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Planche de Jean Perdrizet, cliché galerie Christian Brest.

Du 29 juin au 29 octobre 2012, grâce aux donations de Jean-Jacques Viton et du Docteur Christian Costard, une exposition du musée Gassendi de Digne permettait de découvrir un très singulier personnage: "Jean Perdrizet, Inventeur". Les notices biographiques que l'on recueille ici et là, à propos de cet outsider, indiquent qu'il était né à Villers-la-Faye en 1907. Issu d'une famille d'instituteurs bourguignons, Jean Perdrizet avait fait des études scientifiques et obtenu un diplôme d'adjoint technique des Ponts et Chaussées. Pour raison de santé, il avait arrêté ses activités professionnelles et s'était établi à Digne en 1955. Afin d'entrer en contact avec les fantômes et les extra-terrestres, Perdrizet entreprit d'imaginer, de construire ou bien de dessiner sur papier ozalid toutes sortes de prototypes plus ou moins vraisemblables, "des machines à lire des spectres", "des rétrofusées rotatives", "des robot-polis", "un oscillographe à friction" ou bien des "avions pour piloter l'âme". Il traçait, commentait et surchargeait inlassablement des plans et des croquis coloriés science-fictionnels qu'il faisait parvenir à la NASA, au CNRS, au Vatican, ou bien à l'Académie royale des sciences de Suède : le rêve qu'il poursuivait sans relâche, son ambition était d'obtenir un Prix Nobel de l'invention.

Dans le catalogue publié en février 2012 par la galerie Christian Brest, José Argemi (1933-1985) raconte que Jean Perdrizet échafaudait ses machines dans le sous-sol d'un modeste immeuble de Digne, situé sur le boulevard Saint Jean Chrysostome. Ses inventions étaient entreposées dans un petit réduit où s'amoncelaient des "boîtes de conserves prévues comme réservoirs d'une "fusée sénélite", caisses-supports, fils électriques, interrupteurs, lampes de radio, tubulures de bicyclettes ayant servi d'ossatures pour un "hélicoptère à pédales". Jean Perdrizet vécut en célibataire ; une mère aveugle, âgée de 98 ans et des chats furent les derniers compagnons de sa vie. Il mourut en 1975, trois jours après le décés de sa mère.

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Photographie de Jean Perdrizet
(archives privées).

Ses machines ne lui ont pas survécu. Par contre ses innombrables plans sont depuis quelques années étudiés et répertoriés : le Collège de Pataphysique, le musée d'art brut de Villeneuve d'Ascq et les chercheurs d'art singulier s'en sont emparés. En février et mars 2012, la Galerie Christian Brest de Paris présentait dans ses espaces du Passage des Graviliers une vingtaine de ses plans. Son catalogue bilingue de 96 pages Jean Perdrizet deux ex machina qu'on peut consulter sur ce lien, comporte un cahier d'illustrations et des textes de Manuel Anceau, Jean-Gaël Barbara, José Argemi et Marc Decimo. Une table ronde autour de Jean Perdrizet, art ? science ? spiritisme ? fut organisée.

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"Table traçante", donation Jean-Jacques Viton, Musée Gassendi de Digne-les-Bains.

Jean-Jacques Viton a titré Perdrizet, table traçantele texte qu'il a composé pour le catalogue de l'exposition du musée Gassendi :

PERDRIZET, TABLE TRAÇANTE.

C’est un souvenir qui me rapporte à Marseille, sur le site des laboratoires du CNRS, l’arrivée de Jean Perdrizet, en bicyclette, venant de Digne, sur sa longue selle. Il actionne son timbre en franchissant les grilles. Il apporte des rouleaux de photocopies, des plans, des dessins et des cahiers de travaux. Il va offrir et soumettre à différents directeurs de laboratoires des extraits de ses travaux en cours. Ces responsables scientifiques vont voir, sur leurs bureaux et les paillasses de leurs labos, s’étaler des dossiers « machine à écrire avec l’au-delà », « planchette spirite », « traceur électromécanique pour dessin automatique », « table traçante d’ordinateur imaginatif », « robot ouvrier qui voit les formes par coupes de vecteurs en étoile », « robot cosmonaute auto reproducteurs », « pipe volante hélicoptère à eau» … Entre eux ils ne parleront pas des travaux de l’inventeur Perdrizet mais d’un nouvel arrivage des élucubrations du doux dingue, ou du savant fou, dont « le cabestan de l’âme sémaphor ou « l’esperanto Sidéral » est sans doute parti aussi vers la Nasa, le Vatican, des Départements de plusieurs Facultés des Sciences etc..

