Le camp des Milles : internements et déportations, 1939-1942 Imprimer Envoyer
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Vendredi, 09 Août 2013 20:59
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"Visage d'interné", dessin d'Olaf Christiansen, 1940  
(collection de l'Association des Philatélistes du Pays d'Aix).

Le camp des Milles est repérable à quelques kilomètres au sud d'Aix-en-Provence. En bordure de voie ferrée, on découvre au bout de la rue centrale du village, un domaine de sept hectares, les quinze mille mètres carrés d'une ancienne tuilerie avec de hautes cheminées, les trois étages d'une façade et deux grandes ailes ; la tour centrale comporte une horloge et une statue de la Vierge qui sera prochainement restaurée. Depuis les toits, on aperçoit à l'est la Sainte-Victoire. Parmi les échangeurs d'autoroute, sur le chemin de la gare TGV et de l'aéroport, en dépit d'un coeur de village sommeillant et de beaux fragments de nature sauvegardée, Les Milles, c'est à présent une agglomération : sept mille personnes logées dans une zone industrielle et commerciale, des entreprises, des résidences et des lotissements sans saveur particulière. Il faut se reporter plusieurs décennies auparavant pour imaginer "une usine dans les champs" qui profitait de la proximité d'une carrière d'argile, le silence d'un faubourg, la vallée de l'Arc, les chemins et les arbres de la campagne aixoise : en ligne de mire, le viaduc de Roquefavour, les collines d'Eguilles et de Ventabren.

Max Ernst a raconté dans ses Notes d'une biographie rassemblées en 1970 que "Partout il y avait des débris de brique et de la poussière de briques, même dans le peu qu'on donnait à manger. Cette poussière rouge pénétrait jusque dans les pores de la peau. On avait l'impression d'être destinés à devenir débris de briques". A partir de septembre 1939 et jusqu'à mars 1943, date de la fermeture du camp, une terrible parenthèse s'ouvre aux Milles. A propos des souvenirs du camp d'internement, jusqu'aux alentours des années quatre-vingt du siècle dernier, en dépit des efforts pionniers et des publications d'un groupe de recherches coordonné par l'universitaire aixois Jacques Grandjonc, le refoulement et l'indifférence furent énormes. Aujourd'hui encore, l'ignorance est grande, le passé passe difficilement. Une autre page s'était tournée après la Libération, les activités industrielles de la tuilerie reprirent en 1947 et se poursuivirent jusqu'en 2006. Inaugurée en 1882, la fabrique aura connu 125 ans de production et deux séquences d'interruption : la première guerre mondiale et la période 1938-1946. Pour les femmes et les hommes qui travaillèrent en usine, le métier de briquetier impliquait un grand engagement physique : il fallait vivre dans la poussière, parmi les courants d'air et les températures élevées. Rien de commun avec les sombres connotations que l'on perçoit quand on songe à l'enfermement et aux drames des années quarante.

 

Des antinazis considérés comme des "sujet ennemis".

Au moment de la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, l'administration française ordonne l'internement et le criblage des ressortissants allemands et autrichiens qui vivent en France : elle considère ces personnes comme des suspects. C'est une première étape dans l'aveuglement et la xénophobie, le déclenchement d'un engrenage proprement infernal. La plupart des émigrés que la Troisième République place sous surveillance sont soit de simples vacanciers, soit des réfugiés qui ont quitté l'Allemagne en 1933, effrayés par la montée du nazisme dont ils sont de farouches ennemis. Ou bien encore, aberration supplémentaire, ces internés peuvent être, comme le signalera Lion Feutchwanger, d'anciens légionnaires qui ont "servi vingt ou trente ans sous le drapeau français".

Après l'armistice de juin 1940, le verrou se resserre : l'article 19 est promulgué, le régime de Vichy s'engage à livrer sur simple demande du régime hitlérien les opposants politiques ou bien les citoyens juifs qui sont raflés. Ici, se profilent les étapes d'une épouvantable logique. La Seconde Guerre mondiale, écrira Hannah Arendt qui connut le camp d'internement de Gurs, aura "engendré un nouveau type d'êtres humains : ceux qui ont été envoyés dans les camps de concentration par leurs ennemis et dans les camps d'internement par leurs amis" (1).

