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                     Portrait de Ferdinand Springer par Hans Bellmer

A propos de l'exposition Hans Bellmer et les peintres inconnus du camp des Milles, SUR CE LIEN, on peut visionner une séquence de quatre minutes de la chaîne Mativi-Marseille.

Il était né en 1902 à Kattowitz, dans la Silésie allemande. Hans Bellmer a 37 ans lorsqu'on le contraint à rejoindre le camp des Milles, à quelques kilomètres au sud d'Aix-en-Provence. En 1938, après plusieurs aller et retour entre la France et l'Allemagne, il avait décidé de quitter définitivement son pays d'origine. Il avait auparavant résolu de cesser "tout travail utilitaire" dans la société de son temps, "à titre de refus", disait-il, "contre le fascisme allemand et la perspective de guerre". Bellmer participait depuis 1935 aux réunions de la Place Blanche du mouvement surréaliste, André Breton avait plusieurs fois publié ses dessins et ses photographies dans la revue Le Minotaure, Christian Zervos faisait de même dans les Cahiers d'Art, Paul Eluard composait autour de son travail des poèmes édités par Guy Levis Mano. Son avenir était scellé. Le 6 février 1938, André Breton lui écrit une lettre : "Rien de plus tentant, de plus dangereux que cette vision qu'on vous doit du monde perdu ... Vous êtes le grand livreur du Secret".

Quand survient la seconde guerre mondiale, Hans Bellmer est en vacances dans le Sud de la France. En compagnie d'une amie écrivain, Joyce Reeves, il est pour quelques journées à Marseille. Plusieurs dessins gardent traces de son passage dans la proximité du Pont Transbordeur. Dans un format 31 x 24 cm, crayon et rehauts de gouache blanche sur papier ocre, Incendie à Marseille, on aperçoit des jeunes femmes, de profil ou bien de dos, parmi les tables d'un café : elles observent sans s'émouvoir la progression des flammes qui s'emparent des maisons, ce sont vraisemblablement des prostituées. Après quoi, Bellmer séjourne pendant deux semaines dans une chambre d'hôtel, aux Angles : non loin d'Avignon, mais dans le Gard. Le 3 septembre 1939, l'administration française le somme de se rendre à Uzès, en compagnie d'autres émigrés allemands. Un autobus va les conduire jusqu'à la Tuilerie des Milles. Au moment des adieux, Joyce Reeves lui offre un exemplaire des oeuvres complètes de Baudelaire qui est avec Rimbaud le poète qu'il lira assidûment pendant son internement.

Pour son séjour aux Milles - cinq mois pénibles à raconter, jusqu'au 30 janvier 1940 - on recueille divers indices et renseignements, notamment dans l'ouvrage pionnier d'André Fontaine consacré à l'histoire du Camp. Le témoignage le plus fort et le plus vrai, celui qui ressaisit l'essentiel en quelques phrases, se trouve dans l'autobiographie de Max Ernst, un récit à la troisième personne composé à la demande de René Bertelé, pour la collection Le Point du jour de Gallimard : "Il partage une chambre exigüe avec le peintre Hans Bellmer. Le camp des Milles était une ancienne fabrique de briques. Partout il y avait des débris de briques et de la poussière de briques, même dans le peu qu'on y donnait à manger. On avait l'impression d'être destinés à devenir débris de briques. Hans Bellmer et Max dessinent tout le temps, un peu pour tromper leur colère et leur faim. C'est là que Bellmer fait un portrait de Max dont le visage est comme un mur de briques".

