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Frédéric Pajak : "Noir et blanc / Walter Benjamin". Imprimer Envoyer
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Mardi, 15 Mai 2012 04:45
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Desssin récent de Frédéric Pajak, série Walter Benjamin.

Parmi la quarantaine de dessins réunis jusqu'au 28 avril 2012 rue du Puits Neuf, on retrouvera des images à la fois sombres et familières, des petits formats qui surgissent au détour d'une page, dans plusieurs livres de Frédéric Pajak, L'immense solitude, Le Chagrin d'amour, J'entends des voix. Par exemple, un panoramique des usines de Turin, la cage d'escalier et l'ascenseur de l'immeuble où Primo Levi rencontre sa dernière heure, l'étrangeté d'un personnage dans un désert du Niger, Frédéric Nietzche représenté avec une poitrine recouverte de tatouages, de sombres halls de gare, les rivages de Sorrente, un portrait de Freud ou bien encore les ruines de Pompéï.

A quoi s'ajoutent, issus d'une publication fin mars 2012 dans la Revue de Belles-Lettres de Genève, dix dessins qui relèvent de la série que Frédéric Pajak publie en octobre aux éditions Noir sur Blanc, Manifeste incertain / Walter Benjamin, rêveur abîmé dans le paysage. Ces dessins à l'encre et à la plume ont pour principale origine les récits de deux voyages en bateau que Benjamin effectua en troisième classe, en 1927 ainsi qu'en avril 1932. Son navire portait le nom d'une ville de Sicile. Le Catania embarquait ses passagers à Hambourg, rejoignait Naples au terme de douze jours de croisière, après franchissement du détroit de Gibraltar ; de brèves escales permettaient de découvrir Séville, Cordoue, Barcelone et Gênes.

Walter Benjamin aimait profondément se souvenir de sa grand-mère qui fut l'un des exemples qui l'incita pour entreprendre de parcourir l'Europe de l'entre-deux guerres. Ce fut l'une de ses premières collections : il conservait les cartes postales qu'elle lui envoyait lorsqu'il était gamin, des images de ses croisières marines et de ses randonnées dans le désert à dos de chameau.

Un paquebot secoué par les flots d'une tempête, une embarcation qui abandonne ses ports d'escales, des éclairages nocturnes scandent l'évocation de Frédéric Pajak qui cerne progressivement les vagabondages du philosophe. En 1932, "bibliomane, il s'était résolu à acheter moins de livres pour mieux claquer ses économies dans des voyages". Dans l'un des curriculum qu'il compose, il se présente comme un "chercheur et écrivain indépendant, sans confession, sans affiliation à un parti politique". Il vient d'atteindre sa quarantième année. Il songe à ses collègues philosophes, chercheurs, traducteurs, essayistes ou bien universitaires ; il se perçoit, raconte Pajak, comme quelqu'un de "désespérément déplacé au milieu de ce monde de professionnels".

Avec son double travail d'écrivain et de dessinateur, Frédéric Pajak m'a souvent fait penser à cette phrase qu'Antonio Tabucchi avait prononcée lors d'une Fête du Livre organisée en 2000 à Aix-en-Provence par les Ecritures croisées d'Annie Terrier. Antonio Tabucchi qui passait sans transition de l'italien au portugais, la seconde langue élective à partir de laquelle il lui arrivait d'écrire ses propres livres, éprouvait que cette dualité rythmait les intermittences de sa mémoire : elle lui permettait "d'oublier dans une langue et de se souvenir dans une autre". Passant continuellement du texte au dessin, Frédéric Pajak accomplit un périple analogue, suscite le même genre d'égarement.

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Desssin récent de Frédéric Pajak, série Walter Benjamin.

