Choses lues, choses vues
Raymond Mason, piéton de Paris PDF Envoyer
Choses lues, choses vues
Dimanche, 06 Février 2011 16:01
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Raymond Mason, 2005

Pour entrer dans l’église Saint-Eustache, le mieux est de la longer et d’emprunter la petite porte qui donne tout de suite dans le déambulatoire. Et tout de suite il y a les très hauts piliers du chœur et la chapelle axiale où la belle Vierge de Pigalle tient son enfant un peu écarté d’elle, pour mieux le voir et pour qu’on le voie mieux. Mais je ne suis pas venu ici pour elle, ni pour un tableau étrange au fond d’une autre chapelle, une sombre Mise au tombeau dont l’anonymat n’a pas encore été percé. Ainsi la vie, ainsi la mort, simplement, avec juste quelques mètres entre elles. Je suis venu pour revoir, un peu plus loin, le Départ des fruits et légumes du cœur de Paris, le 28 février 1969, le groupe sculpté en 1971 par Raymond Mason pour célébrer la fin des Halles de Baltard, ou plutôt conserver la mémoire de toute une vie populaire de travail, de gaieté et de souffrance, soudain à jamais disparue de la capitale.

 

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La Foule, 1963-1967, sculpture  installée en 2000 aux Tuileries.


Il y a bientôt deux ans que Raymond Mason est mort dans une sorte d’indifférence[1] ; je n’ai pas souvenir d’un grand article dans la presse française et il me reste à penser que, s’il était fier et tout à fait conscient de son talent, et s’il regretta parfois que celui-ci ne fût pas vraiment reconnu comme il l’aurait souhaité dans le pays et dans la ville où il avait choisi de vivre[2], jamais, aucunement, il n’aurait rêvé d’éloges nécrologiques, car c’est la vie seule qu’il aimait. Avec ces mots j’ai l’impression d’écrire une bien grosse platitude : aimer la vie, oui, comme tout le monde, dira-t-on. Mais justement non, pas comme tout le monde, et il faut que je m’explique. Je me souviens de quelques promenades faites avec lui, toujours dans le même quartier, le sien, dans l’aire comprise entre l’église Saint-Étienne-du-Mont, la grande entrée du jardin du Luxembourg et la place de l’Odéon, peut-être parce qu’âgé déjà, il avait de la peine à marcher et ne s’éloignait plus beaucoup, à pied, de son domicile (à l’entrée duquel une plaque de marbre – envolée une nuit – indiquait pieusement que Balzac achetait ici ses chandelles et son tabac). Quand la déambulation en ville conduit souvent à une rêverie somnambulique, indifférente à presque tout, rythmée par la mécanique des pas, une forme d’oubli, lui restait merveilleusement attentif, et plus encore qu’à des beautés d’espace et de lumière (un soir, l’éclairage bleuté de la coupole du Panthéon), aux personnes que nous croisions. Il n’en parlait pas toujours mais je voyais son regard. Il aimait les événements de la rue, petits ou grands, les allures et les faces bien typées, les faits divers, les manifestations, où s’exprimait à ses yeux une entité dont on ne parle plus guère, le peuple, cette communauté anonyme capable d’émotions singulières, où l’Histoire semble soudain montrer son visage et faire signe. Il y avait ainsi en lui, grand admirateur de Daumier et parent improbable de Léon Paul Fargue, du Flâneur des deux rives ou d’Henri Calet, quelque chose du badaud parisien, si l’on veut bien retirer à ce mot la nuance dépréciative qu’il tient de son étymologie, car Raymond Mason ne restait pas bouche bée devant l’inattendu, – tout au contraire l’accueillait-il avec la plus grands bienveillance ou la plus grande indignation, comme une invite à réagir, à parler, à créer.


Toute une époque Raymond Mason s’était plu à poser son chevalet dans les rues de Paris, pour y peindre ou dessiner, sans craindre les regards ni les commentaires des passants, avec lesquels il engageait volontiers la conversation. Une anecdote me revient en mémoire, qu’il raconta souvent. Comme il dessinait un jour, dans le jardin des Tuileries, un détail de La Foule – sa propre sculpture installée tout près du musée du Jeu de Paume, entre deux escaliers descendant de la terrasse des Feuillants –, un promeneur lui fit part de son admiration en ces termes ambigus : « Permettez, Monsieur, mais sauf votre respect, quand on dessine aussi bien que vous, on ne prend pas pour modèle quelque chose d’aussi moche » (j’atténue la virulence des derniers mots). Cette histoire ravissait Raymond Mason, qui y trouvait une spontanéité merveilleuse et je ne sais quelle vérité, non qu’il doutât de la qualité de sa sculpture, mais parce que celle-ci n’était, après tout et malgré tout, qu’un objet, qui comptait moins qu’une parole sincère prononcée par un être vivant, une parole venue du cœur. Il ne s’agit pas ici de modestie et moins encore d’une coquetterie d’artiste, mais d’une mise en perspective de l’œuvre d’art : quelle que soit sa beauté et la force d’expression qu’elle vise et atteint parfois, pensait-il, elle ne se trouve pas dans un empyrée, elle a lieu dans la cité et s’adresse aux gens qui y vivent, elle doit leur parler[3] ; que ceux-là s’y reconnaissent et lui répondent sera son seul accomplissement véritable.

