Choses lues, choses vues
1967-1968 : Pierre Michon et l'Atelier Théâtral Riomois PDF Envoyer
Choses lues, choses vues
Mardi, 14 Février 2012 09:01
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             Marcel Col, Pierre Michon et Bernard Maume, En attendant Godot, novembre 1969.

Avant d'évoquer Pierre Michon et quelques-unes des silhouettes d'une troupe de théâtre amateur qui vaquait entre Riom et Clermont-Ferrand, je voudrais raconter, sans trop de longueurs, comment les choses du théâtre et de la culture pouvaient se vivre, voici déja quarante-cinq ans, dans cette province auvergnate du Massif central. Riom, dans le Puy-de-Dôme, comptait 15.000 habitants : la cité judiciaire entretenait sans effort son surnom de "belle endormie", les pierres de Volvic des vieux quartiers n'étaient pas clémentes, les hivers étaient rigoureux, l'enseignement livré au lycée Michel de L'Hospital était rarement novateur. Notre professeur de "rhétorique" s'appelait Jean Vialatte, nous aimions sa personnalité et ses réparties : cet enseignant quelquefois revêche nous parlait de Voltaire et de Paul-Louis Courier, nous récitions sans bien comprendre Racine, Philemon et Baucis, ou bien des vers grecs.

Chaque fin d'année scolaire, rue Hellénie, l'unique spectacle que nous venions voir, c'était une maigrichonne et solennelle distribution des prix qui se déroulait au Ciné-Théâtre du Rexy. Dans le centre ville, rue Delille, il y avait peu de places assises au cinéma Lux : il s'y programmait des peplums, Lino Ventura et Angélique, marquise des anges. Cependant, tous les mois, se produisait une vraie ouverture : un bienfait sans pareil, un Ciné-Club merveilleusement volontariste donnait à voir Jacques Tati, Luis Bunuel et les néo-réalistes italiens. Rue de l'Horloge, en amont de l'église du Marthuret, il y avait quoi qu'il arrive, la Maison de la presse Florent, une poignée de nouveautés du côté des livres de poche. Dans la proximité du quotidien La Montagne et des pages colorisées de Miroir-Sprint, j'achetais des romans de Dostoïevski et mes tout premiers livres de la collection Poche / Poésie : Eluard, Lorca et puis soudainement, Fureur et mystère.

Assez souvent, pendant les dimanches et plusieurs soirs par semaine, pour échapper à la solitude, il y avait pour ce qui me concernait, une activité foncièrement libérante : la course à pied, les entraînements de fond autour du Stade Dumoulin ou bien à La Varenne, le "cross-country" quand il faisait froid. Quelques semaines avant l'été, se programmaient, sur les cendrées des pistes, quatre ou cinq compétitions pendant lesquelles on donnait toute son énergie. Un personnage foncièrement gentil, André Vachon-France était le très peu bavard, l'impeccable et constant entraîneur de la section d'athlétisme de l'Amicale Laïque Riomoise.

Marcel Col et Bernard Maume : L'Atelier Théâtral Riomois.

Dans cette Amicale, une activité de théâtre venait d'être fraîchement créée. Un ami - Alain Vannaire m'avait fait connaître le Madrid de Guy Bontempelli, il courait magnifiquement le 250 et le 400 mètres - m'avait recommandé l'expérience qu'il venait de vivre en compagnie de la troupe de théâtre de l'Amicale. Vannaire me parlait du climat de confiance qu'avait su établir le metteur en scène ; il insistait pour que je vienne aux répétitions. J'avais assisté à l'une des représentations où cet ami chantait brièvement. Son metteur en scène était un professeur de collège trentenaire, un homme barbu et blond avec de grands yeux chercheurs qui s'appelait Marcel Col ; le texte qu'il avait choisi de monter s'appelait Anne de Berlin.

Je me souviens qu'Antoinette Ehrard qui enseignait le français en classe terminale, était venue voir ce tout premier spectacle de l'Atelier Théâtral Riomois, en compagnie de son époux Jean Ehrard. Ce dernier personnage fut quelques années plus tard le maire de Riom. Jean Ehrard est un universitaire de grande finesse, un spécialiste du Siècle des Lumières. En classe, nous avions pendant quelques minutes commenté ce premier spectacle de L'Atelier, nous avions sans effort trouvé que la jeune femme qui jouait le rôle principal avait quelque chose d'Antigone : pour nous aiguiller, Antoinette Ehrard avait indiqué que cette mise en scène se situait du côté du théâtre grec et de Berthold Brecht, à propos de qui nous ne savions strictement rien.

