'équipe du Centre Américain de Secours, Mary Jane Gold, Miriam Davenport et Théodora Bénédite (l'épouse de Daniel), lors d'une excursion dominicale du côté d'Aubagne, repèrent avenue Jean Lombard, non loin de La Pomme, la grille d'une maison ancienne avec dix-huit pièces réparties sur deux étages : cette demeure est bâtie sur une terrasse, "en haut d'une allée bordée de platanes prolongée par une voie plantée de gigantesques cèdres". Le loyer et le propriétaire de la Villa Air Bel sont accessibles, des tramways permettent de s'y rendre régulièrement, à partir de la gare Noailles : Varian Fry, le couple Bénédite et Mary Jane Gold décident d'y prendre chambre à la fin du mois d'octobre. Puisqu'il y a des places vacantes et une grande salle à manger pour les repas du soir, ils ont à coeur de convier dans leur domicile des personnes en attente de visas qu'ils affectionnent particulièrement. D'abord Victor Serge et Laurette Séjourné que Bénédite et Schmierer connaissaient depuis leur exil à Paris. Ensuite, sur la demande précise et "la chaude recommandation" de Victor Serge, André Breton et sa compagne Jacqueline Lamba qui ont emmené avec eux leur fille Aube, âgée de cinq ans. Varian Fry aimait beaucoup la présence de Victor Serge : il racontait que lorsqu'on l'écoute, "on croit lire un roman russe".

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La Villa Air Bel, avant sa destruction en 1986.

D'après Daniel Bénédite, "ayant connu les pires aventures au cours de l'exode, terriblement las, à bout de ressources, se sentant un réprouvé dans ce pays en pleine réaction, Serge n'aspire plus qu'à quitter la France". Toujours d'après le témoignage de Bénédite (pages 117-118 de La filière marseillaise) "André s'est montré un personnage parfaitement vivable, amène, plein d'entrain et pas le moins du monde pontifiant. Serge était notre conscience, Breton sera notre animateur". Pour sa part, Varian Fry qui souhaitait prendre de la distance par rapport à Marseille, échapper au surmenage et ne plus être dérangé à toute heure du jour et de la nuit, se déclare enchanté par son nouveau domicile : "Membre de la Audubon Society aux Etats-Unis, il compte sur les oiseaux qui peuplent les grands arbres du parc pour parfaire ses connaissances ornithologiques."

Les pensionnaires de la Villa Air Bel connaissent une première alerte lors du passage à Marseille du Maréchal Pétain, du 2 au 5 décembre 1940. Des policiers en civil surgissent, une rude perquisition est effectuée dans la villa dont les occupants sont conduits à l'Archevêché avant d'être enfermés en compagnie de six cents autres personnes, sur le pont et parmi les soutes d'un bateau ancré sur les quais de la Joliette, le Sinaï. Tandis qu'une foule en liesse vient saluer le Maréchal, tous les opposants potentiels, plusieurs milliers de "suspects" ont été parqués dans les casernes, les prisons et les cinémas. Ils seront relâchés au terme de quatre jours de détention.

L'hiver est très rigoureux, ce qui n'empêche pas de vivre, au milieu des plus fortes angoisses, des soirées et des fins de semaines réjouissantes à la Villa Air-Bel, en compagnie des amis d'André Breton. Dans le froid et dans la neige, on aperçoit sur une photographie, aux côtés d'André et d'Aube Breton, deux amis de la coopérative des Croque-Fruits, Sylvain Itkine et Jacques Hérold ; tous s'acquittent avec bonne humeur de la corvée du bois destinée à la cheminée de la villa. D'autres compagnons et amis, que l'on retrouvait aussi à Marseille au café du Brûleur de loups, rejoignent Breton. Pendant quelques heures de rémission, la convivialité parisienne se reconstitue, les rituels de la pratique des collages, des jeux collectifs et des cadavres exquis resurgissent : selon les dimanches et les occasions, voici qu'apparaissent depuis la station du tramway de Noailles, Hans Bellmer, Victor Brauner, Marc Chagall, René Char, Frédéric Delanglade, Oscar Dominguez, Marcel Duchamp, André et Henriette Gomez, Wifredo Lam, Jacques Lipchitz, Jean Malaquais, André Masson, Benjamin Péret, Consuelo de Saint-Exupery, Tristan Tzara et Remedios Varo. Point d'orgue de cette sociabilité retrouvée, on sait que pendant un week-end de début mars, quelques jours avant son embarquement pour les Etats-Unis via le Maroc et la Martinique, André Breton entreprit de créer en compagnie de la plupart de ses convives les trente-deux cartes révolutionnaires du Jeu de Marseille qui parut plus tard dans la revue VVV et qui fut finalement édité en 1985 par André Dimanche.

