| Claude Garache au musée d'Art moderne de la Ville de Paris |
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| Choses lues, choses vues |
| Dimanche, 15 Mai 2011 13:22 |
Coeuvrine, 1991, huile sur toile 92 x 73 cm
Dans une salle du musée d’Art moderne de la Ville de Paris se tient en ce moment et jusqu’au 24 juin prochain, sans communication excessive (c’est un euphémisme) une exposition Claude Garache, et il est peut-être heureux que cette œuvre très intérieure, qui implique le silence, soit aussi discrètement traitée. Il y a là treize tableaux qui couvrent une période d’une trentaine d’années, allant de 1972 à 2003, tous de formats moyens à l’exception de l’un d’eux, beaucoup plus grand, le seul à deux figures, Yvie et Sauve (2,30 x 2,60 cm), récemment et intelligemment acquis par le musée. Aucun dessin, aucune gravure. En entrant dans la salle, on est tout de suite saisi par un bel effet d’unité : rien d’autre que des figures féminines nues et rouges, toutes représentées dans des positions qui ne correspondent à aucune action de la vie courante (au contraire par exemple des femmes peintes par Degas ou Bonnard dans leurs salles de bains, dont elles semblent les descendantes). La salle formant un polygone irrégulier, un regard circulaire permet d’embrasser les treize tableaux et l’on voit bien que leur choix et leur accrochage ont répondu à la volonté du peintre de produire cet effet d’enveloppement et de concentration immédiat : d’une certaine façon, on ne peut regarder chacun d’entre eux sans éprouver la présence de ses voisins proches. Ainsi, curieusement, si chaque figure est bien seule sur la toile (à l’exception donc d’Yvie et Sauve), saisie sur un fond neutre, la plupart du temps blanc, intemporel, leur réunion crée des échos, des passages, des échanges, un temps mystérieux qui n’est nullement l’éternité. J’avais déjà ressenti cela dans l’exposition des œuvres de Garache présentée à l’École des Beaux-Arts de Nîmes au printemps 2010, cette difficulté à faire que l’attention sérieuse portée à un tableau ne glisse pas subrepticement aux tableaux d’à côté, non pour y trouver la confirmation d’une impression ou d’une idée, mais pour essayer d’y saisir quelque chose qui décidément échappe.
Yvie et Sauve, huile sur toile 2, 30 x 2, 60 m, 1977 - 1999.
Chaque figure semble à la fois poser une question et y répondre, par sa seule présence, se livrer et se refuser, créer une distance et la réduire. Le regard heurte à une évidence étrange, obligée, celle de corps humains nus – dont la couleur rouge, qui bien vite ne surprend plus, vient dire toute la puissance émotionnelle, car il importe de comprendre qu’il ne s’agit pas de corps déshabillés ou dénudés, mais de corps nus –, uniquement de corps nus, sans accessoires, sans décor, sans prétexte, sans histoire, sans qualité autre que d’être des corps vivants, et de femmes dans la plénitude de la maturité, ni âgées ni trop jeunes. Et l’on ne sent pas chez le peintre un désir d’expression érotique, même si la sensualité rôde là, bien sûr, mais sans équivoque, et moins encore, comme parfois chez Degas, un plaisir obscur à contorsionner le corps féminin, à le mettre à l’épreuve, à le soumettre. On imagine sans peine que la réserve imposée par ces figures aux spectateurs (lesquels ne sont jamais mis en position de voyeurs) est semblable à celle de l’artiste devant son modèle : une grande proximité physique et un grand éloignement, le corps nu devenant l’objet d’une méditation matérielle, non qu’il soit oublié, mais au contraire par l’excès de réalité qu’il manifeste, par son affirmation tranquille de la vie en lui, que le peintre va chercher à rendre en l’animant de gestes simples, mais sans signification claire, et en usant d’une couleur non descriptive, mais qui est celle du sang. La quête de la réalité profonde passe par cet irréalisme mesuré et ce refus constant de quoi que ce soit d’anecdotique. Une chose est certaine : on se trouve là tourné vers l’origine, en deçà de la représentation ; et l’on peine même, avec Garache, à concevoir la scène traditionnelle – illustrée et parfois moquée par de grands maîtres – du "peintre et son modèle" tant le deuxième niveau et, d’une certaine façon, le détachement qu’elle suppose sont en l’occurrence contraires à l’engagement complet de l’artiste dans une sorte de discipline émotionnelle, où le jeu n’a pas de place. À cet égard, il y a dans l’œuvre du peintre une véritable réhabilitation du sujet, assez impressionnante en ce qu’elle se fait au détriment des esthétiques ressassées qui érigent le tableau en absolu auprès duquel le sujet, précisément, ou le motif, n’a au fond guère d’importance et peut, sinon doit, être traité comme tel. Chaque figure peinte par Garache rappelle qu’en deçà des êtres définis par des noms, exprimés par des signes, lesquels varient à l’infini et peuvent disparaître, quelque chose résiste, qui tient simplement à la vie, et que le jeu des formes et des couleurs ne saurait tout à fait réduire à néant et ne devrait donc jamais tout à fait oublier. Quelque chose de mouvant et d’émouvant, de presque insaisissable, qui ne peut guère qu’être suggéré; ce qu’en littérature la poésie s’emploie à essayer de dire. Et ce que révèlent, dans l’œuvre de Garache, le caractère vibrant du dessin qu’aucune ligne dure ne fixe, les nuances infinies de teintes et de tons des couleurs utilisées, et, plus extérieurement, ces noms imaginaires qui ne désignent pas les figures elles-mêmes, mais les poses qu’elles tiennent, comme si le peintre gardait le souci de les nommer sans en faire des allégories ni des personnes particulières, ni user d’expédients du genre Opus 1 ou Variation 7. Indifféremment féminins ou masculins, les noms Bessillon, Daquine, Ferretine ou Vou disent, dans une langue inconnue, des façons d’être ou d’appeler la vie, par tel geste, telle position, tel mouvement esquissé, tel repos, comme des pas de danse ou des modes musicaux.
Alain Madeleine-Perdrillat, mai 2012. |
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