1937 / 1940 : Max Ernst, à Saint-Martin d'Ardèche et au camp des Milles PDF Envoyer
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Vendredi, 14 Mars 2014 21:25
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Leonora Carrington et Max Ernst (archives Lee Miller)

Né en 1891 à Brühl, une petite ville de la province rhénane, Max Ernst s'établit en France en 1921. Sept années auparavant, il était mobilisé en tant qu'artilleur ; la violence et la cruauté du premier grand conflit mondial l'ont durement marqué. Vivant en France, il n'avait pas directement ressenti l'ascension du III° Reich, pas plus que la virulence d'un appareil de propagande dont il devint l'une des cibles.

Sur la photographie d'un article publié par la presse viennoise pendant l'été de 1937, on reconnaît Hitler et Goebbels qui visitent l'exposition de L'Art dégénéré. Ils ne se sont pas attardés devant les travaux de Chagall, Kandinski, Klee et Picasso, ils poursuivent leur conversation dans la proximité d'un tableau de Max Ernst qui s'appelle La Belle Jardinière. Au-dessus de ce tableau qui fut acquis en 1924 par la Kunsthalle de Düsseldorf et dont on n'a jamais pu retrouver trace, les nazis avaient posé une inscription prétendant qu'il s'agissait d'une "insulte à la femme allemande".

 

Juin 1937 / Leonora Carrington.

Dans la suite d'événements qu'il faut tenter d'évoquer à propos de Max Ernst et des années 40, on trouve des moments de bonheur et de création, des secousses et des drames, des destins singuliers, de redoutables contingences ... En juin 1937, au lendemain de l'exposition surréaliste qui se déroule à Burlington Gardens, Max Ernst est à Londres chez son ami Roland Penrose. Il rencontre Leonora Carrington, un amour fou s'empare de ces deux personnes. Elle est née en 1917, Max est de vingt-six ans son aîné. Le père de la jeune femme appartient au milieu de la grande bourgeoisie britannique : il est le président de l'Imperial Chemical, un trust de produits chimiques. Depuis l'enfance, Leonora dessine. Elle a suivi les cours d'une académie artistique de Florence et puis ensuite, assimilé quelques éléments de l'enseignement qu'Amédée Ozenfant dispensait à Londres. Dans un entretien tardif qu'elle accorde au Guardian en 2007, elle racontera : Max Ernst "a fait mon éducation artistique et littéraire. Il m'a tout appris".

Quelques mois après leur rencontre, Leonora Carrington et Max Ernst décident de vivre à l'écart de la capitale. Ils veulent quitter leur appartement-atelier du 12 de la rue Jacob, ils choisissent l'anonymat et la solitude. Ils souhaitent éviter Paris et les incessantes pressions de l'épouse de Max Ernst, Marie-Berthe Aurenche. Le marché de l'art, les conflits idéologiques et affectifs qui opposent André Breton et Paul Eluard ne les intéressent pas profondément ; Max Ernst prend clairement parti pour son grand ami Eluard.

 

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Portrait de Max Ernst en 1938, photographie de Wols


Leonora Carrington et Max Ernst cherchent dans le Sud un domicile qui leur convienne. Ils font du camping, ou bien sont hébergés dans une auberge ardéchoise pendant l'été de 1937. Leonora Carrington effectue devant notaire, le 15 août 1938, l'achat d'une ancienne ferme. Une maison avec deux étages, une terrasse et une cour intérieure : elle est située près de Pont-Saint-Esprit, à cinquante kilomètres au nord d'Avignon, dans la proximité du village de Saint-Martin d'Ardèche. Parmi les meubles et les objets qu'ils convoient depuis Paris, en sus de tout ce qui est nécessaire pour le travail de deux artistes, voici la machine à écrire de Leonora. La maison va se remplir avec les peintures, les dessins et les écrits du couple. Leonor Fini, Nush et Paul Eluard viendront les voir. Dans le post-scriptun d'une lettre qu'elle adresse à Man Ray, dans le courant de l'été 1937, Leonora Carrington avait demandé que leur solitude soit préservée : "Please don't tell anyone where we are, except Eluard and Nush".