Cet internement est l'une des plus funestes séquences de sa vie d'exilé. Hans Bellmer considérait sa détention aux Milles comme la marque même de son destin d'artiste : assez curieusement, depuis quelques années, notamment dans ses représentations de la poupée, le motif des murs de briques coincidait avec l'enfermement de ses rêves intérieurs. En sus de la présence discrète et bénéfique de Max Ernst, André Fontaine mentionne que Bellmer n'était pas farouchement isolé : il retrouve plusieurs amis, le sculpteur Peter Liman-Wulf ainsi qu'Heinrich Strobel, l'un des choristes et musiciens de l'orchestre du camp. D'abord emprisonné dans le stade du Fort-Carré d'Antibes, Ferdinand Springer (1907-1997) rejoint les Milles au début de novembre 1939. Il a composé à propos de Bellmer un portrait de très belle acuité, le visage d'un personnage de grande intériorité. La reproduction de ce dessin de Ferdinand Springer qui appartient aujourd'hui à la galerie Lange de Berlin figure dans le volume Zone d'ombres de Jacques Grandjonc et Theresa Grundtner (page 279) ansi que dans l'ouvrage en langue allemande d'Angelika Gausmann, Künstler in Les Milles.

Ferdinand Springer : portrait de Bellmer

Hans Bellmer, dessin de Ferdinand Springer. Galerie Lange, Berlin.

Springer s'était installé à Paris dés 1926. Fils du grand éditeur scientifique Springer, ce Berlinois fut pendant l'avant-guerre un proche de Wilhem Uhde et d'Otto Freundlich ; il fréquenta l'atelier de gravure de Stanley Hayter en même temps qu'Ernst. Je me souviens l'avoir rencontré dans son atelier proche de Grasse, une année avant son décès : un homme courtois et souriant, principalement tourné vers son travail. Avec son épouse Marcelle Behrendt qui était juive, il franchira la frontière suisse avec de faux papiers, le 9 octobre 1942. Hans Bellmer composa pour lui le dessin néo-cubiste d'un portrait affectueux et sans concessions qui dit la détresse de cette époque. Au beau milieu des angoisses et des trivialités de la quotidienneté du camp, à partir de ce qu'il voyait et éprouvait, Ferdinand Springer continuait de représenter dans ses encres à la plume, des scènes et des personnages mythologiques. "Le seau à merde", "les coupeurs de bois" ou bien encore "la douche des Milles" - ce sont les titres de ses dessins - ne l'empêchaient pas de camper des personnages pour moitié transposés, d'improbables silhouettes musclées et sculpturales qui faisaient référence à l'art des Florentins, à Apollon, à Hercule ou bien au Banquet de Platon. Pareille vision attisait les railleries de Bellmer, par ailleurs tout à fait à son aise dans l'atmosphère interlope des travestis du cabaret et des catacombes des Milles. L'une de ses références majeures était à cette époque le grand poème de La Charogne de Baudelaire. Ferdinand Springer raconte que Bellmer l'apostrophait de la sorte : "Comment pouvez-vous camper ces sublimes dieux grecs d'après tous ces crétins qui se promènent dans la cour ?".

Hans Bellmer 
                         Portrait d'Hans Bellmer, après la guerre. 

"Avec la rigueur de Mr Ingres".

Aux Milles, en dépit des très mauvaises conditions de vie au quotidien, malgré l'absurdité et d'inévitables passages à vide, son besoin de création et son énergie ne furent pas complètement entravés : Hans Bellmer continua d'être lui-même et ne se laissa pas influencer par d'éventuelles consignes d'auto-censure. Le soir venu, les spectacles de théatre qui s'improvisaient à l'intérieur du camp - entre autres, une parodie des Niebelungen - l'ambiance permissive qui règnait dans le cabaret Die Katacombe où des travestis composaient des numéros de music-hall sans illusion, amusaient Bellmer.

