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La légende veut qu’Alberto Breccia (Montevideo 1910- Buenos Aires 1993) et son fils aient caché sous terre les pages de sa biographie de Che Guevara pour échapper aux mains du régime argentin. Nous sommes en 1968 et l’historieta argentina est depuis quelques années un loisir à la portée de presque toutes les bourses. Breccia rencontre ce que l’Argentine compte de scénaristes et de dessinateurs engagés. Avec Hugo Pratt, il fonde l’école panaméricaine d’art de Buenos Aires, Il rencontre Oesterheld, José Muñoz qui fut son élève et Carlos Trillo dont la revue Satiricon est interdite en 1976. Réfugié en Espagne José Munoz fait la rencontre d’un autre exilé : Carlos Sampayo avec qui il livrera la série qui le fit découvrir au grand public, Alack Sinner. Il collabore alors régulièrement au Charlie Mensuel puis fait paraître dans (A suivre) le Bar à Joe. Il reste de cette époque des auteurs cultes qui depuis les années quatre-vingt en France planent dans l’inconscient des dessinateurs à la recherche d’une esthétique et d’un discours politique. Une filiation paraît évidente avec Tardi ou Bilal mais peut-être encore davantage avec Edmond Baudoin dont le premier livre Civilisations est voisin de publication de Mort Cinder de Breccia, à quelques mois de différences en 1981 et 1982 chez Glénat. Plus tard, Futuropolis acceptera en son sein des auteurs qui n’illustrent pas le monde moderne mais le critiquent et l’éclairent en Noir & Blanc.

Dans les années quatre-vingt-dix, notamment chez Amok édition, Baudoin mais aussi Kamel Khélif et Olivier Bramanti oeœuvrent en marge d’une bande-dessinée grand public. Ils affirment un goût pour la bichromie, la trichromie, le décadrement et s’enracinent dans une tradition littéraire et picturale.[1] Le Pont de l’Ange d'Olivier Bramanti paraît en 1999 chez Amok, il offre comme sujet le conflit en ex-Yougoslavie.[2] Cet ouvrage est le cinquième de la collection Feu ! où l'on retrouve justement Muñoz et Sampayo. Bramanti publia ensuite Le Chemin des Merles et Jeanne qui commente le défilé du Front National du 1er mai où il s’engage dans l’aventure d’une approche journalistique d’évènements non-fictifs en s’appuyant, comme pour Turquoise, sur des vidéos ou des photographies.

Entre journalisme et histoire

Edité au format italien, Turquoise offre à l'oeil des cases sans contours prenant toute la dimension de la page et qui sont composées en couleur directe. Leurs agencements avec le texte donnent l’impression d’un décalage alors qu’au contraire la sérénité qui émane du dessin renforce le commentaire, sec, journalistique, dans un jeu de réciprocité. Ainsi, face à des paysages empreints de sérénité où l’on imagine le vent à peine venir perturber des espaces où le vert domine, Frédéric Debomy, scénariste du livre, écrit : «Le renversement de la domination s’était déroulé dans le sang ».

Ce face à face avec un texte écrit au passé renforce la nostalgie qui émane du dessin et lui donne des allures de paradis perdu, délogé de son intemporalité par un texte neutre. Puis le récit avance, de deux cases par planche, entêtant, fataliste. La focalisation externe entretenue aussi bien dans les planches que dans le commentaire permet de gagner une certaine pudeur sur le contenu clinique du discours. Lorsque le personnage principal découvre sa soeur gisant parmi d’autres corps, ce que voit le lecteur, c’est la silhouette vue de dos face à cette scène qui se déroule dans un passé indéfini et pour toujours figé.

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Quand le massacre débute, les dessins se bornent à représenter des hommes ou tout au moins des silhouettes dont la violence est rythmée par des couleurs et des tâches plus sombres et plus nerveuses. Lors des descriptions les plus violentes, le dessin continue d’opposer des paysages à la narration qui déroule une violence sans fin comme s’il agissait contre, dans une forme de résistance. Parfois le texte se retire laissant à l’image le souffle et l’espace nécessaires.

Des hommes de dos ou de trois-quarts aux contours rongés par des tons clairs ou plus sombres se tournent parfois et viennent rompre un instant l’anonymat de l’horreur. Les visages regardent alors le lecteur mais la fixité que la peinture leur prête est aussitôt emportée par des mouvements de couleurs qui les place in fine dans un no man’s land où ils errent entre vie et fantasmatique.

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Le propos de ce livre est de dénoncer l’attitude ambiguë de la France dans le génocide du Rwanda à travers le regard d’une petite fille Tutsi. Du dessin au texte en passant par les silences et les blancs, toute la composition de l’ouvrage est tendue dans ce but : rendre compte de cette histoire où la raison a abdiqué. A la fin du recueil, Frédéric Debomy propose en quelques pages l’histoire du génocide rwandais et de l’opération Turquoise.

Après avoir essuyé plusieurs refus de la part des maisons d’éditions, cet ouvrage a trouvé un accueil dans la collection Les Cahiers Dessinés publiée chez Buchet et Chastel. Elle est dirigée par Frédéric Pajak qui depuis le début des années quatre-vingt-dix compose des livres où s’allient texte et dessin de façon inédite, des ouvrages qui contribuent à élargir le champ de la bande dessinée. Sa collection propose des signatures aussi diverses que Pierre Alechinski, Christian Dotremont, Henri Cartier-Bresson, Christian Boltanski, Cardon et Muzo ; les préfaces de ces livres sont rédigées par des écrivains comme Hervé Prudon et Dominique Noguez ou bien par le cinéaste Jacques Doillon.

Cyril Anton


[1] Baudoin a illustré Céline et Lautréamont, Kamel Khélif Le Prophète de Khalil Gilbran.


[2] Il peut appeler en imagination le Pont sur la Drina d’Ivo Andric.

Lors de ces dernières années ce fut L’association qui édita un bon nombre de Bande-dessinées politiques ou de reportage ; citons entre autres, Viva la Vida de Baudoin & Troubs, Auraucaria de Baudoin, HP de Lisa Mandel.

Frédéric Debomy est né en 1975 à Fontenay-aux-Roses (92). Il est scénariste et a travaillé avec plusieurs dessinateurs dont Louis Joos (Suite bleue en 2001, éd. Le Neuvième monde et Une Vie silencieuse en 2006, éd. Albin Michel), Edmond Baudoin (Taches de jazz en 2002, éd. Le Neuvième monde). En 2003 il publie Birmanie, la peur est une habitude aux éd. Khiasma (repris en 2008 chez Carabas). Ce livre marque le début de son engagement relatif à la situation politique de ce pays. Il assure par ailleurs la programmation du Festival international du film des droits de l'homme de Paris. 

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