Survint la rentrée de 1966. J'entamais des études à la Faculté des Lettres de Clermont-Ferrand, je prenais chaque matin le train, je continuais d'habiter Riom. Un soir d'octobre, se trouvèrent réunis pour une première fois, quelques-uns des éléments qui constituèrent le premier noyau de l'Atelier Théâtral Riomois. Exception faite pour Nanou, la personne qui jouait le rôle proche d'Antigone, les acteurs d'Anne de Berlin ne poursuivaient pas l'expérience. Marcel Col retrouvait pour ce moment de rentrée un ami proche, Jean-Gil Grandet qui s'était chargé de recruter parmi les étudiants de la Faculté des Lettres des apprentis-comédiens. Jean-Gil avait été interne au lycée de Guéret ; cet acteur-musicien-chanteur, ce barbu gentiment moqueur entraînait avec lui le Creusois Pierre Michon que je vais évoquer plus longuement. Pendant ce soir-là, Marcel Col qui fut à partir de 1966 et jusqu'à maintenant, le metteur en scène permanent de la troupe riomoise, liait fermement connaissance avec l'une des clefs de voûte de son avenir théâtral, en la personne de Bernard Maume.

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                    Marcel Col, juillet 2010, Avignon.

Nous étions des garçons et des jeunes filles de 17 ou bien de 22 ans, les deux uniques adultes étaient Marcel Col et Bernard Maume qui venait d'être nommé professeur de français au lycée Michel de L'Hospital. Maume amenait immédiatement avec lui, dans ses gestes, ses mimiques et ses réflexions, quelque chose de foncièrement différent. Il avait eu la chance d'écouter les cours de philosophie que donnait à Clermont-Ferrand Michel Foucault. En tant que coopérant, il avait vécu pendant deux ans en Martinique. Il avait débuté dans le théâtre à la faveur d'une rencontre avec Salvat Etchart dont il parlait avec respect et affection, quelques semaines avant qu'il n'obtienne le Prix Renaudot, pour un livre du Mercure de France qui s'appelait Le Monde tel qu'il est ; en 1985, cet écrivain se tira une balle dans le coeur. La culture personnelle de Bernard Maume était très sympathiquement déroutante. Il n'aimait pas uniquement Molière et les grands classiques : il nous parlait de Boris Vian et des Exercices de style de Raymond Queneau. Maume détestait l'esprit de sérieux et la routine de nos provinces. En guise d'antidote, il préconisait la dérision ou bien la parodie. Il aimait décrire et raconter les dessins de Chaval ; l'une de ses plus fortes admirations était clairement Samuel Beckett.

Maxime Gorki /Les Bas-fonds.

Pendant ce soir d'octobre 1966, Marcel Col nous expliqua brièvement qu'il voulait mettre en scène Les Bas-fonds de Maxime Gorki, une pièce du répertoire qui convenait bien aux modèles Vilar / Tnp qui orientaient sa démarche ; nous savions vaguement qui pouvait être ce Russe respecté, nous n'avions pas vu l'adaptation cinématographique de Jean Renoir dans la distribution duquel, nous l'apprendrons bien plus tard, émergent Jean Gabin et Louis Jouvet. Ce qui était réellement audacieux de la part de Marcel Col, c'était de vouloir représenter cette pièce difficile à monter avec une poignée de personnes qui, à quelques exceptions près, étaient des archi-débutants. Nos gestes et nos connaissances en matière de théâtre étaient terriblement gauches, nous n'étions pratiquement jamais montés sur une scène : il était pourtant convenu que vaille que vaille, nous jouerions les Bas-fonds en public, avant que ne vienne l'été. Marcel Col semblait n'avoir pas de crainte, le socle de ses années futures s'esquissait. Il nous faisait confiance, son intuition n'hésita pas longtemps pour faire des choix parmi la petite quinzaine de personnes qui souhaitaient participer à cette aventure : trois ou quatre semaines plus tard, les rôles étaient fermement répartis.