En échange d'un minimum de tranquillité, de tabac et de cognac, Bellmer acceptait de livrer des dessins de facture classique à quelques-uns des officiers du camp qui le conviaient volontiers pendant les repas qu'ils prenaient au mess. Il dédicaça en janvier 1940, de profil avec un béret, son autoportrait à l'un des membres de l'état-major, le capitaine Poinas qui lui demanda par ailleurs un portrait de sa fille ; on connaît également son Portrait du Docteur juge au camp. Les philatélistes aixois qui ont fourni la totalité des oeuvres qui constituaient l'exposition rue du Puits Neuf, du 1 au 22 mars 2012, Hans Bellmer et les inconnus du camp des Milles, ont eu le bonheur de retrouver et d'identifier un portrait inédit du commandant du camp, le capitaine Charles Goruchon qui fut en juin 1940 le facilitateur du Train des Milles. Ce portrait est précisément un mixte des capacités plastiques de Bellmer qui, dans ses meilleurs jours, prétendait travailler "avec la rigueur de Mr Ingres" : à côté de traits qu'il faut dire académiques, on discerne sur l'une des joues du commandant, le vocabulaire tout à fait singulier et reconnaissable de cet artiste, sa griffe la plus personnelle.

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                               "Les Milles en feu", gravure d'après un dessin de Bellmer de 1940.

Pour faire sécher plus rapidement les tuiles, la structure des quinze milles mètres carrés de l'usine avait été aménagée afin de favoriser les courants d'air. L'hiver fut terriblement froid, l'hygiène à l'intérieur du camp était désastreuse. Dans un four à briques sans fenêtre éclairé à la lumière électrique et situé au rez de chaussée du bâtiment, la chambre-atelier qu'il avait le privilège de partager avec Max Ernst, Hans Bellmer lisait, écrivait et dessinait.


Max Ernst intercéda en sa faveur. Dans une lettre du 28 novembre 1939, il écrit à la galeriste Jeanne Bûcher : "Bellmer assez déprimé. Ne pourriez-vous pas au moins lui procurer un ou deux certificats de loyalisme vis-à-vis de la France ? çà le sortirait peut-être un peu de son êtat. Il travaille un peu, et pas mal du tout. Nous nous réjouissons à l'idée de recevoir des livres". Jusqu'au moment de la libération de Max Ernst survenue le 23 décembre 1940, Bellmer collabora avec son ami pour des collages et des décalcomanies : entre autres pour un très bel ensemble qu'ils titrèrent Créations / Les Créatures de l'imagination.


Hans Bellmer / Ernst creatures de l'imaginaire

Les Créatures de l'imaginaire, collage et dessin réalisés par Bellmer et Ernst (collection privée).


D'une facture plus radicale et plus inventive que les dessins de Marseille, ces travaux issus du camp - enchevêtrements de traits, surimpressions d'images mentales obsessionnelles - sont considérés comme des maillons essentiels de son oeuvre. Dans le funeste environnement des Milles où la présence des femmes était quasiment impossible, Hans Bellmer parvient à donner libre cours à l'apparition minutieusement maîtrisée de quelques-uns de ses fantasmes. De grands corsets de pierre lui permettent d'évoquer des poitrines féminines. Le Vermoulu et le plissé campe deux silhouettes minéralisées et ossifiées : à gauche, on croit discerner des reliefs qui se décomposent, une manière de cathédrale engloutie dont les linéaments perturbent à droite l'anatomie du squelette d'une femme, porteuse d'une longue perruque et redoutablement fantômatique. Dans Les Milles en feu qui sont tout de même un peu plus exubérants, les bâtiments piranésiens de la tuilerie s'emmêlent avec des visages et des cheveux de femmes.

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Le vermoulu et le plissé, oeuvre de Bellmer réalisée aux Milles.

Depuis les Milles, jusqu'à la chambre de Joë Bousquet.

Après cinq mois de captivité, Hans Bellmer est requis le 30 janvier 1940 pour travailler en tant que prestataire à Forcalquier. Il est isolé dans une cellule de la prison de la ville où l'on installe sa compagnie. Avec les autres internés, majoritairement autrichiens, il participe à la réfection d'un chemin cantonal. Ferdinand Springer qui le rejoint en avril, a raconté qu'à Forcalquier, Bellmer fréquentait le poète Pierre Seghers ; le printemps venu, il y eut quelques heures de rémission, les trois amis déjeunaient ensemble dans une petite auberge proche d'un torrent.

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                                                    Portrait de Joë Bousquet, 1945.

