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Au camp des Milles (archives André Fontaine). 

A propos de cette exposition, SUR CE LIEN, on peut visionner une séquence de quatre minutes de la chaîne MATIVI-Marseille

... Il faut inlassablement relancer, questionner et enquêter : dans une recherche, rien n'est fixé d'avance, toutes sortes de surprises sont possibles. C'est la réflexion qui vient immédiatement à l'esprit quand on songe aux découvertes effectuées par deux membres de l'Association des Philatélistes du Pays d'Aix, Yvon Romero et Guy Marchot. Depuis près de vingt-cinq ans, ces personnages qui sont pourtant de bons vivants, sont continuellement en alerte à propos de l'une des plus tristes choses qui soient survenues dans la région aixoise. Pour tous les courriers, lettres et affranchissements qui peuvent surgir à propos des années noires de la tuilerie du camp des Milles (1939-1942), ils se renseignent très vite et font presque systématiquement des achats dans les ventes publiques, chez les professionnels ou bien chez E-bay : une centaine de documents souvent émouvants et toujours renseignants ont été réunis grâce à leur ténacité. Ces amoureux du timbre et du vieux papier ont également contacté les descendants des survivants du camp : voici quelques saisons, ils ont rencontré la famille du capitaine Charles Goruchon qui fut jusqu'en septembre 1940, le chef des militaires qui surveillaient les internés des Milles.

Ce qu'ils ont trouvé ne relève pas uniquement de la philatélie. Il leur fut proposé contre une somme précise un lot de peintures et de dessins conservés par les enfants du responsable du camp. Dans cette étrange société en réduction qui s'était trouvée rassemblée dans l'ancienne tuilerie, Charles Goruchon et les officiers du camp favorisaient quelquefois les peintres et les dessinateurs. Aux Milles où la situation globale était rigoureusement désespérante, diverses formes de tolérance, un zeste de libéralisme faisaient brièvement diversion. Si fut donnée autorisation pour que des cours collectifs de dessin et de peinture soient dispensés au camp, si Hans Bellmer et Max Ernst travaillaient et dormaient dans un four exigu qui leur servait d'atelier et de chambre, si des peintures murales furent réalisées dans le réfectoire des gardiens, ce fut dans le cadre des décisions de la direction militaire du camp.

En échange de quelques bons procédés - Ferdinand Springer racontait avoir cédé au capitaine Poinas un tableau, en échange de quelques jours de permission - les internés peintres ou dessinateurs offrirent au capitaine Charles Goruchon quelques-uns des travaux récemment retrouvés par les Philatélistes aixois. A partir d'une sélection effectuée dans ce fonds, j'ai rassemblé une dizaine de dessins et de fusains qui figurent dans l'exposition qui se déroule du 1 au 23 mars. Hans Bellmer, Olaf Christiensen et Jupp Winter sont les noms majeurs des artistes de ce fonds pour partie anonyme. La plupart des auteurs n'ont pas encore été identifiés : quand elle existe, leur signature est presque impossible à déchiffrer.

En bordure de voie ferrée, une vue du camp.

C'est un appel vers qui pourrait nous renseigner, un premier dessin dont nous aimerions connaître l'auteur est d'ores et déja abondamment diffusé : il figure sur les cartons et les affiches de l'exposition. On aperçoit en haut à gauche l'une des cheminées de l'ancienne briquetterie, les trois étages d'une aile, la facade d'un transformateur et puis sur la droite de plus modestes baraquements qui constituent l'infirmerie du camp. Ce croquis rapide a été pris non loin de la voie ferrée qui longe la Tuilerie. Au premier plan, des fils électriques, du linge qui sèche, les rails d'un wagonnet, plusieurs groupes de détenus qui s'affairent, se voûtent et discutent interminablement. Du rouge, du gris, du noir et du bleu, un croquis qui n'est ni gai ni triste : ce morceau d'usine est prestement crayonné. Il traduit, fidèlement et sans dramatisation superflue, le désoeuvrement du camp pendant une journée nuageuse d'arrière-saison.

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Les images qui suivent, des photographies confiées par la veuve d'André Fontaine authentifient la veracité de ce dessin point du tout fantaisiste. Ces photographies ont été prises à peu de choses près à partir du même point de vue. On retrouve les baraquements visibles à droite du dessin, on comprend mieux à quoi correspondent les murets, les cheminements et les délimitations de l'espace où les détenus se regroupent.