Marcel Col assumait simultanément le rôle du metteur en scène et du personnage majeur de la pièce : chez Gorki, il serait "Le vieux". Bernard Maume était "L'Acteur", Pierre Michon devint "Le Baron". Marc Duiker, un étudiant en psychologie, décrocha le rôle de Satine, Jean-Gil campait un Boubnov bougonnant. Je me souviens assez bien à qui correspondaient les rôles du Tartare, de Pétel, du Maçon, de Kostylev et du commissaire de police, des photographies de cette époque donnent des images précises de l'une de nos repétitions, quelques soirs avant "la première" ; parmi les jeunes femmes, il y avait Natacha et Vassilissa. Un troisième rôle me fut affecté, celui de Kletsch, un serrurier sans emploi dont l'épouse Anna, tuberculeuse, était en train de passer de vie à trépas. Je n'aimais pas profondément devoir jouer ce rôle, et pourtant cela n'avait pas d'importance.

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Les Bas-Fonds, 1967, A l'accordéon, Jean-Gil Grandet. Derrière lui, Pierre Michon. A droite, Satine.

Pour chacun d'entre nous, quelque chose d'inédit, une expérience nouvelle commençait. Nous faisions tout de même de vrais progrès, nous aimions beaucoup, nous manquions rarement le rendez-vous hebdomadaire du mardi soir pendant lequel nous venions répéter nos rôles. Les pactes étaient définitivement scellés. Quand bien même nous ne montions sur scène que pendant quelques minutes, rien n'était pesant : dans nos existences d'étudiants, quelque chose de loyal et d'irréfléchi façonnait cette solidarité. Tout en proférant nos textes, nous appréhendions ce que pouvait être une mise en scène : avec beaucoup de souplesse et de vigilance, Marcel Col menait sa barque. Comme s'en souviendra quarante années plus tard Bernard Maume, dans le livre de chroniques qui raconte ce que fut l'Atelier Théâtral Riomois, pendant cette année 1967, "les comédiens entrent si bien dans le jeu qu'ils adoptent pour un long temps le nom fétiche de leur rôle".

Les répétitions se déroulaient au premier étage d'un établissement scolaire de la rue Victor Basch, dans l'ombre de l'église Saint-Amable et des Halles. On traversait un maussade couloir, un sombre escalier de pierre nous conduisait au premier étage du local que l'Amicale nous réservait. Des parquets grinçants, des alignements de chaises et des murs recouverts par de moches rideaux jaunâtres nous accueillaient ; nous n'y prenions pas garde. Dans le fond de ce local, une surélévation évoquait une scène de théâtre de patronage. Marcel Col avait demandé à son frère de construire un dispositif un peu plus flexible : une sorte de proscénium, une avancée fraîchement bâtie permettait de disposer de deux niveaux scéniques.

Une fois la répétition finie, on se retrouvait pour quelques moments de palabres et de plaisanteries à la brasserie "La Caravelle", sur le bord du boulevard, dans la proximité de la salle des ventes aux enchères. Quelquefois, Bernard Maume qui semblait avoir médiocrement dîné évoquait "le petit bruit de l'oeuf dur sur le comptoir d'étain", les apprentis-acteurs consommaient un bock de bière ou bien du "lait-orgeat". Il fut question des colonels grecs qui s'étaient emparés de la Grèce. Nous ne pouvions pas imaginer que les journées de Mai 1968 allaient bientôt survenir, Pierre était parmi nous la seule personne qui sache vraiment ce qu'étaient la FER, le PCMLF ou bien l'Unef.

Pour écrire cet article, je n'ai pas voulu relire Les Bas-fonds. Il y a quelques années, j'ai consulté le texte d'une traduction qui n'était pas celle que nous avions utilisée, ce livre m'est tombé des mains. Nous avions parfaitement incorporé son texte. Lorsque nous nous croisions pendant la semaine, dans les parages de Clermont, les répliques fusaient immédiatement. Certaines d'entre elles continuent de cheminer dans ma mémoire. "C'est souvent qu'ils la battent, à présent"... "Mon organisme est empoisonné par l'alcool"... "Une fois encore jouer, après plus jouer"... "Réduis-moi ma dette de moitié !"... "L'instruction, c'est de la foutaise ! ce qui compte, c'est le talent !", ces fragments qui ne peuvent rien dire à qui ne les entendait pas chaque semaine, servaient entre nous de mots de passe permanents. Jean-Gil Grandet, avec sa voix sourde qui se souvenait de Marc Ogeret, nous avait appris une musique qu'il avait composée ; il nous arrivait de chanter maladroitement un couplet qui commençait ainsi "O mes chaînes, chaînes de fer, vous mes gardes sans pitié"...