C’est une image, une photographie ancienne, qui met en scène pour moi Jean Perdrizet, en chemise et pantalons de toile, ou en salopette, je ne sais trop, un pied à terre, en béret sur une motocyclette dont le moteur continue à ronfler sans doute, dans une allure d’agent de liaison, ou de maquisard, porteur de documents importants.

Entre ces deux moments, le souvenir d’une apparition sur un vélo et cette vision d’une image qui fonctionnent toutes les deux comme extraits de fiction, s’étale dans un silence assourdissant le travail de l’inventeur Jean Perdrizet, mis sur de vastes plans, reproduit par de stupéfiantes maquettes (qualifiées d’affreuses par certains spécialistes) et traduit en de superbes dessins coloriés. Surprenant tout de même de se dire que ces dossiers magnifiques, produits dans un petit atelier dignois ont traversé le monde jusqu’aux chapelles les plus renommées qui purent ainsi découvrir de surprenantes inventions comme celle de tel interrupteur « qui ne lance le courant que lorsque l’on sent que la planchette spirite commence à bouger… » non loin de telle « grande aiguille porteuse du style machine à lire et à voir ».

Pour tenter de faire circuler mieux ses recherches Perdrizet crée une langue universelle, la « langue T » (esperanto sidéral) dont le principe est simple : « chaque lettre est déjà un nom, celui de l’objet dont le dessin lui ressemble le plus… ». Ses dessins ont tous une réelle force graphique et leurs proximités surréalistes frappent bon nombre d’observateurs.

Mais le choix du mot « inventeur » pour désigner son travail ne pouvait qu’éloigner de lui l’attention sinon la bonne volonté des scientifiques pour lesquels la désignation « chercheur » est la seule porteuse de la vérité institutionnelle.

La formidable inventivité littéraire des titres donnés à ses pièces ne pouvait que provoquer les qualificatifs dépréciatifs utilisés pour escorter les remarques de ses commentateurs avisés qui ne comptaient ni Brisset ni Dubuffet.

Se replier chez lui, entre sa mère très âgée et sa chatte très malade devenait le seul abri exact de ce travailleur entêté, imperturbable exploiteur de la seule conduite acceptable, liberté d’expression et défense de l’imagination.

Jean-Jacques Viton.

Musée Gassendi de Digne, 64 Boulevard Gassendi, Digne-les-Bains. Horaires d'été, ouvert sauf mardi de 11 h à 19 h. Tél 04.92.31.45.29. Exposition "Jean Perdrizet, Inventeur", jusqu'au 29 octobre 2012. D'autres renseignements, des vues du vernissage, des commentaires et des vues de l'exposition sur ce lien du site animula vagula.

Cf. sur le site du musée Gassendi, les multiples activités ainsi que les publications réalisées par l'équipe de son conservateur Nadine Gomez-Passamar, autour d'artistes comme Bernard Plossu, Andy Goldsworthy, Joan Fontcuberta, Guiseppe Penone, Paul-Armand Gette, Mark Dion, Isa Barbier, Herman de Vries et Knud Victor. Plusieurs des catalogues du musée sont édités chez Images en manoeuvres. Chez le même éditeur, parution prochaine d'un guide coédité avec le musée Gassendi, L'art en marche, 22 randonnées d'art contemporain.

A propos de Jean-Jacques Viton, cf. un entretien de Radio-Grenouille avec Pascal Jourdana sur ce lien ainsi qu'un autre article du site de la galerie, "Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton : Banana Split, If et Diem Perdidi".

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Jean-Jacques Viton, 2013, photographie de Marc-Antoine Serra.

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