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Raymond Moralès, 1977 (photographie de Claude Vénézia)

Les automobilistes qui passent depuis des années dans la zone industrielle de Port de Bouc, en bordure de nationale, ont certainement remarqué le musée parc-exposition Moralès, clos par un mur d’enceinte d’où émergent d’étranges créatures de métal. Ceux qui ont eu la curiosité de visiter ce lieu en sont ressortis enthousiastes ou horrifiés. Les 600 sculptures  qui peuplent presque un hectare à l’orée d’un petit bois, résument le tragique de la condition humaine et ne doivent rien  aux Beaux Arts ni  au Bon Goût. A hauteur d’homme ou gigantesques, elles frappent l’imagination.

 

C’est un matin de 1978 que je suis tombé en arrêt face à un personnage de forme humaine suspendu à l’extrémité d’un poteau incliné. La tête broyée entre les mâchoires d’un monstre, il semblait agiter en vain  ses bras et jambes écartés. Cette œuvre m’évoqua irrésistiblement un avatar de la  crucifixion. Je poussai la grille entr’ouverte, impatient de  connaître l’auteur de ce terrible cri de douleur.

L’homme au front ceint d’un foulard rose qui m’accueillit était d’une douceur tranquille, à la fois surpris mais heureux qu’un passant s’intéresse à son travail. Un dialogue amical s’instaura  entre nous tandis qu’il me faisait visiter son territoire. Je fus immédiatement saisi par l’expressivité   et la charge politique de ses œuvres. Né en 1924, il avait commencé à travailler très jeune comme ouvrier aux Chantiers navals de Port de Bouc. Après la fermeture,  il s’était installé artisan  ferronnier et avait bâti sa maison et son atelier. Le désir d’expression personnelle l’avait déjà poussé à peindre durant ses loisirs. Je ne connaissais rien, je ne savais même pas où l’on achetait la toile ! Après avoir peint près de quatre cent tableaux ! - il se mit à forger et sculpter des pièces de métal au marteau. Après quoi, ayant récupéré des machines outils, rebuts des chantiers navals, il imagina de très grandes pièces, formées à partir de tôles brutes puis chauffées et martelées à la forge. Le résultat était admirable. Toutes différentes, marquée d’une empreinte baroque, ses sculptures puisaient leur inspiration dans des fantasmes cauchemardesques aussi bien que dans des évènements liés à l’actualité, famine, pauvreté, luttes pour le pouvoir. Raymond Moralès avait la chance d’être  totalement autodidacte, il  n’avait aucune inhibition d’ordre esthétique ou moral. Je ne cherche pas à plaire, mais à exprimer ce qui me vient en tête.
 

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L'Union, sculpture de Raymond Moralès, 1986 (photographie de Claude Vénézia).


Dès lors, je voulus rendre compte de l’intensité de cette œuvre gigantesque par la photographie et par le texte. Je publiai différents reportages dans les magazines avec lesquels j’étais en contact. Par ailleurs je ne manquais jamais  une occasion de faire connaître cet homme d’exception à mes amis. C’est ainsi que je conduisis un jour Jules et Jeanne Mougin chez Moralès. Nous y passâmes une partie de la journée. Le Facteur saisi de stupeur et d’exaltation demanda à Raymond de lui dédicacer l’un de ses marteaux ! Dans les mois qui suivirent, il m’adressa maintes lettres d’encouragement.  Mon cher Claude, travaille Moralès, c’est le marbre, la pierre dure, le métal ! Un homme, seul,  vit à Port de Bouc, dans l’Anarchie capitaliste, dans la démolition capitaliste, dans la laideur capitaliste, dans l’enfer du profit ! / Moralès surnage. / Il domine – et rêve. / Travaille, Claude. Isole toi ! Ne « pense » qu’à Moralès ! Tu trouveras pour lui, pour cet artiste, les mots justes. ( 18 janvier 1980 )