L'incipit de la pièce, "Et après", "Et puis après !", il revenait à Pierre Michon alias Le Baron de le proférer avec sècheresse, ou bien avec exaspération. On me demandait de racler pendant ces premiers moments une espèce de ferraille, je devais mimer mon métier de "serrurier". La pièce se déroulait dans un décor tout à fait sommaire : au fond de la scène, un escabeau et puis un trompe-l'oeil, une manière de soupirail. Maxime Gorki racontait comment vivaient des gens sans ressources, des déclassés et des rejetés comme Le Baron qui disait détenir, pour décliner son improbable identité, "des documents qui ne valent rien""Le vieux", quand il fit connaissance avec lui, s'étonna narquoisement : "J'ai connu un comte et un prince ... Un Baron, je n'en avais jamais rencontré". Pierre Michon jouait fort bien sa blessure d'amour-propre, lorsqu'il écoutait cette réplique. Le scénario était limpide, un simple prétexte pour plusieurs épisodes : l'un des moments les plus dramatiques était une rixe au terme de laquelle l'infâme marchand de sommeil qui hébergeait ces personnages désargentés était dûment étranglé par l'amant de sa femme, la belle Vassilissa. "L'Acteur" déclamait quelques vers insipides de Béranger, il ne parvenait pas à s'en souvenir, pas plus que des applaudissements de son public d'autrefois. Il disait avoir joué le rôle du Fossoyeur dans Hamlet. Quand s'éteignaient les dernières lumières, on apprenait qu'il venait de se pendre. Le spectacle fut présenté deux fois à Riom, le 13 et le 14 mai 1967, quelques jours plus tard à Clermont-Ferrand, sur la petite scène de L'Essai, rue Torrilhon.

Pierrot le fou, Borges et la Baleine blanche...

Dans les cafés de Clermont-Ferrand, pas très loin du jardin Lecoq, ou bien dans les bibliothèques, j'apercevais Pierre Michon qui bougeait beaucoup et restait rarement en place ; quelquefois, nous prenions ensemble un plateau-repas au restaurant universitaire. En ce temps-là, Pierre était étonnamment généreux, il ne se satisfaisait jamais de ce qui pouvait arriver ; il venait chercher autrui, il allait à la rencontre de ses amis. Il me semble que le théâtre le requérait parce qu'entre autres ressources, il lui permettait de pratiquer des essais de voix. Michon portait le plus souvent les pull roulés de cette époque, affectionnait particulièrement de pouvoir arborer de grands manteaux ainsi qu'un costume de velours noir. Ce qui n'était jamais lassant dans sa conversation, ce qui ouvrait soudainement des tas de perspectives, c'étaient les innombrables citations dont il gratifiait ses interlocuteurs, les assonances des anecdotes qu'il nous livrait.

Cela s'appelle "Notre jeunesse", on peut très bien le vivre sans nostalgie. Je n'écris pas tout ceci uniquement avec le recul d'aujourd'hui, Pierre Michon n'est pas une personne en face de qui je peux être inconditionnel. Une chose avait valeur d'évidence, je pressentais immédiatement que Pierre vivait dans les plis d'une histoire différente. Il finissait sa licence de Lettres, passait un ultime certificat de philologie dont il séchait la plupart des cours. Son intention était de rédiger un mémoire de maîtrise à propos d'Antonin Artaud ; l'idée de devoir préparer le Capes ou l'Agreg et de devenir un enseignant l'indisposait souverainement, il s'y refusait totalement. Bien qu'il n'ait rien publié, Pierre Michon était foncièrement, à mes yeux, "un écrivain", tout au moins un extraordinaire éclaireur, un aventurier qu'il fallait spontanément situer du côté de la littérature. Un jour d'hiver, avec Satine/ Marc Duiker qui était dans la troupe l'un des compagnons qu'il préférait, Michon était parti pour assister nuitamment au Sigma de Bordeaux. In extremis il avait réservé au téléphone des places afin de venir voir le Living Theater, j'étais bouche bée lorsqu'il me racontait ce spectacle. Il faisait terriblement froid pendant leur voyage, Satine avait involontairement brisé la vitre de la brinquebalante 2 CV de Pierre.