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Lion Feutchwanger, dans son très prenant récit Le Diable en France, raconte que les détenus ne pouvaient pas s'empêcher de converser et de palabrer continuellement. Il lui était difficile de trouver un coin pour s'isoler ... Quand on aperçoit la silhouette qui émerge dans la seconde photographie, puisque l'auteur du dessin du camp est pour l'heure inconnu, on nourrit pendant un instant l'illusion que l'énergique crayonneur de l'affiche de l'exposition puisse être ce jeune homme qui campe devant l'objectif. Dans tous les cas, lorsqu'on examine les vapeurs et les brumes de l'arrière-plan de cette seconde photographie, on continue de penser que dans cette briquetterie plus ou moins anxiogène, tout était poussière et fumée.

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Un portrait du capitaine Charles Goruchon

A propos du capitaine Goruchon qui eut la responsabilité du camp, quand on se souvient que grâce à sa médiation, les internés purent pendant quelques jours de la fin juin 1940 traverser le Sud-Ouest et éprouver la bien curieuse aventure du Train de la liberté, on reste bienveillant. Certes, on aimerait bien davantage avoir un portrait du Pasteur Henri Mannen, ou bien celui d'un autre Juste comme Auguste Boyer. Cet officier n'était pas le pire des hommes, Hans Bellmer eut assez de patience et de ruse pour accepter de faire son portrait.

Guy Marchot qui rédige un livre à propos des Lettres des internés du camp des Milles a fait des recherches à son propos. Charles Goruchon est né le 5 septembre 1891 à La Rochefoucault dans la Charente. Il achève la première guerre mondiale avec le rang de lieutenant ; il est nommé Chevalier de la Légion d'Honneur en 1920, année de son mariage. Son métier est tout d'abord celui d'un chapelier ambulant. Vers 1937, avec son épouse qui confectionne des vêtements, il est à partir d'une boutique intitulée "Les Modes Charley", le fondateur du Village suisse de Paris. Il décèdera à Paris dans le 12° arrondissement, le 18 novembre 1961.

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Que peut-on écrire d'autre à propos du personnage qui apparait sur ce papier de format 28 x 22 cm ? Lion Feutchwanger et Alfred Kantorowicz qui étaient des intellectuels clairement engagés du côté de l'extrême-gauche estimaient tous deux que le capitaine se comporta à l'égard des détenus comme quelqu'un de sérieux et de loyal, André Fontaine laisse à plusieurs reprises entendre que Charles Goruchon était volontiers noceur et qu'il abusa de ses prérogatives lorsqu'il rencontrait les femmes des détenus .... Sa silhouette est pataude, ses yeux un tantinet rêveurs ne sont pas bouleversants, on pourrait l'imaginer issu d'une gentille opérette d'Offenbach. Reste pourtant le talent toujours vif d'Hans Bellmer : sa plume et ses rehauts de blanc transcendent subrepticement les traits de son visage, soulignent les joues, le nez, les galons et les décorations de l'officier. Quand on s'attarde sur ce dessin, on oublie qui fut portraituré, on pense davantage à son auteur. Quand bien même on discerne un peu d'opportunisme et de rouerie chez Bellmer, il s'agit toujours d'un artiste de grande acuité : la silhouette inévitablement ordinaire du capitaine n'est pas seulement gourmande ou bien bovaryenne, sa part de vérité est plus saisissante que prévu.

Lion Feutchwanger raconte dans son livre que dans ce camp terriblement funeste, il lui était presque impossible de lire un livre, il ne pouvait pas songer à écrire. Parce qu'il y a dans la silencieuse pratique du dessin quelque chose d'immédiat et de cursif, un artiste a souvent plus de capacité pour témoigner sur le champ, à propos de ce qui le requiert sous ses yeux. La réflexion qui revient quand on feuillette ces travaux, c'est que dans de très mauvaises conditions - aux Milles, tout pouvait incliner à la désespérance : certains se sont suicidés, la plupart des détenus étaient fatalement dépressifs - ces dessinateurs continuèrent de donner le meilleur d'eux-mêmes. On éprouve immédiatement du respect et de l'admiration vis-à-vis d'eux. Très vite, on fait silence.