 

Un tableau titré Un peu de calme.

Lee Miller qui voyage constamment, est venue rejoindre Leonora et Max pendant l'été de 1939 : ils sont en compagnie de Roland Penrose, de Man Ray et d'une autre très belle jeune femme, Ady Fidelin. Sur l'une de ses photographies, on aperçoit Max Ernst, en short et torse nu. L'artiste manie la truelle et la brouette d'un maçon. Max avait tout d'abord oeuvré avec des artisans du village pour la réfection du bâtiment : pour ne pas devoir utiliser constamment le vieux puits de la cour intérieure, il fait construire une citerne qui recueille les eaux de pluie. Après quoi, Max Ernst entreprend de décorer sa nouvelle demeure avec des fresques, des peintures sur bois et des sculptures en plâtre.

Un curieux mixte d'humour et de mythologie, un bas-relief de quatre mètres sur cinq avec trois personnages prend place sur le contrefort du mur extérieur. Un sphinx et une sirène ailée, mi-femme, mi-serpent s'incrustent provisoirement sur un banc et dans la rampe-escalier de la cour intérieure. Toutes sortes de chimères, des loplops, une tête de Minotaure, des masques avec des yeux ronds qui engloutissent des poissons, des têtes de chouettes ainsi qu'un Génie de la cheminée surgissent à l'intérieur du domicile. Accompagnée d'un poème de Georges Hugnet, une livraison des Cahiers d'art de Christian Zervos - le n° V de la revue qui parut en 1940 - publie une série de photographies prises par Lee Miller, à propos du nid d'amour de Saint-Martin d'Ardèche et de ses occupants.

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Extérieur de la maison de St Martin d'Ardèche, août 2012

Max Ernst et Leonora Carrington étaient heureux, leur créativité fut intense. Max illustre avec des gravures la nouvelle qu'écrit Leonora, La Dame ovale, qui fut imprimée et éditée par Guy Levis Mano. Entre 1938 et 1940 naissent des tableaux d'Ernst qui cristallisent ses hantises et ses bonheurs d'expression : entre autres, Le fascinant cyprès, Les peupliers, Femme se changeant en oiseau, Chimères dans la montagne, Un peu de calme, The endless night, L'habillement de l'épousée ainsi qu'une seconde version de L'Europe après la pluie.

Du côté des expositions, la présence de Max Ernst se confirme pleinement au sein du mouvement surréaliste, Leonora Carrington s'y trouve associée. Elle présente à Paris L'Assassin silencieux ainsi que Que ferons-nous demain, tante Amélie ?. Deux autres de ses toiles, Le repas de Lord Candelstick et Les chevaux de Lord Candelstick sont montrées à Amsterdam, à la faveur d'une exposition fomentée par Georges Hugnet. La petite histoire mentionne que le tableau qui représentait des chevaux fut achetée à Paris par Peggy Guggenheim. Elle avait l'intention d'acquérir un tableau de Max Ernst. Elle a l'embarras du choix, elle se ravise ; la grande collectionneuse américaine qui sera pendant quelques saisons étroitement liée à l'histoire de Max décide finalement d'emporter une pièce de Leonora.

On sait fort peu de choses à propos de la vie de Leonora Carrington et de Max Ernst à Saint-Martin d'Ardèche. Le peintre avait pour véhicule une vieille Ford décapotable, ils prennent volontiers des repas dans l'hôtel-café d'A. Garrigou, chez une personne chaleureuse que les gens du village appellent "Fonfon". Dans son récit d'investigation qu'elle titre Max et Leonora, (éd. Le Temps qu'il fait, 1997 et 2009) Julotte Roche interroge les personnes qui ont sympathisé avec le couple. Elle décrit l'espace qui a provoqué pour partie leur choix, la rivière où ils venaient pendant l'été se baigner et ramasser des galets.

 

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Jours d'été à Saint-Martin d'Ardèche :  Max Ersnt peint l'un des murs de sa terrasse.