L'autorité militaire avait décidé le 2 septembre la réquisition de la tuilerie qui se trouvait désaffectée depuis 1937 : elle ne comptait plus que deux habitants, un concierge et un peseur. Le premier regroupement des "indisérables" s'effectue aux alentours du 7 septembre ; le chiffre de 1800 internés est rapidement atteint. Aux Autrichiens et aux Allemands s'ajoutent d'autres nationalités, des Russes, des Polonais et des Tchèques. Parmi les étrangers considérés comme des ennemis potentiels de la France, on rencontrera de nombreux membres de l'intelligentsia allemande, des musiciens, des architectes et des hommes de science, des écrivains et des artistes comme Hans Bellmer, Heinrich Davringhausen, Gustav Elrich, Max Ernst, Lion Feutchwanger, Herman Henry Gowa, Walter Hasenclever, Franz Hessel, Alfred Kantorowicz, Werner Laves, Robert Liebknecht, Golo Mann, Léo Marschütz, Franz Meyer, Anton Radersscheidt, Max Raphael, Ferdinand Springer et Wols.

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Lion Feutchwanger (1884-1958)
auteur du Diable en France.

Placés sous le commandement du capitaine Charles Goruchon et d'une trentaine de sous-officiers, les soldats ont planté des pieux et disposé des barbelés autour du terrain de l'usine. Pour la plupart issus de l'Ardèche, les 150 soldats qui gardent le camp seront à peine mieux traités que les internés qui couchent dans un vaste dortoir et dans une grande promiscuité : au premier étage de l'usine, sur terre battue, dans la poussière et les courants d'air, parmi les briques et les séchoirs. La paille qu'on a disposée sur le sol favorise le développement des puces, les punaises et les parasites. Il faut se lever pour l'appel de 6 h 30 du matin (5h 30 pendant l'été). Des repas rudimentaires sont souvent pris dans la cour, l'hygiène est inexistante, l'eau potable est puisée en dehors du camp, on fait sécher le linge sur les barbelés. Dans son récit autobiographique  Le diable en France, Lion Feutchwanger constate qu' "on ne peut se libérer ni de sa crotte ni des nuées de mouches".

A l'intérieur du camp, une vie souterraine plus ou moins lourde, toutes sortes d'ambivalences, du chahut, des conflits et des débordements, mais tout aussi bien la lutte contre l'angoisse, contre le désoeuvrement et la négligence ainsi qu'une durable créativité émergent promptement. Des champions de football décident d'entraîner les plus jeunes ainsi que des gamins du village. Des cours, des conférences et des cérémonies religieuses se programment, une chorale et un orchestre se réunissent, des parodies d'opéra et des sketchs s'imagineront. Du marché noir se développe, un bar plus ou moins transgressif va s'ouvrir : toutes sortes de trafics entre hommes, des soirées de cabaret abondamment arrosées, des travestissements, des divertissements et des spectacles se succèdent sous la voûte d'un long couloir, dans une portion mal éclairée du rez de chaussée baptisée "Die Katakombe".

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Une troupe de nains fut internée et donna spectacle au camp des Milles.

Les principaux ennemis des internés du camp des Milles s'appellent le froid, le mistral, la précarité, la mauvaise alimentation, l'isolement loin des femmes, l'incertitude devant l'avenir et la dysenterie. Pour d'autres renseignements à propos de l'étonnante vie culturelle et artistique au camp, on trouve parmi les textes mis en ligne sur ce site, un premier fragment consacré au séjour d'Hans Bellmer et de Ferdinand Springer ; une  chronique titrée "1937 / 1940 Saint-Martin d'Ardèche / Camp des Milles" évoque la silencieuse silhouette de son compagnon d'atelier Max Ernst. Une troisième chronique rédigée pendant l'hiver 2011 se souvenait des destins parallèles de Franz Hessel et de Walter Benjamin. Dans son livre pionnier Le camp d'étrangers des Milles (Edisud , 1989 et 1992) André Fontaine traite des distractions du camp en pages 50-54. Il évoque, pages 58-66, plusieurs biographies d'artistes.

