Automne 1939, Walter Benjamin, dans un camp proche de Nevers PDF Envoyer
Choses lues, choses vues
Samedi, 08 Novembre 2014 09:39
Embarquement_01Frédéric Pajak,  exposition Noir et Blanc / Walter Benjamin.

Septembre 1939, la seconde guerre mondiale est déclarée. A Paris, des affiches dans les rues, des placards dans les journaux font savoir aux ressortissants étrangers, principalement aux exilés allemands et autrichiens venus chercher refuge dans "la patrie des droits de l'homme", qu'ils doivent se rendre dans des camps de "rassemblement".

Walter Benjamin quitte la chambre du 10 de la rue Dombasle qu'il sous-loue à son vieil ami le Docteur Fraënkel. Il ramasse des vivres et des vêtements, bourre une petite valise avec des papiers et des manuscrits personnels. La République française n'a pas répondu à ses démarches, les demandes de naturalisation qu'il effectue depuis plusieurs années sont inefficaces. Il n'est plus allemand, le régime hitlérien l'a déchu de sa nationalité d'origine. Il fait partie des éventuels "ennemis de la République" que l'administration prétend pouvoir identifier. En compagnie d'antinazis qui ont quitté comme lui l'Allemagne, au moins depuis 1933, Benjamin se rend le 4 septembre au stade de Colombes ; les conditions d'hébergement sont humiliantes et anxiogènes pour sa santé, depuis longtemps fléchissante.

 

Faute d'argent, Walter Benjamin n'a pas passé cet été de 1939 ailleurs que dans la grande salle de lecture de la Bibliothèque Nationale. Pendant l'année précédente, depuis juillet jusqu'à octobre 1938, il séjournait au Danemark ; Berthold Brecht l'avait convié, ce fut son dernier grand voyage. Sa plus récente escapade de cette année 1939, c'est un court passage en Bourgogne, sous les arcades de l'Abbaye de Pontigny. Paul Desjardins l'invite pendant la seconde quinzaine de mai, Benjamin donne une conférence à propos des Tableaux parisiens de Baudelaire ; il indique à Max Horkheimer (1895-1973) que la nourriture est "infecte", raconte avoir passionnément découvert le style des Pensées de Joubert parmi les quinze mille volumes de la bibliothèque du Centre culturel. Maintes fois reproduite, une photographie de Gisèle Freund évoque un ultime interlude. Walter Benjamin marche près d'un plan d'eau ; en fond d'image, on aperçoit le verger et les bâtiments qui abritent les Décades. Sa silhouette manque d'aisance, son torse s'épaissit. Benjamin regarde la tige d'un bouton d'or qu'il vient de ramasser.

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Walter Benjamin à la Bibliothèque nationale, 1937.

Charles Baudelaire est son grand travail. Le 26 juin 1939, il écrit à Gretel Adorno : "tu me ferais une grande joie si pour une bonne heure tu ouvrais un exemplaire des Fleurs du mal, si tu t'y cherchais avec mes yeux. Comme mes pensées jour et nuit sont à présent fixées sur ce texte, on se rencontrerait sûrement" ... "l'époque de la lente élaboration est derrière moi et il ne se passe pas de jour sans écriture". Il envoie fin juillet, à New-York chez Max Horkheimer, pour publication en revue, un chapitre de son opus baudelairien. Quelques semaines plus tard, la certitude de cette parution et la correction des épreuves redonnent vigueur à son moral.

Stade Yves-du-Manoir, et puis le Nivernais.

Avec toutes sortes de compagnons d'infortune, Walter Benjamin endure pendant neuf jours l'atmosphère exténuante du stade-vélodrome d'Yves-du-Manoir, à Colombes. Les bancs des gradins sont en pierre, Benjamin trouve place parmi des tas de paille pourrissante déversés sur la pelouse. Les gens se lavent avec des boites de conserve vides, des tonneaux de fer blanc font office de latrines. Pas d'ombre, du soleil sans merci. On leur sert un infâme pâté de foie qu'ils étalent sur des tranches de pain. Les montées d'angoisse, les incertitudes sont irrépressibles ; quelques-uns se suicident. Walter Benjamin renoue relations avec deux connaissances qui lui sont chères : Heinz Blûcher, le compagnon d'Hannah Arendt, et le critique de théâtre et traducteur Hans Sahl (1902-1993), un poète dont les textes furent accompagnés par des gravures de Franz Mazereel. Son témoignage évoque les péripéties de ce automne.[1]

