Choses lues, choses vues
Picasso à l'oeuvre dans l'objectif de David Douglas Duncan PDF Envoyer
Choses lues, choses vues
Lundi, 30 Avril 2012 13:14
D. D. Duncan, Le premier trait. Cannes,
villa La Californie, été 1957

Ce sont deux Genevoises, elles sont jeunes, gaies, pas prétentieuses pour un sou, entreprenantes. La première, Stéphanie Ansari, a réalisé il y a quelques années l’inventaire de l’œuvre photographié de David Douglas Duncan pour une maison de vente. La seconde, Tatyana Franck, assiste depuis un certain temps déjà Claude Picasso dans ses travaux d’archivage de l’œuvre de son illustre père. Ensemble, elles ont imaginé un projet qui les rapprocherait l’une de l’autre, davantage d’ailleurs en raison de leurs intérêts et de leurs compétences communes que du simple fait d’habiter la même ville.

Elles ont donc eu l’excellente idée de réunir, le temps d’une exposition, ces deux grands amis, David Douglas Duncan et Pablo Picasso, lesquels ont entretenu pendant presque vingt ans, de 1956 à 1973, une relation merveilleusement complice. L’Américain rend en effet sa première visite à Picasso le 8 février 1956 alors que ce dernier habite la Villa La Californie, près de Cannes. De retour de plusieurs fronts de guerre successifs, de Corée notamment, le reporter meurt d’envie de connaître le créateur de tant d’images qui l’ont touché. Ayant sonné à la porte de La Californie il est emmené sans plus de façons que cela par Jacqueline auprès du maître qui prend son bain. Ce sera là l’occasion d’une première photo et des premiers éclats de rire ! L’Américain ne parle pas le français, Picasso ne sait pas un traître mot d’anglais. Qu’à cela ne tienne, ils s’entendent aussitôt à merveille, la langue espagnole servant de lien en cas de besoin. Mais plus essentiellement encore, ils communiquent au moyen de leurs activités respectives : Picasso continuant à vaquer à son travail et l’autre se faisant infiniment discret pour saisir dans son objectif le créateur à l’œuvre.

Il en est résulté l’un des reportages étalé dans le temps les plus passionnants sur Picasso, et surtout l’un des plus justes. Non seulement le photographe accompagne l’artiste du matin jusqu’au soir, et parfois jusque tard dans la nuit, l’observant en train de préparer et d’élaborer ses toiles, le saisissant au moment d’affronter la surface blanche comme un matador face à la bête ou encore réfléchissant à la poursuite de son intention première. Au gré de plus de 25.000 clichés, Duncan montrera Picasso dans toutes les attitudes, debout, penché, perché, assis, lisant, fumant, attentif, ennuyé, voire accablé ou au contraire s’amusant avec ses enfants, esquissant un pas de danse en compagnie de Jacqueline. Grâce à l’œil ultra vif de Duncan, on reconnaît tout autour de l’artiste le désordre actif nécessaire à sa perpétuelle inventivité, on se fraie un chemin avec les visiteurs dans ce bric-à-brac génial. Sensible, perspicace, l’objectif du photographe partage les secrets de l’artiste avec finesse, il sait respecter les moments où l’invention fuse, ceux de repos ou de doute, la venue de la nuit, les pauses joyeuses, la solitude avec Jacqueline et la solitude seul.

On découvre aussi les joies simples, la noblesse et la générosité de l’homme, sa sociabilité, les innombrables masques dont il aimait se parer. Plusieurs ouvrages, magnifiques, ont transmis ce portrait au fil des ans. Successivement Duncan publie The Private World of Pablo Picasso (1958), Picasso’s Picassos (1961), Goodbye Picasso (1974) et The Silent Studio (1976), ces deux derniers après la mort de son ami. Ses clichés, universellement admirés, ont été largement empruntés par d’autres auteurs qui s’en sont servis pour orner leurs propres livres. Mais à ce jour aucune exposition n’avait été imaginée pour raconter en tableaux cette exceptionnelle relation entre deux hommes exceptionnels.

La qualité du regard de Duncan, et ses seules photographies auraient pu suffire à l’affaire. Mais les deux commissaires – bien leur en a pris – ont immédiatement souhaité ajouter quelques œuvres de Picasso à la démonstration. Elles avaient tout d’abord prévu, modestement, de montrer quelques-uns de ces pièces que l’on peut observer à l’arrière-plan ou en vedette dans ces images, notamment ces plats en céramique à la réalisation desquels Picasso a su plier toute sa verve inventive. Les clichés désormais célèbres de Duncan témoignent admirablement de la facilité avec laquelle l’artiste réinvente à la fin du repas et sous les yeux de tous des motifs et des formes aussi anciens que l’art de la poterie à son origine. Elles ont ensuite pensé à ajouter quelques estampes, notamment ces aquatintes de la Tauromachie réalisées sur le cuivre par Picasso au mois de mai 1957 en à peine quelques heures. Une seule de ces scènes du tragique spectacle de l’arène permet de témoigner de l’immense génie de cet artiste qui parvient en deux ou trois légers accents de pinceau à suggérer l’espace, la lumière et l’atmosphère intense de la corrida…

Oui, cela aurait pu suffire à ces jeunes filles. Eh bien non ! Stimulées par les responsables des musées qui avaient décidé d’accueillir l’exposition, encouragées par Claude Picasso qui se rendit vite compte de la qualité de ce projet, elles ont élargi leur choix à un certain nombre de peintures, de dessins, de poteries et d’objets que l’on découvre au détour de ces photographies d’atelier. Tant et si bien qu’à La Piscine de Roubaix, la troisième étape de cette tournée après les succès de Malaga et de Münster, le corpus d’œuvres s’est sensiblement accru et que l’on peut y voir désormais, à côté des 157 planches de Duncan, une centaine de pièces signées de la main de Picasso. Et pas des moindres : tantôt ce sont les efficaces tôles découpées de la Femme nue debout de 1961, du Hibou de 1953 et de la Chouette de 1950, tantôt de grands plats historiés, des carafes à figures, des tomettes peintes, d’antiques Musiciens assis découpés dans du contreplaqué, ailleurs encore des sculptures resserrées comme Tête casquée, réalisées à Boisgeloup en 1933 ou cocasses comme la Guenon et son petit datant de 1951.