Un sursis s'achève, la guerre que chacun sentait imminente finit par se déclarer. Bien des années plus tard, en novembre 1958, ce sera Michel Debré qui fera parvenir à Max Ernst la nouvelle de sa naturalisation : dans la trajectoire de cet artiste qui fréquenta longuement Paris, Dada et les surréalistes, la France est le pays et la culture qu'il aura préférés. Pour l'heure, en septembre 1939, puisque Max Ernst a conservé sa première nationalité, le pays d'adoption arbore un tout autre visage. La Troisième République l'identifie comme un ressortissant allemand potentiellement dangereux : elle le somme de rejoindre "un camp de rassemblement". Dans l'autobiographie qu'il publiera en 1970 chez Gallimard, dans la collection Le point du jour de René Bertelé, dans la première partie du volume Ecritures, Max Ernst raconte qu'il fut tout d'abord "interné pendant six semaines dans la maison d'arrêt de Largentière, puis aux Milles, près d'Aix-en-Provence, où il partage une chambre exiguë avec le peintre Hans Bellmer". Largentière n'est pas trop éloigné de Saint-Martin, Leonora peut lui rendre visite. Elle lui apporte des vivres et du linge ; elle ne pourra pas venir le retrouver derrière les barbelés des Milles.

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Facade de l'ancienne tuilerie, 1940.

 

Premier internement aux Milles, jusqu'au 23 décembre 1939.

Max Ernst avait imaginé en septembre 1937 les décors et les costumes d'un Ubu enchaîné mis en scène par Sylvain Itkine. Lors d'un entretien avec Patrick Waldberg, il résuma à l'aide d'une brève formule la vie quotidienne et les conditions d'internement dans l'ancienne tuilerie des Milles : "Cela tenait le juste milieu entre la Pologne - c'est à dire le nulle part - du Père Ubu, et les sombres étouffoirs de Kafka".

A l'intérieur du camp des Milles, la silhouette de Max Ernst, son élégance et sa noblesse, ses cheveux blancs et son regard ne pouvaient pas passer inaperçus. Lion Feutchwanger mentionne rapidement sa présence, Ferdinand Springer (1907-1998) qui l'avait connu dans l'atelier d'Hayter, sera heureux de le retrouver. Ecrivain, journaliste et militant engagé - il participa pendant deux ans à la Guerre d'Espagne et fut blessé en Catalogne - Alfred Kantorowicz (1899-1979) souligne sa discrétion. Il rapporte dans une incise de son livre Exil en France qu'Ernst se comporta tout au long de sa détention comme quelqu'un d'aussi "réservé et effacé" que son compatriote Franz Hessel. "Au camp, il vivait incognito. Quasiment personne ne savait qui il était, ce qu'il faisait, ce qu'il valait. Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vu participer à une quelconque action, et rarement à la conversation. Il était comme une ombre".

De brefs courriers et puis ce que Max Ernst a pu écrire dans son autobiographie évoquent son premier internement aux Milles. Dans une lettre adressée à la galeriste Jeanne Bucher le 28 novembre 1939, il confesse son inévitable désoeuvrement au milieu des angoisses, des privations et de l'absurdité : "Je ne travaille pas ici, j'ai bien essayé mais çà ne marche pas ... Bellmer assez déprimé. Ne pourriez-vous pas au moins lui procurer un ou deux certificats de loyalisme vis-à-vis de la France ? Çà le sortirait peut-être un peu de son êtat. Il travaille un peu et pas mal du tout."

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Hans Bellmer, "Portrait de Max Ernst", novembre 1939, 39 x 39 cm.