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                Pierre Michon et Bernard Maume, Richard III , la Tour des pompiers du Stade Dumoulin de Riom.

Tout de même, dans ce Massif central plutôt pesant, un brin de modernité parvenait à nos oreilles. A la radio, Gilles Sandier et Georges Charensol se chamaillaient pendant Le Masque et la plume, la tribune musicale d'Armand Panigel m'apprenait ce que pouvait être un "legato" ; au Nouvel Obs Jean-Louis Bory succédait à Michel Cournot dont nous étions allés voir Les Gauloises bleues. Entre deux cours de fac, je me rendais dans un petit cinéma proche de la place de Jaude, j'aimais profondément Mouchette et Au hasard Balthazar. Pierre Michon avait vu plusieurs fois Pierrot le fou, il répétait "Ploum, ploum tralala" presque aussi bien que Belmondo ; sa mémoire était parfaite, il récitait fougueusement les citations d'Elie Faure qu'on écoute au début du film de Godard, quand il est question de "l'enfance assassinée" des petits infants de Vélasquez.

Pierre me parlait d'Achab et de la baleine blanche de Moby Dick, ou bien des Travailleurs de la mer d'Hugo ; il était parti en vacances avec Satine en Bretagne, il disait que c'était "sa patrie d'élection". Un jour, il me mit entre les mains rien moins que L'Aleph de Borges, il me raconta l'histoire insensée d'Homère se souvenant d'"Argos, chien d'Ulysse". Pierre Michon connaissait par coeur cette citation qui prétend que fut inventée L'Odyssée, "il y a déja mille cent ans" : le protagoniste inventé par Borges en sait "très peu, moins que le dernier rhapsode". Pierre m'enjoignit de lire illico la nouvelle titrée L'écriture du Dieu. Cette histoire m'avait stupéfait. Le lendemain, je m'étais hâté d'aller acheter rue des Gras, en contrebas de la cathédrale, chez le libraire Jean Rome qu'il m'avait recommandé, l'un des premiers ouvrages de ma bibliothèque personnelle qui ne fut pas un livre de poche, mais un exemplaire de la première édition du livre traduit par Caillois.

Avec Bernard Maume et Marcel Col, Pierre Michon évoquait avec une intense admiration La dernière bande de Beckett. Il aimait se souvenir de Cincinnatus quittant sa charrue pour revêtir les habits du guerrier, je continue de l'entendre déclamant gravement des vers de Virgile : "Ibant obscuri sola sub nocte per umbras". Michon ne savait presque rien du monde sportif. Juste après "le grand fusil" Raphaël Geminiani qui tenait brasserie en centre ville, Roger Walkowiak fut l'unique nom de coureur cycliste dont il put me parler : ce rarissime personnage, vainqueur par surprise du Tour de France, habitait les parages de Montluçon.

Par contre, Baudelaire ou bien Faulkner surgissaient fréquemment pendant ses conversations de bistrot. Pierre Michon proférait les vers où se révèlent les "soirs illluminés par l'ardeur du charbon", pendant lesquels "nous avons souvent dit d'impérissables choses". En ce temps-là, Pierre était quelqu'un de drôle ; son humour, ses plaisanteries et son énergie me remontaient le moral. L'écoutant, on souriait, on ne lui en voulait jamais quand il faisait le pitre, quand il buvait trop ou bien quand il se mettait dans de rageuses colères. On devenait attentif et mémorieux, le souffle de la littérature passait au-dessus de nos fragiles têtes, le verbe et les songes changeaient de dimension.

Epilogues

En 1968 l'ATR, acronyme de l'Atelier Théâtral Riomois,  ajoute deux pièces à son répertoire : C'est la guerre Arlequin, une farce de Goldoni, et puis surtout En attendant Godot sont mis sur le chantier. En contrepoint à cette double entreprise, Bernard Maume me demande de participer à Mer libre d'Emmanuel Robles, avec des lycéens parmi lesquels figure Jean-Claude Zicola, l'actuel maire de Riom. Les quatre rôles du texte de Samuel Beckett sont promptement distribués : Vladimir et Estragon sont joués par Bernard Maume et Marcel Col, Pozzo et Lucky incombent à Pierre Michon et Jean-Gil Grandet. Quand survient le mois de Mai, le quatuor vient répéter son texte dans un amphithéâtre de la Faculté des Lettres de Clermont-Ferrand. Le travail autour de Beckett se prolonge pendant l'automne de 1969. Jean-Gil s'en va vers le Sud pour poursuivre ses études, il est remplacé par François Cholley.