Le très célèbre assemblage Tête de taureau, réalisé par Picasso en un tour de main à l’aide du guidon et d’une selle de bicyclette accompagne idéalement d’autres riens, émouvants, fabriqués dans l’instant pour l’enchantement de Claude ou Paloma à l’époque, et pour le nôtre aujourd’hui. Enfin de nombreux dessins et des toiles importantes témoignent de cette période heureuse où Picasso est profondément amoureux, cela se sent et se voit : en témoignent l’effigie toute en couleurs de Jacqueline aux fleurs, radieuse, et la grande toile des Baigneurs à la Garoupe que le Musée d’art et d’histoire de Genève a tout de même consenti à prêter après une longue bataille…

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Baigneurs sur la plage de la Garoupe, 1957, huile sur toile, 196 x 261 cm. Musée d'Art et d'Histoire, Genève © Succession Picasso, 2012. Photo Maurice Aeschimann.

L’intérêt de cette réunion d’œuvres, présentée à cette occasion dans des espaces spécialement aménagés par Cédric Guerlus à la Piscine de Roubaix avec une grande sobriété, une grande intelligence du parcours, des teintes de murs et de l’éclairage, réside dans la relation que les commissaires ont su établir entre les clichés photographiques mis sous verre, dont on doit s’approcher pour les lire distinctement, et les œuvres qui leur font écho mais que l’on peut contempler avec plus de recul. Cet équilibre entre deux accommodations n’a pas toujours été aussi réussi. En l’occurrence, il n’y a d’excès ni en nombre ni en clins d’œil. On admire les pièces pour ce qu’elles sont, et l’on est heureux de les revoir dans leur contexte d’origine, quand elles faisaient encore partie du quotidien de l’artiste et de sa famille.

On aime surtout le regard de D. D. Duncan car il n’est jamais appuyé, il virevolte avec une grande aisance autour de l’artiste sans jamais l’entraver, sachant cependant insister quand il le faut, notamment dans certains travaux dont on découvre avec passion les innombrables étapes successives. Duncan passe aussi d’une pièce à l’autre de cette incroyable villa-caverne qu’est La Californie avec une étonnante science du travelling qui nous permet de comprendre la géographie des lieux, leur caractère particulier. Mais il n’hésite pas non plus à s’isoler parfois, à s’attarder à un détail, sur un objet qu’il aura alors choisi pour sa délectation intime. Mais son art du cadrage, ses lumières, jamais dramatisées, donnent toute l’importance aux déplacements du peintre face à son chevalet, en discussion avec ses collaborateurs, ou profitant d’un moment de détente pour dialoguer avec ses proches.

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D. D. Duncan, Picasso et Jacqueline dansant devant Les Baigneurs à La Garoupe.
Cannes, villa La Californie, juillet 1957.

Un tel événement apporte un témoignage de plus que cet artiste n’a pas fini de nous étonner, et qu’en dépit des trop nombreux projets qui tournent autour de son nom – gage de succès assuré pour les musées qui doivent nécessairement faire du chiffre afin de survivre auprès de leurs institutions de tutelle et de leurs mécènes – il est toujours possible d’enchanter le public, même le plus exigeant, autour d’un aspect, s’il est traité avec intelligence, d’une des œuvres les plus inventives du siècle.

Mais il y a mieux encore : cette exposition – qu’il faut absolument aller voir avant le 20 mai prochain à Roubaix – est la preuve s’il en est que l’on peut réaliser des projets de cette ampleur dans la bonne humeur, en alliant sérieux, précision, ténacité et plaisir : celui d’abord que l’on goûte soi-même en faisant revivre les mille et une affinités qui ont lié deux êtres d’exception et celui qu’on peut procurer aux autres venus visiter une ixième manifestation Picasso. C’est mon ami Jean-Luc Sarré qui répète à l’envi que la contemplation des œuvres de cet artiste lui redonne à chaque occasion un sérieux coup de jeune … !

On est avec cet événement très loin des jeux de pouvoir grincheux et des querelles d’egos que peuvent parfois devenir les grands bastringues muséaux. Interrogez José Lebrero Stals, du Musée de Malaga, interrogez Markus Müller, directeur du Musée Picasso de Münster, ils vous diront ce qu’ils pensent de cette collaboration pleine de joie avec des commissaires enthousiastes dont c’est pourtant le premier coup d’essai. Demandez à l’équipe du Musée de Roubaix s’ils ont jamais autant ri au cours de ces journées de préparation pourtant intenses et assidues. Demandez à David Douglas Duncan … Le sourire qu’arborait ce baroudeur encore plein de verve le soir du vernissage à Roubaix en disait long sur la réussite de l’aventure. On peut espérer que les responsables des musées genevois ne manqueront pas d’accueillir à leur tour dignement ce projet qui leur est offert avec tant de grâce !

Florian Rodari, conservateur de la Fondation Jean Planque.

Picasso à l'oeuvre dans l'objectif de David Douglas Duncan.
Exposition à Roubaix, – La Piscine – Musée d’art et d’industrie André Diligent.
Du 18 février au 20 mai 2012.

 

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