Ses dessins échappent au statut servile de l'illustration. Ils induisent des flashs-back, des moments d'humour, de plaisir et de perplexité, de la fascination ou bien de la désespérance, des raccourcis, des énigmes et des deuils. Ses noirs et blancs fixent l'inguérissable obscurité, l'amor fati d'un destin : en l'occurrence, Walter Benjamin, malmené par les secousses et les insomnies de son siècle. Cet insaisissable séjourne à Capri, à Rome, Moscou et Berlin, se fixe à Paris. Il lit Kafka, Proust, Stendhal, Céline, Georges Simenon ou bien Lukacs. Il estime que le surréalisme fomente sur champ de ruines "le dernier instantané de l'intelligence européenne" : l'un de ses livres de chevet est Le Paysan de Paris de Louis Aragon dont "il ne peut jamais lire le soir au lit, plus de trois pages, son coeur battant si fort".

Se cacher, se révéler, entrevoir de soudaines clartés et puis de nouveau s'enfoncer dans de graves ténèbres, voilà le legs des romans dessinés et des autobiographies obliques de Frédéric Pajak. Il ne suspend jamais ses vertiges et ses interrogations, les pages qu'il tourne n'ont pas de point final. Pour la rentrée d'octobre 2012, son prochain livre publié chez Noir sur blanc s'appellera Manifeste incertain. Il envisage de composer pas moins de neuf tomes pour parvenir jusqu'au bout de ce projet. Sa biographie de Walter Benjamin pour laquelle il travaille depuis trois ans relance ses questions les plus personnelles. Dans un article publié en 1930, La Crise du roman, Benjamin avait une phrase qui sonne comme l'écho de ses recherches : "Le lieu de naissance du roman est l'individu dans sa solitude".

Walter Benjamin déplorait qu'aucun nouveau narrateur ne trouve grâce à ses yeux : "Pourquoi l'art de raconter des histoires est-il en train de se perdre ?". Le silence des survivants de la première guerre mondiale l'obsédait : "N'a-t-on pas constaté que les gens revenaient muets du champ de bataille ? Non pas plus riches, mais plus pauvres en expérience communicable". La quête de Benjamin ne connaissait pourtant pas de relâche. Pendant ses voyages en bateau, il engage conversation avec les membres de l'équipage, "décide de recueillir dans ses carnets les récits de la dure existence que lui confient les marins. Auprès d'eux, il avoue se sentir en étroite fraternité : "ces gens étaient les seuls avec qui j'arrivais à parler. Ils sont sans culture, mais pas sans liberté de jugement"". Pajak raconte qu'un de ses interlocuteurs préférés était un homme de barre islandais : "les nuits étaient sombres, nous nous voyions indistinctement et le contour des histoires n'apparaissait qu'indistinctement, comme les navires qui croisaient le nôtre dans la nuit".

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Desssin récent de Frédéric Pajak, série Walter Benjamin.

Outre Walter Benjamin, les dérives nocturnes du premier tome de ce Manifeste incertain évoquent Paul Léautaud, les Surréalistes, Ezra Pound, Bram Van Velde et Samuel Beckett. Dans une séquence de ce livre, pour partie publiée en mars 2007 dans le catalogue du Centre Pompidou Objet Beckett, Frédéric Pajak écrivait que "C'est un fait que Beckett déconne. Il restera d'ailleurs le seul, parlant de Bram Van Velde en particulier, à exceller dans cet exercice, déclarant par exemple que sa peinture fait un bruit très caractéristique, celui de la porte qui claque au loin."

Alain Paire

Noir et Blanc / Walter Benjamin exposition de dessins de Frédéric Pajak, jusqu'au samedi 28 avril 2012 Galerie A.Paire, 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence, ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30. Tél 04.42.96.23.67.

En coordination avec le Festival de Bandes dessinées d'Aix-en-Provence, rencontre avec Frédéric Pajak, débat animé par A.Paire à la Cité du Livre de la Méjanes, samedi 14 avril 2012. La plupart des livres de Frédéric Pajak sont disponibles chez Puf et Gallimard, une nouvelle édition de L'immense solitude est parue chez Noir sur Blanc, la collection Les Cahiers dessinés (plus de 50 volumes) est devenue une maison d'édition.

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Avril 2012, A. Paire et Frédéric Pajak, la Méjanes d'Aix-en-Provence.

 

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