En mai 1940, l'absurdité reprend le dessus, les prestataires de Forcalquier sont affectés tout d'abord dans la Sarthe, ensuite au camp de Meslay-du-Maine. Pendant la débâcle, l'ordre d'évacuation les oblige à marcher pendant trois jours et trois nuits en direction d'Angers, jusqu'à ce qu'un train de marchandises vienne transporter Hans Bellmer à Toulouse. Après sa démobilisation, il se rend à Castres où l'héberge un ancien caporal du camp des Milles, Camille Canonge qui était dans le civil professeur de mathématiques. Pour échapper aux contrôles de la police de Vichy, il jette son passeport dans un égoût. Ses talents d'artiste et de faussaire - par la suite, il fabriqua des cachets et des faux papiers pour la Résistance - lui permettent de confectionner ses nouveaux papiers d'identité : il s'attribue le nom de Jean Bellmer.

Jusqu'à la Libération, Hans Bellmer vit entre Castres, Revel et Toulouse. Le philosophe Jean Brun est l'une de ses relations. Contracté avec Marcelle Sutter en mai 1942, son mariage est un échec : la précarité et le nomadisme sont de nouveau son lot. En novembre 1944, il expose quelques-uns de ses travaux à Toulouse, dans la librairie-galerie de Silvio Trentin : rien n'est vendu. Il fait à Carcassonne la connaissance de Joë Bousquet dont il réalise en 1945 un portrait gouaché qui fut donné à Jean Ballard, le directeur des Cahiers du Sud : cette oeuvre appartient à présent aux collections du musée Cantini de Marseille.

Bellmer avait rencontré à Berlin, en 1953, Unica Zürn qui devint sa compagne. Pendant plusieurs années, ils vécurent et travaillèrent ensemble au 88 de la rue Mouffetard, dans une étroite chambre, Hôtel de l'Espérance. Après plusieurs séjours en clinique psychiatrique, Unica se donne la mort, le 19 octobre 1970. Ruth Henry, l'épouse de Maurice Henry, a traduit en français la plupart de ses livres et de ses short stories. Hans Bellmer meurt à Paris, le 23 février 1975.

Alain Paire

Du 13 juillet au 8 septembre 2013, le Site-Mémorial du camp des Milles programme une exposition Ferdinand Springer. Après quoi, du 25 septembre au 15 décembre 2013, une seconde exposition dont le commissariat est assuré par Juliette Laffon. Cette exposition d'automne est une co-production de Marseille-Provence 2013 et du Site-Mémorial du camp des Milles : elle regoupe Bellmer, Ernst, Springer et Wols au camp des Milles. Un catalogue est publié par les éditions Flammarion (textes de Bernadette Caille, Alain Chouraqui, Juliette Laffon et A. Paire). Simultanément, jusqu'au 31 octobre, la galerie Alain Paire présente rue du Puits Neuf un choix de gravures et d'aquarelles de Ferdinand Springer.

Du jeudi 1 mars au vendredi 23 mars 2012, la galerie avait programmé une exposition Hans Bellmer et les peintres inconnus du Camp des Milles avec le concours de l'Association philatélique du Pays d'Aix. On y découvrait un portrait du capitaine Goruchon exécuté par Bellmer, des oeuvres de Jupp Winter (1904-1983) et d'Olaf Christiansen (1901-1990) ainsi que des travaux non encore identifiés. 

A PROPOS de cette exposition, on peut CONSULTER SUR CE LIEN une VIDEO DE QUATRE MINUTES de la chaîne Mativi-Marseille. 

Une version plus courte de cet article était publiée dans le catalogue de la galerie d'art du Cg 13 (éditions Actes-Sud, 1997) pour l'exposition Des peintres au camp des Milles. Jacques Grandjonc et Michel Bepoix m'avaient demandé pour ce catalogue des textes à propos de Wols et de Leo Marchutz. Dans cette publication, articles de Laurence Bertrand-Dorléac, Jean-Michel Royer et Doris Obschernitzki.

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