Le 14 septembre, les prévenus prennent l'autobus sous surveillance militaire. On dirige trois cents hommes vers un train de wagons plombés qui attend en gare d'Austerlitz. Hans Sahl et Max Aron, un jeune homme qui s'est pris d'amitié pour Benjamin se sont débrouillés pour rester en compagnie du philosophe : "nous étions convenus, écrira Hans Sahl, de nous efforcer à n'importe quel prix, de rester ensemble". Le voyage est terriblement lent. Ils atteignent Nevers [2] pendant la tombée de la nuit. Max Aron porte la valise de Walter Benjamin, il faut deux heures de marche pour rejoindre un nouveau non-lieu : le château de Vernuches, une bâtisse et un domaine à l'intérieur duquel les autorités viennent de créer le Camp des travailleurs volontaires du Clos Saint Joseph. L'absurdité continue, tout est improvisé : point de lits, pas de tables ni de chaises. Max Aron prend l'initiative de loger Benjamin dans la soupente d'un escalier qu'il masque avec des sacs de toile.

Dans une lettre rédigée en français à son ami Pierre Missac (1910-1986), Walter Benjamin explique sobrement que "la maison de maître où nous sommes logés (au nombre d'environ trois cents) est située dans un petit parc. L'installation est évidemment des plus réduites, mais le paysage n'est pas sans agréments. Malheureusement c'est la saison des pluies et elles tombent abondamment dans le département". Dans une autre lettre adressée le 21 septembre à Adrienne Monnier (1892-1955), il fait le point de la situation : "Je me porte passablement. La nourriture est très large. Nous attendons avec impatience d'être fixés sur notre sort ... Quant à mes forces physiques elles ne valent rien. Je me suis affaissé au cours de la marche qui nous a conduits de Nevers à notre camp. Les médecins du camp m'ont mis "au repos" ".

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"De dos", dessin récent de Frédéric Pajak.

Projet de revue : le Bulletin de Vernuches.

Walter Benjamin n'est pas requis pour travailler comme ses compagnons, son coeur et sa santé ne le permettent pas. Ce dont il souffrira le plus, c'est du manque d'isolement. Il évoquera deux fois, dans deux lettres différentes, "le vacarme perpétuel qui l'entoure". Il propose de donner des cours de philosophie en échange de boutons de culottes ou bien de cigarettes. Il renonce à ce troc, se fixe pour objectif de s'arrêter de fumer. Il lie connaissance à Vernuches avec Hans Fittko, le compagnon de Lisa Fittko, qui l'année suivante, sera son passeur lors de son ultime tentative de franchissement de la frontière des Pyrénées. Sa grande lecture pendant ces semaines sera Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau "qui me charment profondément". Il imagine pouvoir créer sur place une revue "de très haut niveau" qui s'appellerait le "Bulletin de Vernuches" : cette revue servirait de "miroir de la vie du cantonnement" pour les internés et leur famille. Benjamin griffonne gravement, en français, un projet de sommaire [3]. Des conseils de rédaction sont convoqués et se réuniront plusieurs fois, à seize heures précises dans l'après-midi : Hans Sahl raconte que tout en débattant, les apprentis revuistes dont le périodique ne sera jamais imprimé, "boivent de l'eau de vie dans un dé à coudre".