Je quitte Riom et Clermont-Ferrand en juin 1968, je ne peux pas témoigner de ce que furent les expériences théâtrales de Michon qui joue avec l'ATR, en plein air, à côté de la Tour des pompiers du stade Dumoulin, dans Richard III de Skakespeare, et puis dans Yvonne, princesse de Bourgogne de Gombrowicz. Par la suite Pierre Michon rejoint pour quelque temps la petite troupe stéphanoise du Théâtre d'Essai Kersaki qui décide de s'établir à Clermont. Après quoi, il oeuvre sans trop de réussite avec la compagnie du Théâtre éclaté qu'Alain Françon lance à Annecy.

La suite ne relève pas du théâtre, bien des années s'écoulent. Les biographes de Pierre Michon retraceront un jour ses difficiles périples. Très sérieusement et très fortement, j'imaginais que Pierre dont je n'avais pas la moindre nouvelle ne filait pas du très bon coton, mais qu'un jour, si tout pouvait aller mieux, je redécouvrirais son nom sur la table d'un libraire ... Ma seconde hypothèse fut la bonne, mon espérance ne fut pas déçue, en dépit de la longueur de l'attente : dans le courant de février 1984, je rencontrais soudainement à Aix-en-Provence, rue Fauchier, dans une échoppe de librairie dont l'existence fut brève, la couverture blanche et rouge du Gallimard des Vies minuscules. Je demandai au secrétariat de la rue Sébastien-Bottin de bien vouloir faire suivre le courrier enthousiaste que je postais immédiatement.

Dans un dossier que je n'avais pas rouvert depuis longtemps, je retrouve la lettre que Pierre m'envoie quelques semaines plus tard : "Mon retard à te répondre est à peu près inqualifiable ... Ta lettre a été ma première lettre de lecteur". Le 3 mars 1984, accompagné d'un dessin censé le représenter, Pierre Michon était salué dans un article de Bernard Alliot, publié dans la première page du Monde des Livres. Un second article paraissait quelques jours plus tard dans La Quinzaine Littéraire, cette fois-ci accompagné d'une photographie où l'on voit Pierre en costume cravate, maniant avec inquiétude le stylo d'une signature en librairie. On sait que pendant sa première année de diffusion, les Vies minuscules ne rencontrèrent pas le succés qu'elles méritaient. Michon a l'habitude de rappeler que son tout premier pointage de vente chez Gallimard fut de 1917 lecteurs. J'avais coutume de dire que, sans mon zèle de lecteur enthousiaste qui s'obstinait afin de propager la bonne nouvelle, le chiffre de 1870 n'aurait peut-être pas été atteint.

Entretemps, nous nous étions téléphoné, nous avions convenu de nous voir à Paris pendant une journée de novembre 1984 : rendez-vous fut pris près du Luxembourg, dans l'espace de la défunte librairie Autrement. Une autre fois, j'essaierai de raconter une visite que je lui rendis dans son studio d'Olivet, près d'Orléans, au 23 de l'allée des Roitelets. Pierre passa quelques heures à Aix-en-Provence lors d'un été où il se trouvait en séjour dans le Var. Ma grande fierté est d'avoir pu m'entretenir à son propos, avant qu'ils ne se connaissent, avec Gérard Bobillier que j'avais hébergé pour une nuit dans un studio d'Aix, à qui j'avais montré les Vies minuscules que Bob / Verdier n'avait pas encore déchiffré ... Sur la page de garde de Vie de Joseph Roulin, je relis la dédicace de Pierre : "Pour Alain grâce à qui le facteur habite précisément rue Trigance (et grâce à qui aussi j'ai rencontré mon éditeur !), 7 mars 1988".

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                     28 mars 2008, anniversaire de Pierre Michon, une terrasse de café, Aix-en-Provence.