Aux Milles, Max Ernst achève un petit nombre de dessins et de frottages. Dans son catalogue raisonné, on dénombre en tout et pour tout six travaux, principalement des apparitions infiniment signifiantes, les silhouettes fantômatiques des Apatrides, ironiquement figurés avec des limes pourvues de regards et de grandes pattes d'oiseaux. La plus belle pièce qu'il aura réalisée pendant cette période, c'est un collage qu'il effectue en compagnie de son voisin de cellule. Ernst et Bellmer se comportèrent comme de parfaits complices : tandis que Max Ernst profile en contrepoint une vignette souplement encadrée où l'on voit deux femmes qui examinent les corps allongés de deux hommes qui dorment en costumes de ville, Hans Bellmer dessine une sorte de squelette désarticulé et féminin qui fait mine de s'engouffrer dans l'ouverture d'une paroi de briques. Hans Bellmer conserva ce collage intitulé Créations / Créatures de l'imaginaire. Il le céde quelques saisons plus tard à son ami de Revel, le philosophe Jean Brun (1919-1994).

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Créatures de l'Imaginaire, un collage et dessin réalisés par Bellmer et Ernst(collection privée) .


 

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"Apatrides" par Max Ernst, circa 1939.

Dans l'ancienne tuilerie, la nourriture, l'hygiène et la literie étaient détestables, l'entassement des corps et toutes sortes de promiscuités rendaient la situation très difficilement vivable : il n'y avait pas uniquement aux Milles de simples réfugiés ou bien des intellectuels, on croisait aussi des nazis. On rencontrait également des survivants des premiers camps de concentration allemands, on pouvait écouter les premiers récits de cette expérience. Pour autant, dans cette société en réduction que constitue un camp d'internement, pour des regards décillés et résolument affranchis comme ceux de Bellmer et d'Ernst, tout n'était pas forcément sinistre. Dans son autobiographie, La vie partagée (éd. Bourgeois, 2002), la dernière compagne de Max Ernst, Dorothea Tanning nous livre en pages 72-73 une partie du récit que l'artiste avait pu lui faire de vive voix : "Les fours font de magnifiques cellules, pleines à craquer. Population hétéroclite : légionnaires à la poitrine chamarrée de médailles ; trafiquants en tout genre, des cigarettes à l'opium (qualité médiocre), au vin et au foie gras. Bellmer, enfermé dans le même four, dessine Max de profil, son copain artiste et tout en briques, un profil de briques du four à briques ... Il y avait une boîte de nuit tenue par de grandes folles galantes ; leurs amours et leurs émois étaient une distraction bienvenue dans cet univers de briques. Tandis qu'elles chantaient et dansaient et faisaient froufrouter leurs volants, d'autres creusaient, obstinément et sans espoir, les murs de la cellule".

Une précieuse démarche dont Hans Bellmer ne pouvait pas bénéficier, la lettre de Paul Eluard, adressée début décembre à Albert Sarraut, permit d'obtenir la libération de Max Ernst. Elle survint quelques jours avant Noël, le 23 décembre : "Monsieur le Président, c'est parce que vous avez toujours aimé et protégé les arts et les artistes, même les plus discutés, que je me permets de m'adresser directement à vous. Un des peintres les plus dignes d'admiration, en tout cas de respect, de l'école de Paris, Max Ernst, est interné en France depuis le début de la guerre. Or, Max Ernst a quitté son pays, sans idée de retour, depuis vingt ans. Il a été le premier peintre allemand à exposer dans un salon français. Il a cinquante ans. C'est un homme simple, fier, loyal et c'est mon meilleur ami. Si vous le connaissiez, vous sauriez très vite que cet internement n'est ni juste ni nécessaire. Il possède à Saint-Martin d'Ardèche une petite maison qu'il a conçue et ornée lui-même (vous pourrez en voir des photographies dans le prochain numéro de Cahiers d'art). Qu'on le laisse y retourner. Il n'en bougera pas. Je réponds de lui comme de moi-même. Je vous demande sa grâce."

 

La dénonciation d'un sourd-muet.

A Saint-Martin d'Ardèche, l'hiver est glacial, les tickets de rationnement sont d'un faible secours, le village répercute sans trop de nuances les terribles tensions de la guerre. Pour une majorité d'ardéchois, Max Ernst n'est pas uniquement un artiste allemand parfaitement non conformiste : il appartient au camp ennemi ...