 


Ces publications, ainsi qu’une émission de France Culture consacrée aux savoirs populaires,  lui attirèrent certainement  des visiteurs, puis d’autres photographes férus d’art brut. Mais Raymond, caractère entier, tenait à être reconnu comme un artiste égal ou même supérieur à César, puisque ses œuvres naissaient entièrement  du travail de ses mains. Il  vendit quelques sculptures, malheureusement  ses rares tentatives d’exposition dans les années 70/80 se soldèrent par des échecs : ses représentations crues ou violentes heurtaient les bien-pensants. Il m’a raconté qu’une de ses sculptures exposées à Marseille avait été recouverte d’une bâche  par les services de la mairie !

 

En 1988, à la demande et avec le financement  de Raymond Moralès,  mon ami Pierre Jean Balbo édita un catalogue que nous conçûmes ensemble.  Malheureusement,  bien que le sculpteur en ait approuvé la maquette, il fut déçu par le résultat final,  malgré la qualité de l’impression et  le nombre important de photographies  et de textes. Cet objet trop mince était éloigné de ses conceptions et  fut cause d’un malentendu qui jeta un froid entre nous. Je ne revins plus à Port de Bouc. J’en éprouvais des regrets,  me promettant  régulièrement de retourner le voir. Lorsque j’appris sa mort, survenue  en 2004, j’écrivis à sa veuve qui habitait Paris  et la rencontrai lors d’un de ses retours dans le Sud. Ce fut ma dernière visite de ce lieu extraordinaire. En 15 ans, une centaine  de nouvelles œuvres étaient nées; j’étais stupéfié par  la puissance créatrice dont Raymond  Moralès  avait fait preuve jusqu’à son dernier jour  et profondément  désolé de constater que l’abandon était en train de détruire les créatures qu’il avait engendrées. Les désaccords entre héritiers renvoyaient aux calendes un  sauvetage éventuel.

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Le Prophète et le sculpteur, 1988 (photographie de Claude Vénézia).

L’horizon de Raymond Moralès s’était pourtant éclairci durant l’année 2000, grâce à l’heureuse initiative de M. René Giorgetti, ancien métallurgiste aux chantiers navals et adjoint au maire de Port de Bouc. Il proposa à Raymond une grande exposition qu’ils conçurent ensemble : quatorze sculptures monumentales furent exposées pendant quinze jours le long du canal d’Arles à Bouc, face à la mairie. Ce fut un succès. Un public nombreux qui n’avait sans doute jamais visité le musée, se pressa pour voir ces œuvres, éclairées jusque tard dans la nuit. Raymond fut honoré par la médaille de la ville.  Cette reconnaissance de la valeur de son travail  a certainement adouci les dernières années de sa vie.

 

A l’occasion des journées du patrimoine, la ville de Port de Bouc organise une importante manifestation, l’art et la culture au travail. Parmi les nombreuses déclinaisons sur ce thème, un ensemble de 36 sculptures de Raymond Moralès  sera exposé du 15 septembre au 6 octobre 2012 dans la salle Gagarine, tandis que 5 ou 6 œuvres monumentales seront érigées en différents lieux de la ville. Je me réjouis de cet évènement qui ouvrira peut-être une voie à la sauvegarde d’une œuvre d’exception, réalisant ainsi le désir de celui qui disait : Je suis peut-être prétentieux, mais j’essaie dans la mesure de mes moyens de laisser une trace de mon passage sur cette planète.

Léon Claude Vénézia, mai-juin 2012.

Sur ce lien, on pourra continuer de mesurer l'étonnante sauvagerie des sculptures du musée-parc de Raymond Moralès ainsi qu'une video. Sur cet autre lien, le livre de Marc Decimo aux éditions Presses du réel, Dijon, 2007, Les jardins de l'art brut.

Léon Claude Vénézia n'est plus de ce monde depuis la fin novembre 2013.

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