"Un cheval de course attelé à un chariot de pierres"

Le 25 mars 1941, grâce à la vigilance et la réactivité du CAS, le Capitaine Paul-Lemerle, un vieux navire à l'intérieur duquel les conditions de voyage se révélent rudes, embarque depuis Marseille pour les Etats-Unis trois cents passagers parmi lesquels on identifie André Breton, Jacqueline Lamba, Victor Serge, Anna Seghers, Wifredo Lam et Claude Levi-Strauss. Le 31 mars 1941, c'est un autre bateau, le Camari où se trouvent Rose et André Masson ainsi que leurs deux fils Diego et Luis, qui emprunte la voie de la Martinique. Les Masson avaient pour demeure à Marseille, dans le parc de Montredon, un petit pavillon de chasse généreusement prêté par la Comtesse Lily Pastré. La Villa Air Bel s'est vidée de ses meilleurs locataires. Du coup, raconte Varian Fry, voici que "les cheveux blancs et vêtu d'une veste en peau de chèvre retournée, Max Ernst débarque à Marseille en provenance de Saint-Martin d'Ardèche avec un gros rouleau de ses peintures qu'il punaise au salon"... "Peggy Guggenheim prend la chambre de Mary Jayne : ses boucles d'oreille sont de longs croissants au bout desquels pendent de minuscules dessins encadrés de Max Ernst".

Partis de Lisbonne, Peggy Guggenheim et Max Ernst arriveront à New York le 14 juillet 1941. Marc Chagall était parti le 7 mai 1941, Marcel Duchamp trouvera un bateau en partance, un an plus tard, le 14 mai 1942. Pour sortir du milieu des peintres proches du Surréalisme, on rappellera que deux "clients" importants aux yeux de l'Emergency Rescue Committee, André Gide et Henri Matisse que Fry rencontra plusieurs fois, n'ont pas voulu s'exiler hors de France. Avec beaucoup de débrouillardises et d'intuitions, grâce à l'inflexible détermination de son "boss" Varian Fry, le Centre Américain de Secours porte à son actif le sauvetage de plus de deux mille personnes, certains chercheurs avancent un chiffre de quatre mille. Parmi les écrivains, artistes et intellectuels sauvés par le CAS, à côté de nombreux anonymes, on peut citer Hannah Arendt, Heinrich Blücher, Lion Feutchwanger, Wilhem Herzog, Siegfried Kracauer, Wanda Landowska, Alma Mahler, Jean Malaquais, Heinrich Mann, Walter Mehring, Otto Meyerhof, Boris Mirkine-Guetzevitch, Soma Morgensten, Ernst-Erich Noth, Max Ophuls, Benjamin Péret, André Schiffrin, Anna Seghers, Victor Serge, Charles Sterling, Bruno Strauss, Franz Werfel et Ylla. Du côté des musiciens, il ne faut pas manquer de citer le nom du compositeur et pianiste Eric Itor Kahn qui put quitter Marseille en compagnie de son épouse Frida le 10 mai 1941.

Dans l'avant-propos qu'il rédigea pour Livrer sur demande, Albert O. Hirschman estime que si l'on replace l'histoire du CAS dans son contexte, l'action de Varian Fry "paraît totalement improbable" ... "le jeu était si inégal qu'il semblait risible d'espérer le moindre résultat. Pourtant nous savons à présent que Fry et son équipe ont réussi à sauver la vie de deux à trois mille personnes"... Tentant de tracer un portrait de Varian Fry, voici ce qu'ajoute Hirschman : "Nous avons connu des échecs dramatiques : le suicide de Walter Benjamin, la déportation de Breitschied et Hiferding ... Je me souviens de la réaction de Varian devant ces revers. Il traversait des moments de désespoir profond qui démentaient le flegme apparent qu'il cultivait ... C'était un personnage complexe, extrêmement attachant mais plein de contradictions. Il était tout à fait fascinant d'essayer de le comprendre ... Il y avait en lui un mélange de sombre détermination et d'humour, un comportement méthodique, presque guindé, avec lequel contrastait un air badin. Son élégance vestimentaire (un costume sombre rayé avec noeud papillon était sa marque de fabrique), qui allait de pair avec un visage imperturbable, représentait un atout formidable pour négocier avec les autorités .... Je le traitais volontiers de "Monsieur Candide". Mais nous faisions erreur. C'était précisément cette naïveté qui faisait sa force. S'il avait su dés le départ contre qui il se battait, peut-être n'aurait-il pas accompli autant. Et en un sens, il connaissait l'existence de cette force cachée en lui et il se plut à jouer son rôle. Car, outre ses autres qualités, c'était un parfait comédien".