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Le départ des fruits et légumes du coeur de Paris, 1971, Eglise Saint-Eustache, Paris.


Puis cet autre souvenir : quatre années de suite, je vis Raymond Mason lors des Nuits blanches, en octobre, de longues heures durant debout à côté de son groupe sculpté dans la chapelle de l’église Saint-Eustache, fidèle au poste, aussi simplement et sérieusement que l’on tient un stand dans un salon. Sans la moindre impatience, il accueillait les visiteurs, répondait en français ou en anglais à leurs questions, racontait autant de fois qu’il le fallait pourquoi et comment il avait fait cette sculpture, donnait à l’un le beau texte qu’il avait écrit sur elle[4] et qu’il avait pris soin de photocopier, à l’autre une carte postale où il griffonnait quelques mots de sympathie ; et si lui s’étonnait et se réjouissait de l’intérêt que suscitait son œuvre (un intérêt, notait-il, parfois teinté d’une sorte d’incrédulité amusée), beaucoup de ces visiteurs s’étonnaient et se réjouissaient, eux, de pouvoir parler ainsi, si aisément, à l’Artiste qu’il voulait et ne voulait pas être. La dernière fois, en 2009, il me confia que c’était tout de même bien fatigant et qu’il ne le ferait plus, mais, s’il n’a pas eu l’occasion de ne plus le faire, je doute qu’autrement, même pour une heure seulement, il ne serait pas retourné là où il avait le sentiment que son devoir d’artiste l’appelait, non pas pour vanter son œuvre, mais pour la dire à ses semblables, la leur montrer comme la Vierge de Pigalle montre son fils.


Alain Madeleine-Perdrillat, février 2012.



[1] Raymond Mason est mort à Paris le 14 février 2010, à l’âge de quatre-vingt huit ans. Un hommage lui fut rendu à Saint-Eustache le 19 février, le jour de son enterrement.

[2] Il bénéficia tout de même d’une rétrospective présentée au Centre Georges Pompidou, de septembre à novembre 1985, puis au musée Cantini, à Marseille, de décembre 1985 à février 1986, et d’une autre grande exposition à Paris, à la Fondation Dina Vierny – Musée Maillol, du 7 février au 10 mai 2000. Il faut aussi rappeler le soutien sans défaut qu'il reçut d’écrivains et de poètes comme Yves Bonnefoy, Jean Clair, Michael Edwards, James Lord, Michael Peppiatt…

[3] Dans une lettre du 15 février 1972 à François Mathey, citée dans le catalogue de l’exposition du Centre Georges Pompidou et du musée Cantini, page 150, Raymond Mason écrivait fièrement : « Je vous mets au défi de me signaler ailleurs une œuvre qui ressemble à la mienne. Elle parle de cette ville et de son peuple. Pourquoi l’avez-vous écartée ? Parce qu’elle parle ? » La sculpture de Raymond Mason avait été écartée de l’exposition La création artistique en France, 1960-1972 (vite baptisée Exposition Pompidou), présentée au Grand Palais, qui suscita d’ailleurs une assez violente contestation des artistes.

[4] Voici ce texte, affiché sur l’un des piliers de la chapelle. "Le marché des fruits et légumes, merveilles de la nature, qui se tenait la nuit, sous les étoiles, au centre historique de la plus belle ville du monde, dépassait de loin une question de commerce. Il était un lieu de bonheur, puissant et vaste, puisqu'il rendait heureux un nombre sans fin de personnes et beaucoup de larmes allaient couler à l'idée qu'il ne serait plus.
Le travail y était très dur. La pluie et le froid à supporter cela aussi était très dur. Parmi les hommes et les femmes qui s'y trouvaient il y en avait de très durs et de très rudes. Pourtant l'enchantement était tel que cette dureté se transmuait en une étrange douceur et le caractère le plus terrible devenait docile. Bien sûr, c'était le plaisir du travail en commun mais il était subtilement anobli par la fraîche beauté de ces produits de la campagne. Pour dire vrai, le marché des Halles Centrales était la dernière image du Naturel dans la ville. Il est maintenant le paradis Perdu. Je voudrais que mon petit cortège des Halles ne parte jamais tout à fait."


 

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