Rétrospectivement, pour nous qui connaissons la suite de l'histoire lorsque nous songeons aux destins de ces deux personnages de belle envergure, à la fois lucides et terriblement menacés, Max Ernst et Lion Feutchwanger, il est difficile d'admettre qu'ils aient attendus d'être par deux fois internés au camp des Milles pour se résoudre à quitter le Midi de la France, afin de rejoindre les Etats-Unis. Certes, l'absurdité de l'administration française qui octroyait chichement des visas et dont ils connaissaient à présent les détestables pratiques, pouvait les paralyser. Sans doute, ne pouvaient-ils pas non plus imaginer la victoire des troupes hitlériennes, l'envahissement total de la France. Il faut aussi croire que pour Lion Feutchwanger, sa confortable villa de Sanary avec ses mimosas, ses chèvrefeuilles et ses oliviers, et puis pour Max Ernst, sa demeure de Saint-Martin d'Ardèche remplie de sculptures, constituaient un bien curieux empiègement ...

Le manque de finances se faisait pourtant cruellement sentir, le père de Leonora cesse d'adresser depuis Londres des mandats à sa fille. L'un des rares recours de Max Ernst, pendant toute cette année 1940, sera l'immense affection de Joë Bousquet qui depuis Carcassonne, lui envoie de l'argent en échange de tableaux. Joë et Max se connaissent depuis le milieu des années vingt - Gala et Eluard avaient autrefois sollicité Max Ernst pour qu'il offre un tableau au solitaire de la rue de Verdun - , ils ont le sentiment d'avoir été presque face à face, à quelques centaines de mètres l'un de l'autre, lorsqu'à Vailly, le 27 mai 1918, Joë Bousquet reçut sa terrible blessure. Les courriers qu'ils s'envoient sont extrêmement chaleureux, toujours confiants. De format 81 x 100 cm, l'huile sur toile Arbres solitaires et arbres conjugaux qu'on voit aujourd'hui à Madrid dans les collections du musée Thyssen-Bornemisza, l'un des chefs d'oeuvre de Max Ernst pendant cette période de 1940, fait partie des tableaux que le menuisier du village enferma dans de grandes caisses en bois avant qu'ils soient envoyés à Carcassonne.

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"Arbres solitaires et arbres conjugaux", toile de Max Ernst ayant appartenu à Joë Bousquet.

Max Ernst et Joë Bousquet considéraient que leurs parcours étaient des "miracles de l'amitié". Plus de trente travaux d'Ernst figuraient dans la pénombre de la chambre de Joë Bousquet qui exprima maintes fois, dans plusieurs écrits, la reconnaissance qu'il éprouvait à l'égard de son ami. Par exemple, dans ce texte de 1947, D'une autre vie : "Chaque fois que la durée de ma survie m'a paru intolérable, j'ai aussitôt pardonné à mon infortune, rien qu'à lever les yeux sur les tableaux dont mon ami m'avait entouré, avec lesquels il m'a élevé, préservé : j'ai pensé que le fait merveilleux du 27 mai 1918 ne prenait tout son sens devant la peinture, la poésie et devant les guerres qu'en me faisant, toute une longue vie, le témoin de l'oeuvre de génie qui l'opposait au désespoir, à la douleur et aussi à la résignation, à la déchéance morale".

 

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Joë Bousquet, 1946, photographie de Loleh Bellon, collection Centre Joë Bousquet de Carcassonne.

Survient le 12 mai 1940, le nouveau gouvernement français rouvre le camp des Milles. Un stupide grain de sable aggrave le mécanisme infernal de l'enfermement. Etrange coïncidence, il faut se souvenir qu'en Allemagne, le père de Max était un instituteur spécialisé : il travaillait avec des enfants sourds-muets. Voici qu'un sourd-muet du village dénonce Max Ernst. Il arrivait que Max et Leonora veillent jusqu'à tard pendant la nuit, les fenêtres de leur maison étaient éclairées. Le sourd-muet de Saint-Martin d'Ardèche se fit entendre auprès de la police, il prétendit avoir surpris Max en train de faire des signaux avec une lampe électrique, en direction des avions de l'ennemi. Dans ces conditions, Max Ernst peut recomposer son maigre baluchon d'interné. Le cauchemar se renouvelle : sur ordre du général Dentz, les gendarmes frappent à sa porte et lui mettent des menottes aux poings. Leonora Carrington le voit partir. Sa santé mentale et son équilibre seront profondément affectés, leur couple va se défaire. Max est conduit à Loriol dans la Drôme, avant d'être transféré aux Milles.

carte postale 

Le train des Milles et puis Saint-Nicolas, près de Nîmes.