Relativement nombreux, ces plasticiens et leurs oeuvres ne sont pas tous clairement identifiés, comme le rappelait rue du Puits-Neuf, en mars 2012, l'exposition Hans Bellmer et les peintres inconnus du camp des Milles, composée grâce à l'apport des découvertes de l'Association philatéliste du Pays d'Aix : à côté de dessins ou de fusains parmi lesquels on découvrait un portrait inédit du capitaine Goruchon exécuté par Hans Bellmer ainsi que les signatures de Jupp Winter (1904-1983) et d'Olaf Christiansen (1901-1990), les noms des auteurs de plusieurs pièces signifiantes n'ont pas encore été retrouvés. Cette diversité de sources recoupe les analyses de Laurence Bertrand-Dorléac qui faisait remarquer que les artistes internés n'inventèrent pas aux Milles "un style de camp mais firent généralement ce qu'ils avaient toujours su faire, dans une langue qui ne devint pas commune au prétexte qu'ils étaient enchaînés ensemble".

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L'entrée du cabaret du Camp (photo Mémorial du Camp des Milles).

Jusqu'en juillet 1942 : internements et transits.

Des internés avaient obtenu leur libération provisoire : Max Ernst partit le 23 décembre, il fut obligé de revenir en juin 1940. Feutchwanger subit un sort analogue. Fin janvier, les détenus deviennent des prestataires disséminés en d'autres endroits du Midi : à la mi-avril, il ne reste plus que 140 internés qui sont transférés à Lambesc. Suite à l'invasion allemande du 10 mai, un nouvel internement est décrété : trois milles hommes sont parqués, quelques-uns d'entre eux creusent des tranchées et construisent les cabanes de bois qui serviront de toilettes. En sus du monde germanique, voici des Italiens, des Luxembourgeois, des Belges, des Hollandais, des juifs de l'Europe de l'Est et des anciens des Brigades internationales de la Guerre d'Espagne. Max Ernst écrira que "le nombre des prisonniers avait quadruplé, le nombre des poux centuplé".

On estime pouvoir dater de cette seconde période du camp des Milles les peintures murales réalisées avec des dominantes d'ocre et de bleu dans le réfectoire des gardiens. Cette oeuvre collective qu'il faut appréhender comme un document d'époque, n'a pas d'auteur avéré ; elle emprunte à plusieurs styles de l'époque, entre autres au Cubisme et peut-être au Constructivisme. Son humour de chansonnier, ses fantasmes et sa quotidienneté, ses thématiques proches de la bande dessinée, de la propagande ou bien de la caricature peuvent s'interpréter au second degré. Le travail d'une équipe de restauration conduite par Monique Pomey assure pour ces peintures, depuis l'été 1994, pérennité et visibilité. Intitulées Les moissons et les vendanges, Le Banquet des Nations, Rêve de nourriture et Le cortège des prestataires, ces images miraculeusement sauvegardées relèvent d'un curieux mélange d'invention et de convention : elles sont parvenues à déjouer la censure de leur époque et livrent des indices à la fois dérangeants et amusants, à propos du violent désir de liberté et du besoin d'une alimentation décente qui habitaient les détenus.

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Un interné en train d'écrire une lettre (archives du Mémorial / Camp des Milles).

En juin 1940, la défaite des troupes françaises et la probable arrivée des Allemands dans le Midi mobilisent les anti-nazis qui entreprennent de faire pression sur l'état-major du camp : il faut s'échapper avant qu'il ne soit trop tard. Lion Feutchwanger est désigné pour négocier la fuite de deux mille internés, le commandant du camp se révèle conciliant : il obtient qu'un train puisse transporter deux mille cinq cents internés, le 22 juin, depuis la gare des Milles. En allant vers Bordeaux, les exilés imaginaient pouvoir trouver un bateau qui les emmènerait au Mexique ... Survient le bien étrange épisode du Train de la liberté dont le réalisateur Sébastien Grall a tourné l'adaptation cinématographique en 1995, avec Jean-Pierre Marielle dans le rôle du capitaine Charles Goruchon (dans le film, on l'appelle Charles Perrochon). Pour conter cette histoire à peine croyable, mieux vaut oublier les images du film et confier à Max Ernst le rôle d'un narrateur à la troisième personne : "Max se trouve avec 2500 autres voyageurs dans ce train dont la capacité est de 1200 places assises. Première escale : Marseille, où on doit être embarqué à destination d'une vague colonie française. On chuchote : "C'est pour construire le Transsaharien." Nos gardes habituels, de braves territoriaux, ont été remplacés par des Sénégalais peu rassurants. Tout à coup, contre-ordre. Le train-fantôme se remet en marche, direction ouest. Plus de gardes du tout. Chaque wagon a un prisonnier responsable pour veiller à ce que personne ne s'évade. Le train s'arrête partout, à chaque vigne, à chaque champ de pommes de terre, pendant deux, trois, quatre heures. Pendant deux heures et demie à la gare de Carcassonne. Max pense à s'évader, mais il se souvient d'une lettre de Joë Bousquet, reçue il y a trois jours : "Impossible de loger, même une souris, à Carcassonne." Après quatre jours de tourment et de faim, on arrive à la destination prévue : la gare maritime de Bayonne. Un bateau est arrimé pour recevoir des prisonniers. Destination inconnue. Soudain le chef de gare arrive en courant et gesticulant : "Embarquement impossible, manque de temps, les boches vont arriver d'une minute à l'autre !"