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L'équipe du Cas, les adieux à Varian Fry sur le quai de Cerbère :
on reconnait à gauche Helen Hessel, en troisième position Daniel Bénédite.

Les difficultés et les joies de Varian Fry sont difficilement mesurables. Jacques Lipchitz qui fut l'artiste qui manifesta le mieux sa reconnaissance à son égard, disait de lui qu'au coeur de ses contradictions, il ressemblait à "un cheval de course attelé à un chariot de pierres"... L'étau se resserra, la chance tourna court, le patron du Centre Américain de Secours fut définitivement expulsé de France le 6 septembre 1941 et reconduit à la frontière espagnole. Une grande partie de son équipe l'accompagna sur le quai de l'ultime gare française. On ne dit pas assez que Varian Fry, homme de grande discrétion, pratiquait volontiers la photographie. On ne connait pas assez les images qu'il a pu réaliser : l'émouvante photographie qu'il prend depuis son train lorsque ses amis lui disent au revoir est une image infiniment poignante. Victor Serge lui écrira : "Vous avez accompli tenacement un travail très dangereux auquel bien des hommes (dont je suis) doivent vraisemblablement la vie ... Ce fut en vérité la toute première Résistance, bien avant que le mot n'ait apparu".

Epilogues, mémoires et oublis.

Daniel Bénédite administra le CAS jusqu'au 2 juin 1942. La Villa Air-Bel est progressivement désertée, Victor Brauner est l'un de ses derniers pensionnaires ; il pense très fort à l'amour qu'il éprouve pour Laurette Séjourné et ne parvient pas à ressusciter les fantômes d'André Breton et de Jacqueline Lamba. Bénédite raconte que l'automme 1941 fut merveilleusement ensoleillé : "on put se baigner dans la piscine jusqu'à la fin décembre". Le 19 avril 1942, sa femme met au monde sa fille Caroline : "ce fut la toute dernière réjouissance que nous connûmes à Air-Bel ".

Après un séjour de six semaines passées à Lisbonne, Varian Fry réintègre les Etats-Unis en octobre 1941. Il donne des conférences, publie des articles afin d'alerter la population américaine à propos des réfugiés. Dans un texte qui paraît le 21 décembre 1942, il évoque "le massacre des juifs" : "Maintenant je sais et je veux que d'autres le sachent avant qu'il ne soit trop tard". Ses prises de parole et ses publications recueillent peu d'échos : "les gens ne comprennent pas, cela ne les touche pas plus qu'un tableau de statistiques". Fry se marginalise, l'espace lui manque pour une meilleure audience : on ne lui confie pas de responsabilités pour l'aide aux réfugiés depuis les Etats-Unis, on lui fait comprendre avec défiance et mépris qu'il agissait avec trop d'indépendance, ou bien à contre-courant par rapport à l'évolution des mentalités de son pays. Personne ne le sollicite, son action antérieure est oubliée : Varian Fry se détache progressivement de ses engagements politiques et retourne à l'anonymat. Selon la forte expression de Laurent Jeanpierre, "Fry connut le sort de ceux dont il avait transformé le destin : sauveteur des indésirables, il fut condamné à rester indésirable lui-même, non point martyr, mais, au sens profond du terme dont l'avait qualifié Jean Malaquais, un 'hors-la-loi' ".

Eile, sa première femme meurt en 1948. Fry épouse Annette Troth Riley en 1950. En 1964, un voyage en France lui permet de revoir Max Ernst, Chagall, Picasso et Lipschitz. Responsable des expositions et du colloque Varian Fry qui se déroulèrent en 1998 et 1999 à Aix-en-Provence et Marseille, sous l'égide du Conseil Général des Bouches du Rhône, Michel Bepoix se souvient l'avoir hébergé pendant quelques nuits dans son atelier de Nice. Chaque matin, lorsqu'il repassait dans l'atelier, Fry était déja parti en excursion, Bepoix retrouvait des pièces de monnaie sur sa table : elles correspondaient précisément aux communications téléphoniques de Fry qui prenait rendez-vous ou bien conversait avec ses amis d'autrefois. Quelques semaines avant sa mort, le 12 avril 1967, à l'initiative d'André Malraux qui l'avait rencontré à Marseille le 10 juillet 1941, la croix de chevalier de la Légion d'Honneur lui est remise au Consulat Général de France de New York ; Annette et leurs trois enfants assistent à la cérémonie. Le 13 septembre 1967 alors qu'il est seul à Easton dans le Connecticut, dans la proximité de la Joël Barlow High School de Redding où il enseigne le latin, la mort emporte Varian Fry : il était en train de relire des pages de ses mémoires qu'il souhaitait remanier.