Le second séjour aux Milles est moins long, plus de deux mille "indésirables" sont enfermés. Max Ernst reconnaît des visages qui lui sont devenus familiers, la plupart des internés étaient déja présents pendant l'automne et l'hiver de 1939. Le très mauvais film recommence, la poussière des briques s'infiltre inexorablement dans les poumons, la nourriture de chaque jour est infestée par du bromure, les latrines et l'hygiène sont détestables. Les sympathisants du régime nazi qui figurent également parmi les internés agissent maintenant à visage découvert, provoquent des bagarres et même de violents incidents à l'arme blanche. Les détenus sont requis par temps de grande chaleur pour creuser des tranchées susceptibles de les protéger des attaques aériennes. De fait, des bombardements s'effectuent pendant une après-midi et une nuit de juin : les avions allemands visent la base aérienne située à seulement deux kilomètres du camp. Ici encore, comme le rapporte Lion Feutchwanger, le manque de discernement de l'administration française est flagrant : le désabusement de chacun est à son comble, il était criminel d'enfermer des étrangers à faible distance d'une probable cible de guerre.

Tous les jours, de nouveaux convois d'internés arrivent au camp. Jusque-là inoccupé, le deuxième étage de la tuilerie devient dortoir. Plus de 3.000 hommes sont détenus, certains d'entre eux viennent du Nord, les récits de leurs voyages en wagons de chemin de fer sont atterrants. D'effrayantes rumeurs se propagent, la Belgique a capitulé, les Allemands sont aux portes de Paris, l'angoisse de ce temps est difficilement imaginable. Pour les raconter, on peut se reporter à l'autobiographie de Max Ernst déja mentionnée, ou bien au récit de Lion Feutchwanger, Le Diable en France. Les troupes nazies risquent d'occuper le sud de la France : le Moloch hitlérien pourra aisément demander que des opposants lui soient livrés sur demande. Avant qu'il ne soit trop tard, les anti-nazis des Milles décident de faire pression sur le commandement militaire du camp. Des pourparlers s'engagent, Feutchwanger qui a été désigné comme le délégué du camp raconte au terme de quelles péripéties le capitaine Charles Goruchon accepte que les internés qui en manifestent la volonté puissent quitter le camp, à partir d'un train dont le très singulier itinéraire commence par la petite gare des Milles.

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Le capitaine Charles Goruchon, dessin inédit d'Hans Bellmer, 28 x 22 cm,
collection Association des Philatélistes du Pays d'Aix.

Franz Hessel et Max Ernst s'inscrivirent parmi les volontaires. Une curieuse épopée s'ensuivit du 22 au 25 juin, un aller retour s'effectua entre Marseille et Bayonne, dans de funestes conditions. Max Ernst a raconté le curieux dénouement de cet incroyable épisode : le Train des Milles est dans sa mémoire quelque chose de presque irréel, c'est un "train-fantôme". Il explique brièvement comment un nouveau camp s'improvisa en rase campagne, au lieu dit Saint-Nicolas : "Notre prochaine prison dans les garrigues du Gardon, infestées par les moustiques et la garde mobile sera une prison mixte".

 

Epilogues.

"De ce camp de Saint-Nicolas, près de Nîmes, Max s'enfuit à Saint-Martin. Il est repris et de nouveau interné. Il s'évade une deuxième fois, au moment même où arrivent les papiers concernant sa libération. Encore une fois à Saint-Martin, mais seul cette fois-ci. Leonora devenue folle en l'absence de Max, s'est enfuie en Espagne, où elle devait être internée comme schizophrène aigüe dans un asile de Santander".