De nouveau, le fantôme à locomotion électrique rebrousse chemin .... On part en direction de Lourdes. Là, on apprend par les journaux que l'armistice a été signé et de la bouche du chef de convoi qu'il a compris enfin, comme par miracle, le comportement du drôle de chef de gare maritime de Bayonne : le chef de convoi avait envoyé au chef de gare un télégramme lui annonçant l'arrivée de 2500 Allemands (sans préciser quelle sorte d'Allemands) en demandant de préparer la soupe pour eux.

Immédiatement après cette révélation miraculeuse de notre chef, racontera Max plus tard, un deuxième miracle se produit à Lourdes. Nous voyons un train dont tous les passagers sont du sexe féminin, entrer lentement dans la gare et s'arrêter juste en face du nôtre, sur le même quai. Les portières s'ouvrent. Un essaim de dames et de demoiselles se jettent, avec des cris de joie et de surprise, sur leurs maris et leurs amants qu'elles n'avaient pas vu depuis plusieurs années. Le camp de Gurs, réservé à la gent féminine d'origine "ennemie", les avait lâchées sans cérémonie. Epouses et maîtresses s'installent dans notre train-fantôme, aggravant encore le problème des places assises. Les protestations de notre chef de convoi restent vaines. Ainsi, notre prochaine prison dans les garrigues du Gardon, infestées par des moustiques et par la garde mobile, sera une prison mixte".

En compagnie de son fils cadet Ulrich, Franz Hessel fut du 22 au 27 juin l'un des passagers du train des Milles. Il avait été interné en mai, il fut libéré le 27 juillet 1940 ; la courbe de sa vie s'acheva le 6 janvier 1941. Dans un entretien mené en décembre 2011 par Guénaël Lemouée pour le quotidien La Provence, Stéphane Hessel raconte ce dont il se souvient, à propos du séjour de son père qui fut l'un des premiers traducteurs de Proust, l'un des merveilleux protagonistes du tourbillon de la vie incarné par Jules et Jim : "Il passait aux yeux de ceux qui l'accompagnaient, comme Feutchwanger et d'autres, pour quelqu'un d'assez serein qui acceptait le mauvais sort qui était le sien, ce que lui reprochaient d'ailleurs ses camarades qui disaient : "Ah! le vieux Hessel, ce n'est pas un combattant !". Il n'a jamais protesté alors qu'autour de lui il y avait naturellement des gens qui étaient furieux de cette méprise des autorités françaises qui traitaient mal des hommes dont on savait bien qu'ils n'étaient pas nationaux-socialistes".

Le camp des Milles devient à partir de l'été 1940 et jusqu'en juillet 1942, le seul camp de transit en France habilité pour une ré-émigration outre-mer. A partir des Milles, s'opèrent toutes sortes de transits, réguliers ou bien illégaux, avec l’aide de particuliers, d’organisations ou bien de filières locales et internationales comme le Centre Américain de Secours de Varian Fry ou bien comme la Hicem. Bien que pendant cette période de pénurie alimentaire et de terribles incertitudes, le camp soit un endroit foncièrement inconfortable et anxiogène, une demi-normalité parvient à s'établir : s'ils en ont les moyens et le courage, les candidats au départ peuvent assez librement circuler pendant la journée pour effectuer à Marseille, dans les consulats et près des organismes compétents, les démarches nécessaires à l'obtention de leurs visas. Il arrive que les effectifs du camp ne soient pas importants : on dénombre 234 internés le 23 juillet 1941. En décembre 1941, on recense aux Milles, en tout et pour tout, 22 Allemands et 95 membres des Brigades internationales.

CAMP des Milles

Dans l'ancienne tuilerie, l'emplacement du dortoir, août 2012, photographie Florence Laude.