Pendant l'après-guerre, il n'existait guère que deux ouvrages qui puissent relater l'aventure du Centre Américain de secours : Surrender on demand, les mémoires de Varian Fry qui parurent en 1945 et qui furent très peu commentées (sa première traduction en français, avec un titre inexact La liste noire, parut chez Plon en 1999, avant d'être reprise, dotée de son "vrai" titre Livrer sur demande, chez Agone, en 2008) ainsi que la fresque romanesque de Planète sans visa, l'ouvrage de Jean Malaquais qui se déroule principalement à Marseille, où l'on reconnait Fry, sous les traits du personnage d'Aldous John Smith. Depuis les années quatre-vingt, un mouvement inverse s'est opéré, la mémoire s'est prodigieusement ranimée, on assiste vis-à-vis du souvenir de Varian Fry et du CAS à ce que Laurent Jeanpierre désigne comme "une mythologisation" : ce que l'on croyait inaudible ou bien fragmentaire revient à la surface.

Des recherches s'enclenchent, des films et des livres sont publiés, à partir des Etats-Unis et de la France : en 1986, André Dimanche édite Marseille-New York, superbe recueil d'images doté d'un texte de Bernard Noël, Germain Viatte inaugure les salles du musée de la Vieille Charité avec l'exposition La Planète affolée. Une place Varian Fry et des plaques commémoratives ponctuent le centre de Marseille, dans la proximité du Consulat des Etats-Unis et de la Préfecture. Last but not least, le secrétaire d'Etat américain Warren Christopher rend solennellement hommage à Fry en Israël, dans l'allée des Justes, le 5 février 1996. Une association Varian Fry-France s'est créée grâce à l'énergie de Jean-Michel Guiraud qui est en région sud le médiateur le plus indispensable pour tout ce qui concerne les archives, les publications, les colloques ainsi que pour une exposition itinérante dont les panneaux sont disponibles dans le courant de l'année 2012, pour les lycées et les collèges des Bouches du Rhône.

Dans son catalogue de la Halle Saint-Pierre composé en octobre 2007 pour une nouvelle exposition Varian Fry et les artistes candidats à l'exil dont Michel Bepoix fut également l'un des commissaires, Martine Lusardy achève son texte avec une passionnante citation de Siegfried Kracauer, extraite de L'histoire des avant-dernières choses : "Une vieille légende juive dit que chaque génération comporte trente-six justes qui maintiennent le monde dans l'existence. S'ils n'existaient pas, il serait détruit et périrait. Mais personne ne les connaît ; eux-mêmes ignorent que c'est leur existence qui sauve le monde de la perte".

Alain Paire.

Les mémoires de Varian Fry sont publiés sous le titre de Livrer sur demande / Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-1941) par les éditions Agone, préface de Charles Jacquier, avant-propos d'Albert O. Hirschman. L'ouvrage le plus complet à propos de Fry, ce sont les deux tomes des actes du colloque Varian Fry, du refuge à l'exil composés par Jean-Marie Guillon, éditions Actes-Sud, 2000. Cf d'Emmanuelle Loyer, en édition de poche Pluriel Hachette-Littérature, Paris à New York, Intellectuels et artistes français en exil (1940-1947).

Un beau film de 50 minutes, Le Passeur d'artistes de David Kerr est visible sur le site Arcane 17. Fabrice Maze a réalisé pour Sevendoc plusieurs DVD à propos d'artistes liés à la problématique de Fry : Marcel Duchamp, Jacques Hérold, Wifredo Lam, Jacqueline Lamba et André Masson. 

Les archives de Daniel Bénédite, sa correspondance avec Fry, des notes, des rapports et des photographies ont fait l'objet en novembre 2011, d'une donation aux Archives départementales des Bouches du Rhône. Une biographie, Jean Malaquais, rebelle par Geneviève Nakach, est parue en novembre 2011, aux éditions du Cherche-Midi. Varian Fry envoya à Malaquais Surrender on Demand avec la dédicace suivante : "To the one who has not forgotten".

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