Pierre Michon a raconté dans les deux pages d'un texte qui forme la préface d'un livre composé par Marcel Col et Bernard Maume, Grandes chroniques et petites histoires de l'Atelier Théatral Riomois, ce que fut l'une des plus mémorables représentations d'En attendant Godot, en novembre 1969. L'ATR poursuit aujourd'hui ses aventures, s'offre toutes sortes d'audaces qu'il faudrait détailler, le livre que je viens de citer les raconte impeccablement. Son répertoire ne cesse pas de s'élargir, sa longévité est incroyable : cela mérite toutes sortes de superlatifs, ces Auvergnats d'adoption ont joué Arthur Adamov, Aristophane, Thomas Bernhard, Berthold Brecht, Jean Genet, une adaptation de Jacques le Fataliste, Jean-Claude Grumberg, Vaclav Havel, Eugène Ionesco, Paol Keineg, Eugène Labiche, Marivaux, Mishima, Obaldia, Shakespeare et Tchekhov, ils ont initié au théatre plusieurs classes d'âges. Il faut se rendre sur le site internet de l'ATR, on sera heureux de constater que Marcel Col et ses proches amis - Bernard Maume joue moins souvent, mais il est le trésorier de la Compagnie - continuent de fomenter des projets rigoureusement merveilleux.

Pendant l'été 2010, j'ai revu Marcel Col lors d'un passage en juillet à Avignon. Heureux de nous retrouver mais tout de même déçus parce que nous avions espéré que Pierre Michon puisse remonter sur scène ... C'était une magnifique utopie, Pierre avait accepté de figurer dans le Richard II de Shakespeare que montait Jean-Baptiste Sastre, avec Denis Podalydès dans le rôle-titre. Pierre Michon était partant pour jouer en juillet dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes le rôle de Jean de Gand, père de Bolingbroke, dans une traduction de Frédéric Boyer ! Ce projet n'eut pas de suite. Un accident de santé, une sale maladie l'empêcha d'honorer son engagement.

Par contre, mais je ne peux pas en témoigner directement, il faudrait évoquer les retrouvailles qu'effectuèrent en novembre 2009 à Clermont-Ferrand, Marcel Col, Bernard Maume, François Cholley et Pierre Michon. Leur ami Jean Rome venait de mourir : pendant les obsèques, Jean-Gil avait lu un texte que Pierre avait spécialement rédigé, en mémoire de Rome. Un peu après l'enterrement, les quatre acteurs du Godot de 1969 décidèrent de se retrouver, ils rejoignirent tous ceux que le départ de ce magnifique libraire chagrine. A la faveur de cette réunion, ils rejouèrent ensemble le premier acte d'En attendant Godot .... Servante au très grand coeur, une fois de plus présente, une proche amie, Agnès Castiglione pourrait raconter ce que fut cette émouvante soirée.

Alain Paire

Adresse de l'ATR : 20 rue Amiral Gourbeyre, 63.200 Riom. Grandes chroniques et petites histoires de l'Atelier Théâtral Riomois , textes de Bernard Maume, Marcel Col et Pierre Michon, disponible aux Presses Universitaires Blaise Pascal de Clermont-Ferrand.
A propos de Jean Rome, cf  Dans la librairie, sous la direction de Maguy Pothier, photographies de Jean Rome, textes de Pierre Michon, Jean-François Manier, Patrick Cloux, Jean-Pierre Siméon, Jean-Pierre Chambon, Philippe Dumoulin, Joëlle Basso et Claude Tain.

 

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Choses lues, choses vues | Vendredi, 2 Novembre 2012

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Photographie de Jacqueline Salmon parue dans un autre livre de J-C Bailly, "Rimbaud parti", éd. Marval , 2006. Le défi et le pari du livre de Jean-Christophe Bailly, la...

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CHAISSAC / MOUGIN, une correspondance

Choses lues, choses vues | Mercredi, 10 Octobre 2012

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  Il faut donner aux hommes conscience de leur valeur. Gaston Chaissac La correspondance Chaissac / Mougin, cinquante-huitième livraison de la revue TRAVERS,  est un événement  qui se présente sous une...

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1937 / 1940 : Max Ernst, à Saint-Martin d'Ardèche et au camp des Milles

Choses lues, choses vues | Vendredi, 14 Septembre 2012

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Leonora Carrington et Max Ernst (archives Lee Miller) Né en 1891 à Brühl, une petite ville de la province rhénane, Max Ernst s'établit en France en 1921. Sept années...

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Les sculptures de Dominique Périer, texte de Gérard Allibert

Choses lues, choses vues | Jeudi, 9 Août 2012

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Solitude, sculpture de Dominique Périer. Sur son site qu'on peut consulter sur ce lien, voici comment Dominique Périer présente son travail : "Depuis quelques années, j'arpente la rivière qui passe...

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