Août-septembre 1942 : une "antichambre de la déportation".

A partir de l'automne 1940, même s'il ne portait pas encore de nom, le danger s'est crûment précisé quant au sort des internés. Le 3 octobre, le nouveau statut des juifs implique qu'ils sont "des citoyens de seconde zone". Le 4 octobre, un décret vichyste permet d'interner les juifs étrangers dans "des camps spéciaux". Les responsables du camp des Milles, ce ne sont plus des autorités militaires relativement tolérantes : le camp est placé sous l'autorité du Ministère de l'Intérieur, en l'occurrence l'Intendance de police de Marseille dont le commandement est assuré par Rodellec du Porzic, un personnage que l'on retrouve dans le roman de Jean Malaquais, Planète sans visa. D'après Doris Obschernitzki, l'une des meilleures spécialistes de l'histoire du camp, Maurice de Rodellec du Porzic doit être décrit comme un individu on ne peut plus redoutable : "un fidèle serviteur de la politique xénophobe, antisémite, anticommuniste, antigaulliste de Vichy".

Le 20 janvier 1942, la conférence de Wansee a décidé la "solution finale". En juillet 1942, Pierre Laval propose d’inclure dans les déportations les enfants de moins de 16 ans. Aux Milles, le 15 juillet 1942, une inspection est menée par le SS Heinrichsohn en compagnie de Schweblin, de la police française : Dannecker, chef de la section anti-juive de la Gestapo, recense 1192 Juifs "déportables". Selon l'expression de l'historien Robert Mencherini, le camp des Milles "se transforme en antichambre de la déportation". Dans les paragraphes qui suivent, on retrouvera pour l'essentiel des notes prises parmi les travaux de Doris Obschernitzki, sa chronologie publiée dans le catalogue Les Peintres au camp des Milles. En dépit du laconisme de ces notes, il ne faut pas oublier pendant cette terrible période l'action et les combats des associations humanitaires et de quelques justes, entre autres le gardien Auguste Boyer, le Pasteur Henri Manen et son épouse qui sauvèrent in extremis quelques-uns de ceux qui étaient promis à la déportation. Parmi les plus précieuses sources de renseignements, il faut relire - publiées dans l'ouvrage Zone d'ombres - les souvenirs d'Henri Manen et le rapport du rabbin Israël Salzer, aumônier du camp.

Le 3 août 1942, le camp des Milles est bouclé, 170 gardes mobiles vêtus de noir, casqués et armés encerclent le camp : ils ont reçu l'ordre de tirer si quelqu'un fait une tentative d'évasion. Le 4 août, on a transféré aux Milles des internés des GTE (Groupement des Travailleurs étrangers) de la région ainsi que des femmes et des enfants auparavant regroupés dans des hôtels de Marseille. Le 10 août, on procède aux criblages des déportés dans la cour. Les partants sont séparés des autres, plusieurs personnes ont préféré se suicider, certains se sont jetés du haut des fenêtres de la tour centrale. Un train est rempli, le premier convoi quitte Les Milles le lendemain, il prend via Chalon-sur-Saône la direction de Drancy avec 262 détenus ; ces personnes ont été triées par les services de Rodelec du Porzic. Arrivés à Drancy le 12 août, 236 d'entre eux partent en déportation le 14 août pour le camp d'Auschwitz.

Le 13 août, à huit heures du matin, 538 Allemands, Autrichiens et Polonais quittent le camp des Milles. Leur convoi atteint Drancy le 14. Ils sont 301, le 17 août, qui partent pour Auschwitz par le convoi n°20. D'autres suivent, le 19 août. Le 23 août, 134 membres des Groupements de Travailleurs Etrangers quittent Les Milles pour arriver le 25 août à Drancy. A la suite des rafles des 25 et 26 août effectuées à Marseille et dans la région, 1 200 Allemands, Polonais, Autrichiens et Russes sont rassemblés aux Milles. A 16 heures, le criblage commence, il se prolonge dans la nuit jusqu'à trois heures et demie du matin. Le 2 septembre à sept heures, Rodellec du Porzic et son adjoint Stéphane Auzanneau arrivent au camp, une ultime rafle s'effectue dans l'infirmerie pour que le dernier wagon du convoi soit plein. Au total, 574 personnes (dont 54 enfants) sont envoyées le 2 septembre vers Drancy où ils arrivent le lendemain. 488 partent pour Auschwitz le 7 septembre, 70 autres le 9 septembre. 450 internés, le 10 septembre, et 263 le jour suivant, sont transférés des Milles vers Rivesaltes. Le 14 septembre, tous continuent vers Drancy. Le 16 septembre, 571 d'entre eux partent pour Auschwitz. Par la suite, quelques convois vont partir du Sud-Est, notamment de Marseille, vers d'autres camps comme ceux de Gurs ou de Noé.