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Le fusain où l'on découvre ci-dessus un joueur de guitare est une oeuvre sur papier d'Olaf Christiansen (1901-1989) qui arriva au camp des Milles à la mi-octobre 1939 et qui fut libéré le 23 février 1940 : pendant un instant, mais ce serait une affirmation sans preuves, parce que ce personnage est moustachu et puisqu'Henri-Pierre Roché disait qu'en 1942 à Dieulefit son ami jouait du banjo, on peut avoir envie de dire que ce musicien pourrait être Wols. D'un autre artiste, Jupp Winter (1904-1983), on découvrira ce groupe de promeneurs qui cheminent, enfoncent leurs mains dans leurs poches et tournent en rond mélancoliquement, sous la surveillance d'un porteur de baïonnette.

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D'autres dessins seront visibles dans cette exposition de la rue du Puits Neuf, certains sont humoristiques. En sus, grâce à deux grandes tables vitrées qui nous sont prêtées par Jérôme Blachon, le conservateur du Centre aixois des archives départementales, deux présentoirs permettront d'apprécier plusieurs échantillons de la collection des Philatélistes du Pays d'Aix.

Des timbres et des courriers des internés du camp

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Issus de cette collection, j'ai choisi de montrer dans cet article deux exemples de courriers. Le tout premier arbore de nombreux timbres de cette époque, il est rédigé par Isidor Goldstein. Né en Roumanie en 1899, Goldstein fut tout d'abord interné au camp d'Argelès, il arrive aux Milles le 15 janvier 1941. Trois courriers qu'il adresse aux Etats-Unis à sa femme Anny évoquent ses très longues démarches pour obtenir les visas et les billets qui lui permettront d'atteindre New-York. Après plusieurs déconvenues, il finit par réunir tous les papiers qui lui sont nécessaires : il embarquera le 28 avril 1942 par un bateau qui assure la liaison Marseille-Orange-Casablanca.

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Le second document implique un commentaire beaucoup plus laconique. Des amis aubagnais adressent une lettre à un interné qui s'appelle Berthold Maïmann. Leur courrier est plein d'encouragements et d'exhortations, ces personnes qui écrivent remuent ciel et terre pour que l'interné soit libéré du camp. La lettre qui lui est adressée date du 12 août 1942, jour très précisément depuis la gare des Milles d'un départ de convoi en direction de Drancy. Il s'agit comme on lit sur l'enveloppe d'un "retour à l'envoyeur". Le cachet rouge du vaguemestre indique que Maïmann est parti "sans laisser d'adresse". Berthold Maïmann était né le 3 janvier 1907 à Vienne en Autriche. Il arrive aux Milles en février 1941 et fait partie d'un Groupement de Travailleurs étrangers affecté à Aubagne le 17 octobre 1941. Il partira pour Auschwitz et ne reviendra pas : depuis Drancy, il était dans le convoi n° 20 du 17 août 1942.

Cet ensemble de traces, tous ces documents, les enveloppes, les lettres ainsi que les dessins qui ont été encadrés et mis sous verre, feront prochainement l'objet d'une donation dont la convention sera signée devant notaire par les Philatélistes aixois et les responsables du Site-Mémorial du Camp des Millles. Yvon Romero répète volontiers que la donation qu'il officialisera en tant que président de l'Association des Philatélistes donnera de la sève et du coeur à la grande coque et au béton armé de l'ancienne tuilerie.

Pour aiguiser notre compréhension par rapport à tous ces documents, Guy Marchot a publié en juillet 2012 un livre pour lequel un bulletin de souscription - voir plus bas - est disponible. Nous savions depuis longtemps qu'un monde abandonné des facteurs serait une monstruosité ... Sans une poignée de philatélistes-archivistes-chercheurs, à quoi donc pourrait ressembler la mémoire du Pays d'Aix ?

Alain Paire

Jusqu'au vendredi 23 mars 2012, exposition Hans Bellmer et les peintres inconnus du Camp des Milles. Galerie A. Paire, 3o rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence.Tél 04.42.96.23.67.

A PROPOS de cette exposition, on peut CONSULTER SUR CE LIEN une VIDEO DE QUATRE MINUTES de la chaîne Mativi-Marseille. 

 Lettres des internés du camp des Milles (1939-1942) 200 pages couleur, 250 illustrations, ouvrage de Guy Marchot publié par L'Association Philatélique du Pays d'Aix, B.P 266, 13608 Aix-en -Provence cedex 1. Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

L'inauguration officielle du Site-Mémorial du Camp des Milles s'est déroulée le 10 septembre 2012, date-anniversaire du dernier convoi parti de la gare des Milles pour Drancy. Une journée du Timbre fut organisée les 22 et 23 septembre.

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