Les internés ont le droit d'écrire et d'envoyer seulement deux lettres par semaine. Le plus urgent, ce sont les démarches qui permettront d'obtenir une éventuelle libération. Benjamin s'y emploie, Adrienne Monnier est mise au courant de la situation, elle se montrera - lettre à Max Horkheimer du 30 novembre - "inlassable et d'une détermination absolue". Jules Romains, Paul Valéry, le Pen-Club, Jean Ballard et Alexis Léger (Saint-John Perse fut autrefois traduit par Benjamin) rédigent des lettres de recommandation. Walter Benjamin est très ému par la missive de Paul Desjardins (1859-1940). Il a perçu lors de son passage à Pontigny que cet homme "est brisé". Il redit à Jean Ballard, lettre du 23 octobre, qu' "Adrienne Monnier m'a donné maints signes d'une amitié indéfectible. Hier encore j'ai reçu la lettre touchante entre tous, que Paul Desjardins m'a écrit d'une main, hélas, défaillante". De son côté, Jean Ballard qui fait lui aussi diligence et qui reverra Walter Benjamin à Marseille, en août 1940, joue son rôle, ne peut pas s'empêcher de redire incidemment à son correspondant combien sa collaboration fut précieuse lors de la publication de l'un des grands numéros spéciaux de sa revue : "Votre texte sur l'angoisse mythique chez Goethe, l'un des plus beaux fleurons du romantisme allemand".

Libéré fin novembre.

Adrienne Monnier et Jules Romains obtiennent l'avis positif d'une commission interministérielle au sein de laquelle l'aide du Directeur du département Europe du Quai d'Orsay, Henri Hoppenot fut décisive. La libération de Walter Benjamin est prononcée le 16 novembre. Il ne fera pas immédiatement retour à Paris. Sa lettre à Max Horkheimer, rédigée le 30 novembre, servira de première clôture à cet article : "enfin, je puis donc vous donner signe de vie. Je ne sais ce que nous aurons encore à traverser, et si des choses à venir ne vont pas faire pâlir en moi le souvenir des semaines passées. N'empêche que, pour l'instant, je suis heureux de les savoir révolues. Vous imaginez facilement ce qu'il y avait en elles de plus pénible, c'était le désarroi moral dans lequel on se voyait plongé sinon soi-même, au moins les voisins et les camarades. Si moi-même, j'ai pu, dans la plupart des cas, échapper à un tel désarroi, c'est en premier lieu à vous que j'en suis redevable, et je parle non seulement de votre sollicitude pour ma personne, mais de votre solidarité pour mon travail. L'appui que m'a donné la façon dont vous avez accueilli le "Baudelaire" m'a été hors prix". Au coeur de ses malheurs sans nom, la lettre qu'il écrit le 11 janvier 1940 à Gershom Sholem retentit d'une manière analogue : "la moindre lettre que nous pouvons aujourd'hui publier est une victoire arrachée aux puissances des ténèbres".

Depuis Vernuches, Walter Benjamin avait envoyé à Gretel Adorno le singulier et lumineux récit d'un rêve "étrange et pénétrant". Une ultime citation proviendra d'un courrier de janvier 1940, de nouveau rédigé pour Gretel envers qui l'on pressent moins que jamais, s'il entretient auprès d'elle un amour profond ou bien une très fine amitié : "Je me propose d'écrire une longue lettre ... Quant à ma santé à moi j'en ai pas à dire beaucoup de bien non plus. Depuis qu'un froid intense s'est installé chez nous je ressens des difficultés extraordinaires pour la marche en plein air. Je suis obligé de m'arrêter tous les trois ou quatre minutes, en pleine rue. Naturellement j'ai été voir le médecin qui a constaté une myocardie".

Alain Paire

[1]   cf d'Hans Sahl "Walter Benjamin au camp d'internement" in Pour Walter Benjamin, recueil de documents et essais sous la direction d'Ingrid et Konrad Scheurman, 1994.

[2]  Le 15 mai 2011, en présence des élus de la ville et de Bruno Tackels, auteur chez Actes-Sud de Walter Benjamin, une vie dans les textes (2009), une plaque commémorative a été apposée à Nevers à propos de l'internement à Vernuches de Walter Benjamin, sur le site Colbert, une placette qui prolonge la place de la Résistance.

[3]  Cf dans le n° 45 de la Revue des Revues, avril 2011, un article de Marianne Dautrey, "Les scintillations d'une pensée, Walter Benjamin, auteur de revues". 

Sur ce lien, on trouvera une chronique d'A. Paire, un web-document de sept minutes réalisé par la chaine Mativi-Marseille : Walter Benjamin à Marseille.

Les dessins qui accompagnent cer article figurent dans

Manifeste incertain,

recueil de Frédéric Pajak publié chez Noir sur blanc, automne 2012. A propos de ce livre,

sur ce lien, article d'Alain Madeleine-Perdrillat.

 

 

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