Au total, 2208 Juifs ont été transférés du camp des Milles vers Drancy ou bien vers Rivesaltes. Le 4 décembre 1942, le camp est réquisitionné par la Wehrmacht. 170 internés qui s'y trouvaient encore sont transférés à La Ciotat. Lorsque surviendra les 22 et 25 janvier 1943 la grande rafle de Marseille et la destruction du Vieux Port, les détenus seront rassemblés en gare d'Arenc avant d'être acheminés vers Drancy et les camps d'extermination. Le 15 mars 1943, le camp des Milles est définitivement fermé et transformé en dépôt de munitions. On estime qu'un total de 10.000 personnes issues de 27 nationalités ont été internées dans la tuilerie, entre 1939 et 1943.

réfectoire en plein air
Epoque de l'internement : des repas en plein air (archives Mémorial / Camp des Milles).

Septembre 2012, ouverture au public du Site-Mémorial du camp des Milles.

La tuilerie des Milles aura connu plusieurs épilogues ... Jusqu'au débarquement de Provence d'août 1944, l'usine accueille un casernement de l'armée allemande. Ensuite, le 41° régiment de l'armée américaine occupe l'espace pendant toute une année. Une instruction est diligentée afin d'examiner le cas de Rodellec du Porzic, soumis à trois chefs d'accusation : responsabilité dans la destruction du Vieux Port, refus d'aide médicale aux internés des Milles et comportement inhumain lors des déportations. Les témoins à charge ne sont plus de ce monde, ils ont été conduits à Sobibor et Auschwitz, ils ne sont pas revenus. Rodellec du Porzic gère très bien sa défense, il prétend avoir obéi aux ordres de Vichy et de la puissance occupante. Il est libéré le 9 décembre 1945 et réintégré dans la Marine en novembre 1946, avec pleine reconnaissance de ses droits à la retraite. Il meurt le 18 février 1947 (2).

Aux Milles, dans le courant de l'année 1946, l'activité industrielle redémarre. Comme le raconte l'ouvrage De la terre et des hommes / La tuilerie des Milles d'Aix-en-Provence (Ref-2C éditions, 2007) un homme de 23 ans, Gérard Paulmyer prend les rênes de l'entreprise : il assumera la direction de la tuilerie jusqu'en 1983. Les premières années sont difficiles, "l'usine ne retrouve son rythme antérieur qu'au milieu des années cinquante". Elle connaît son âge d'or entre 1974 et 1980. En 1978, la production de briques et de tuiles atteint 270.000 tonnes : en sus de la carrière d'argile des Milles, l'approvisionnement en matière première s'effectue à Puyloubier. Après quoi, les tendances s'inversent, le déclin se précise, la famille marseillaise des Rastoin qui détenait l'essentiel des actions se dégage progressivement. L'entreprise connaît plusieurs propriétaires et conseils d'administration. Son ultime groupe industriel, la Société Lafarge Couverture arrête définitivement la production le 15 décembre 2006 : l'usine comptait encore une petite centaine d'ouvriers. Vingt années auparavant, on en dénombrait 800.

Jacques Grandjonc
Jacques Grandjonc anima à partir de 1973 les recherches sur l'histoire du camp des Milles.

Pour ce qui concerne l'histoire du camp, j'indiquais plus haut que la fin du silence et une réappropriation de son douloureux passé commencèrent au milieu des années 70, grâce aux travaux et séminaires animés à la Faculté des Lettres d'Aix-en-Provence par Jacques Grandjonc (1933-2000) : un jour de 1973, lors d'un colloque qui se déroulait à Berlin-Est, Granjonc avait soudainement découvert l'existence du camp des Milles, suite à l'interpellation d'un collègue allemand, Karl Obermann qui lui avait raconté une histoire dont il ignorait tout.