La suite de l'histoire est moins dramatique. "Il est recherché par la Gestapo et décide de quitter l'Europe. De nombreux amis, parmi lesquels Alfred et Margaret Barr et son fils Jimmy, lui procurent une "offre d'asile" aux Etats-Unis, qui lui est transmise par Varian Fry, chef à Marseille de l'Emergency Rescue Committe. La veille de son départ de Saint-Martin d'Ardèche, le facteur se présente avec des calendriers de fin d'année. Max choisit un paysage quelconque. Le facteur le supplie : "Monsieur Max, prenez le Maréchal Pétain. Personne ne veut de lui".

Drapé dans une cape noire et vieilli par tous ces événements, Max Ernst rejoint à Marseille ses amis surréalistes qu'il retrouve au café du Brûleur de loups. Les épreuves de la guerre incitaient à oublier les différends qui avaient pu naître au moment de l'éviction de Paul Eluard : Max Ernst participe à l'élaboration du Jeu de Marseille pour lequel il réalise la flamme d'un As d'Amour ainsi qu'une Roue avec l'effigie de Pancho Villa. Lorsqu'André Breton, Jacqueline Lamba, Victor Serge et Laurette Séjourné quittent Air Bel pour embarquer sur le Capitaine-Paul Lemerle, Max Ernst vient occuper l'une des chambres devenue vacante dans la Villa. Peggy Guggenheim, lors du simulacre de vente aux enchères qui fut coordonné parmi les arbres de la Villa Air Bel par Sylvain Itkine et André Breton, avait auparavant acheté à Max Ernst le grand tableau de L'habillement de l'épousée que l'on peut depuis plusieurs décennies admirer dans les espaces de sa Fondation de Venise.

Le CAS, Comité Américain de secours de Varian Fry benéficiait alors du soutien et de la générosité de deux riches américaines, Mary Jane Gold et Peggy Guggenheim. Varian Fry avait principalement sollicité Peggy Guggenheim pour qu'elle finance les voyages et l'exil de six personnes : les proches d'André Breton, Aube, Jacqueline Lamba et Pierre Mabille ainsi que le départ de Max Ernst. Entre Max et Peggy, ce ne fut pas uniquement une histoire d'estime et de générosité. Le 2 avril 1941, il l'invita à fêter ses cinquante ans en compagnie de Victor Brauner et de Varian Fry dans un restaurant de fruits de mer du Vieux Port. Dans Ma vie, mes folies, Paggy Guggenheim raconte qu'à la fin du dîner, Max Ernst se pencha vers elle et lui chuchota : "Quand, où et pourquoi vous reverrai-je ?". Elle lui répondit sur un ton analogue : "Demain, à 16 heures, au café de la Paix, et vous savez pourquoi ?". Cette nouvelle aventure amoureuse impliqua toutes sortes de démarches et de péripéties ainsi qu'un séjour à Lisbonne. L'hydravion qui leur permit de quitter l'Europe décolla depuis le Portugal le 13 juillet 1941. Trente-six heures plus tard, le clipper atterrissait près de New York.

Max Ernst
L'arrivée de Peggy Guggenheim et Max Ernst à New York (photo anonyme).

Cette relation fut brève. Dorothea Tanning devient à partir de 1942, et pendant trente-quatre ans, l'ultime compagne de Max Ernst. La parenthèse américaine à New York ainsi que dans les déserts de l'Arizona où Max Ernst construisit sa nouvelle maison, s'acheva au milieu de l'été 1949. Le 6 septembre 1949, Max Ernst écrivait un mot à son ami Joë Bousquet "Mon cher Joë, nous voilà de retour à Paris. Le voyage fut long, long, long. Çà n'a pas pris longtemps par contre de me "réhabituer". Je suis chez moi. Je redeviens moi". Pour poursuivre à grandes enjambées ces épilogues, une actualité récente implique la mention de trois dates malheureusement définitives. Max Ernst quitta ce monde le jour de son quatre-vingt cinquième anniversaire, le 1 avril 1976. Leonora Carrington est morte à Mexico, le 25 mai 2011 : elle avait 94 ans. Nous venons d'apprendre le décès à New York, le 31 janvier 2012, de Dorothea Tanning, à l'âge de 101 ans.