A compter de 1983, des associations locales de résistants, internés et déportés ainsi que la communauté juive demandent que soient protégées de toute destruction les peintures murales de l'atelier de menuiserie. Une stèle commémorative est installée près de la voie ferrée en 1985. La Sncf fait le don symbolique d'un wagon de l'époque des années 40, l'Association du Wagon-Souvenir élabore en 1992 une exposition à propos de la Shoah que l'on visite sur le Chemin des déportés, à quelques centaines de mètres de l'entrée de la tuilerie. Après quoi, les dirigeants de Lafarge Couverture acceptent que les espaces du camp soient destinés à l'installation d'un Mémorial : le site des Milles devient un site à vocation pédagogique pour les élèves de l'Académie d'Aix-Marseille.

La Fondation du Camp des Milles est depuis le 25 février 2009 un établissement reconnu d'utilité publique. Elle est dirigée par un Conseil d'administration qui représente l'Etat et les collectivités locales, des associations concernées et des entreprises mécènes. Cette Fondation dont le président est l'universitaire aixois Alain Chouraqui inaugurait en septembre 2012 les espaces et des bâtiments de la Tuilerie. Un centre de ressources multimédia, des ateliers pédagogiques, des débats, des conférences, des spectacles et des expositions sont programmés.  

Alain Paire

Du 13 juillet au 8 septembre 2013, au Site-Mémorial du camp des Milles, exposition "Ferdinand Springer, un artiste au camp des Milles, le destin d'un exilé". A propos de cette exposition, des renseignements sur ce lien.

Du 20 septembre au 15 décembre 2013, l'exposition d'automne regoupe Bellmer, Ernst, Springer et Wols au camp des Milles. Simultanément, du 24 septembre au 31 octobre, la galerie Alain Paire présentait rue du Puits Neuf un choix de gravures et d'aquarelles de Ferdinand Springer.

 

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(1) "Nous autres réfugiés" (1943) par Hannah Arendt, page 60 de La Tradition cachée, éd. Christian Bourgeois, 1987.
(2) D'autres analyses et informations dans l'article de Doris Obschernitzki, "L'intendant de police à Marseille, Maurice Rodellec du Porzic, et le camp des Milles" Cahiers d'études germaniques, printemps 1997, n° 32.

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A PROPOS de cette exposition, on peut CONSULTER SUR CE LIEN une VIDEO DE QUATRE MINUTES de la chaîne Mativi-Marseille.

L'inauguration officielle du Site-Mémorial du Camp des Milles s'est effectuée le 10 septembre 2012. Cf sur ce lien un nouvel article, Visite du Site-Mémorail du Camp des Milles : premières impressions.

Lettres des internés du camp des Milles (1939-1942) 200 pages couleur, 250 illustrations, ouvrage de Guy Marchot, préfaces d'Yvon Romero et Alain Chouraqui, L'Association Philatélique du Pays d'Aix, B.P 266, 13608 Aix-en -Provence cedex 1. Adresse électronique, Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. .

Chez Actes-Sud, Des peintres au camp des Milles, septembre 1939- été 1941, catalogue de l'exposition de la Galerie d'Art du Conseil Général des Bouches du Rhône, Aix-en-Provence, 1997 : textes de Michel Bepoix, Laurence Bertrand-Dorleac, Nicolas Cendo, Jacques Grandjonc, Doris Obschernitzki, Alain Paire, Monique Pomey et Jean-Michel Royer. A propos de l'histoire de la briqueterie, chez REF. 2C éditions, De la terre et des hommes / La Tuilerie des Milles d'Aix-en-Provence (1882-2006) par Boris Grésillon, Olivier Lambert et Philippe Mioche. Prochaine parutions aux éditions Le Bec en l'air, photographies de Yves JeanMougin.

Parmi les publications effectuées autour du camp des Milles, il faut d'abord mentionner deux ouvrages que l'on trouve dans le circuit du livre d'occasion : Le camp d'étrangers des Milles 1939-1943 par André Fontaine, Edisud 1989 et Zone d'ombres 1933-1994, éd. Alinea 1990 sous la direction de Jacques Grandjonc et Theresia Grundtner. Sous la direction de Robert Mencherini, disponible aux Publications de l'Université de Provence, Provence-Auschwitz / De l'internement des étrangers à la déportation des juifs, 2007. A traduire de l'allemand, le livre de Doris Obschernitzki : Letze Hoffnung-Ausreise. Die Ziegelei von Les Milles 1939-1942 , Hentrich Hentrich, Teetz, 1999. 