Alain Paire.

 

Du 20 septembre au 15 décembre 2013, en co-production avec Marseille-Provence 2013, exposition au site-Mémorial du Camp des Milles, "Hans Bellmer, Max Ernst, Ferdinand Springer et Wols". Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h. Catalogue édité par Flammarion, textes de Bernadette Caille, Alain Chouraqui, Juliette Laffon et Alain Paire.

 

 

**** La galerie du 30 de la rue du Puits Neuf à Aix-en-Provence programmait en mars 2012 une exposition autour du "Camp des Milles". Avec le concours de Guy Marchot et d'Yvon Romero, président de l'Association philatélique du Pays d'Aix-en-Provence, des documents inédits étaient rassemblés à propos des années 1940-1942.  "Hans Bellmer et les inconnus du camp des Milles". réunissait une oeuvre sur papier d'Hans Bellmer - le portrait inédit du commandant du camp, reproduit plus haut, le capitaine Charles Goruchon - des dessins de Jupp Winter (1904-1983) et d'Olaf Christiansen (1901-1990) ainsi que des travaux d'artistes non encore identifiés. Deux vitrines rassemblaient des photographies, des courriers et des affranchissements qui évoqueront la vie quotidienne dans les espaces du camp des Milles. A PROPOS de cette exposition, on peut CONSULTER SUR CE LIEN une VIDEO DE QUATRE MINUTES de la chaîne Mativi-Marseille.



 

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  Paul Cézanne, La bouteille de cognac, 1906, aquarelle et mine de plomb sur papier velin, 48 x 62 cm. Article paru dans La Provence, mardi 29 juillet 2014. Henry...

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Henry Pearlman : portrait rapide d'un collectionneur

Choses lues, choses vues | Dimanche, 27 Juillet 2014

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  Article paru dans La Provence, mercredi 30 juillet 2014. Deux formules pour introduire cet article : "Raconte-moi ta collection, je te dirai qui tu es". Et puis, cette parole...

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Henry Pearlman, une passion pour Soutine

Choses lues, choses vues | Dimanche, 27 Juillet 2014

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Autoportrait, Chaïm Soutine, collection Henry Pearlman. Article paru dans La Provence, jeudi 24 juillet 2014.   Pour découvrir les sept toiles de Soutine qui figurent dans cette collection, il...

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Edgar Degas : "Après le bain, femme s'essuyant"

Choses lues, choses vues | Samedi, 26 Juillet 2014

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Article paru dans La Provence, édition d'Aix, mercredi 23 juillet 2014 Sa pose est déconcertante. Son apparition procède d'une très vive sensation. Elle révèle un très fort désir et...

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"La Diligence de Tarascon" : une toile de Vincent Van Gogh qui voyagea jusqu'en Uruguay

Choses lues, choses vues | Vendredi, 25 Juillet 2014

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  Article paru dans La Provence, édition d'Aix, lundi 21 juillet. Jusqu'en 1950, date de son arrivée dans les bureaux de Manhattan, cette huile sur toile, 72 x 92 cm,...

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André Breton et Claude Lévi-Strauss, Marseille/ New York

Choses lues, choses vues | Samedi, 5 Juillet 2014

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Portrait d'André Breton, dessin d'André Masson Depuis mars 1941 jusqu'au milieu des années cinquante, beaucoup d'estime et d'amitié, un ardent mélange de connivence et de distance réunirent Claude Lévi-Strauss...

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Marseille, année 1940 : Stéphane Hessel croise Walter Benjamin et Varian Fry

Choses lues, choses vues | Mardi, 24 Juin 2014

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      Stéphane Hessel, à la Cité du Livre d'Aix-en-Provence, automne 2010, photographie de Patrick Bédrines.   Publié chez Syllepse en avril 2011, le livre de l'historien aixois Robert...

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