 

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Choses lues, choses vues | Mercredi, 9 Avril 2014

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Photographie de Lily Pastré, fin des années 30. A propos de Lily Pastre, sur ce lien, une chronique de sept minutes, sur la Web-Radio Zibeline. Issue des sphères les...

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Sylvain Gérard, le 18 ou le 19 octobre 2013

Choses lues, choses vues | Mardi, 8 Avril 2014

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Sylvain Gérard, Le cosmonaute, fusain, 110 x 75 cm. Sylvain Gérard a choisi de quitter défintitivement le monde des vivants le 18 ou bien le 19 octobre 2013. Il...

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Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton : "Banana Split", "If" et "Diem perdidi"

Choses lues, choses vues | Lundi, 7 Avril 2014

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Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton, photographie de Corinne Mercadier. Voici plus de vingt ans, au terme du lundi 17 décembre 1990, Bernard Plasse qui venait de créer l'association "Diem...

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Gilbert Pastor / Editions Unes

Choses lues, choses vues | Samedi, 5 Avril 2014

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Chez Unes, un ouvrage Bernard Noël / Gilbert Pastor.  Vendredi 15 mars 2013, Gilbert Pastor fêtait à Lausanne, à la faveur d'une exposition de ses peintures, son quatre-vingt-unième anniversaire....

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Lucien Henry, le seigneur de Forcalquier

Choses lues, choses vues | Mercredi, 2 Avril 2014

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Portrait de Lucien Henry, photographie de Patrick Box Il fut l'ami proche, le collectionneur et quelquefois le marchand de Louis Pons, de Georges Bru et de Boris Bojnev. Des...

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Forcalquier, Centre d'art Boris Bojnev : l'univers singulier de Katia Botkine, texte de Gérard Allibert

Choses lues, choses vues | Mardi, 1 Avril 2014

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  Katia Botkine : "Double-face".   J'ai un jour entendu Angelin Preljocaj raconter joliment (et donc inventer un peu) qu'il tenait sa vocation de danseur (et peut-être son prénom...

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Frédéric Pajak : "Manifeste incertain"

Choses lues, choses vues | Vendredi, 28 Mars 2014

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Le titre du livre suggère d'emblée une réflexion. Dans la tradition littéraire, le genre "manifeste" ne saurait être que péremptoire. Pour lancer un mouvement, un auteur leader assène quelques...

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A propos de Thomas Bernhard

Choses lues, choses vues | Mardi, 25 Mars 2014

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  Un recueil de quatre textes publiés par Thomas Bernhard dans les années 1980 vient de paraître en français sous le titre Goethe se mheurt  (1). Je songeais à en...

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Automne 1939, Walter Benjamin, dans un camp proche de Nevers

Choses lues, choses vues | Mardi, 25 Mars 2014

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Ceci n'est pas une illustration ... Frédéric Pajak en mars-avril, rue du Puits Neuf exposition Noir et Blanc / Walter Benjamin. Septembre 1939, la seconde guerre mondiale est déclarée....

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André Breton et Claude Lévi-Strauss, Marseille/ New York

Choses lues, choses vues | Samedi, 15 Mars 2014

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Portrait d'André Breton, dessin d'André Masson Depuis mars 1941 jusqu'au milieu des années cinquante, beaucoup d'estime et d'amitié, un ardent mélange de connivence et de distance réunirent Claude Lévi-Strauss...

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Jean Ballard, une vie pour les Cahiers du Sud

Choses lues, choses vues | Jeudi, 6 Mars 2014

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Portrait de Joë Bousquet par Hans Bellmer, publié par les Cahiers du Garae / Hésiode, octobre 1987. A propos de l'histoire des Cahiers du Sud, cf cette video, enregistrée au...

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Léon-Gabriel Gros, Saint-Jean Baptiste de la poésie

Choses lues, choses vues | Mardi, 4 Mars 2014

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Fin des années trente : à gauche, Léon-Gabriel Gros, en compagnie de Jean Ballard. Léon-Gabriel Gros (1905-1985) venait des pourtours de Marseille : il aimait raconter que la profession...

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A la perspective manquante. Lettre à Pierre Michon

Choses lues, choses vues | Mercredi, 19 Février 2014

J'ai eu beau me dire que le roi vient quand il veut*, me répéter qu'aux marches du (Petit) Palais, la littérature a tant d'amoureux qu'elle ne sait lequel prendre,...

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