Choses lues, choses vues
novembre 14, 2017

Une lettre inédite de Joachim Gasquet sur Cézanne

Paul Cézanne : Portrait de Joachim Gasquet. Le lundi 30 octobre dernier, une lettre inédite de Joachim Gasquet faisait partie de la vente aux enchères des archives Élie Faure à Paris, à l'hôtel Ambassador (vente organisée par la maison ALDE). Cette lettre est particulièrement intéressante parce qu’elle constitue un document nouveau sur Cézanne, et qui date du 18 août 1910, soit moins…
septembre 19, 2017

Jean-Baptiste Sécheret à la galerie Prodromus, Paris

Jean-Baptiste Sécheret, Le lac d'Orta, 2010, huile sur carton préparé, 18,8 x 24 cm Pour accompagner la parution d’un ouvrage consacré à une série de dessins exécutés en Grèce, en 1930, par le peintre et graveur français Jules Chadel (1870-1941) 1, récemment révélé par une exposition au musée d’Art Roger-Quilliot, à Clermont-Ferrand 2, la galerie Prodomus présente à Paris un ensemble d’œuvres…
août 21, 2017

A propos de l'exposition "Cézanne. Portraits" au Musée d'Orsay

Paul Cézanne, La Vieille au chapelet, 1895-1896, huile sur toile, 85 x 65 cm, Londres, The National Gallery. Cézanne a peint des portraits dès le début de sa carrière de peintre dans les années 1862-1864 avec plusieurs têtes d’homme et de femmes, et un premier autoportrait (on peut noter que son intérêt pour la nature morte apparaît un peu plus tard,…
Paul Cézanne
avril 15, 2015

Achille Emperaire, 1829-1898

in Paul Cézanne

by Paire alain

Un fusain d'Emperaire qu'on pourrait rapprocher de Maillol, format 23 x 29 cm, collection particulière (photo Xavier de Jauréguiberry). Achille Emperaire, vie minuscule. De dix années plus âgé que Cézanne, Jean Joseph Achille Emperaire était né à Aix-en-Provence, le 16 septembre 1829. Ses parents habitaient le n°49 de la rue d'Italie ; ce fut le lieu de sa naissance. Sa mère avait pour nom de jeune fille Françoise Emilie Elisabeth Aubert. Françoise Aubert naquit à Marseille le 28 avril 1796, elle mourra à l'âge de 44 ans. Elle appartenait à une famille de négociants marseillais ; on peut supposer qu'elle était…
février 26, 2015

Août 1961 : huit toiles de Cézanne volées au Pavillon de Vendôme d'Aix-en-Provence !

in Paul Cézanne

by Paire alain

Cézanne, Pyramide de crânes, huile sur toile, 39 x 46 cm (collection Feichenfeldt, Zurich). Peu de gens en ont conscience ou bien souvenir, presque personne n'en parle ... Les Aixois et les amateurs d'art ont préféré refouler des événements qui ne sont pas glorieux : l'été de 1961 fut pour l'oeuvre de Cézanne et pour le destin des musées d'Aix-en-Provence une saison dévastatrice ! En ce temps-là, Henry Mouret était maire d'Aix-en-Provence depuis 1945. Son conseiller municipal chargé de la culture, l'avocat Jacques Raffaelli voulait faire du Pavillon de Vendôme un pôle d'attraction majeur pour les touristes et le public…
février 08, 2015

Au Metropolitan Museum de New York, Hortense Fiquet, le modèle préféré de Cézanne

in Paul Cézanne

by Paire alain

  Madame Cézanne aux hortensias, 1885, crayon et aquarelle, 30,5 x 46 cm, collection privée. Paul Cézanne rencontra Hortense Fiquet à Paris, au début de l'année 1869. La jeune femme travaillait en tant que brocheuse dans un atelier de reliure. Elle était née dix-neuf ans plus tôt à Saligney, un village proche de Besançon. D'origine modeste, ses parents s'étaient établis à Paris en 1854 ; sa mère était décédée depuis 1867. Après la déclaration de guerre de juillet 1870, Hortense rejoignit Cézanne en septembre dans la maisonnette qu'il avait louée à l'Estaque, pour se cacher et ne pas devoir s'engager…
Jean Planque
janvier 25, 2010

La Fondation Jean Planque rejoint le musée Granet

in Jean Planque

by Paire alain

A deux reprises, en l'espace de dix ans, le musée Granet aura bénéficié de deux donations exceptionnelles qui l'ont hissé parmi les musées de province les mieux dotés pour ce qui concerne les années cinquante et soixante du vingtième siècle. En l'an 2000, un premier bienfaiteur qui préféra longtemps conserver l'anonymat, un enseignant et chercheur scientifique de haut niveau, par…
avril 07, 2013

Entretien avec Florian Rodari : Jean Planque et "Surgis de l'ombre"

in Jean Planque

by Paire alain

Alain Paire : Grâce au soutien de la Communauté du Pays d'Aix, en accord avec la Ville d'Aix-en-Provence et Bruno Ely, le directeur du musée Granet, mardi 21 mai 2013, tu auras la joie d'inaugurer dans la chapelle des Pénitents Blancs, les espaces permanents qui permettront de déployer l'essentiel de la collection Jean Planque. Un travail colossal s'accomplit, un calendrier…
mai 06, 2013

Florian Rodari : la Revue de Belles-Lettres, les éditions de La Dogana et la Fondation Jean Planque

in Jean Planque

by Paire alain

"Sur la pointe du Grand Canal de Venise, La Dogana". On trouvera sur ce lien, une actualisation de cet article. Entretien avec Florian Rodari, 15 novembre 2014 Son père, André Rodari était journaliste à la Tribune de Genève, il s'occupa longtemps de rubriques sportives et de chroniques judiciaires. Né en 1949, Florian partage son temps entre la Suisse et Paris. Son frère…
1994-2013, les expositions de la galerie
juin 21, 2015

Philippe Jaccottet / Alberto Giacometti

Montagne à Maloja, lithographie de Giacometti, 1957 Giorgio Morandi ou bien Anne-Marie Jaccottet, dans une moindre mesure Gérard de Palézieux, sont sans doute les artistes sur lesquels Philippe Jaccottet a…
juin 15, 2015

Dessins de Kamel Khélif

Exposition " Dessins de Kamel Khélif". Jusqu'au samedi 25 avril, ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30. Exposition programmée dans le cadre de la…
juin 14, 2015

Michel Houssin, foules en fugue, visages et paysages

Arles, dans l'atelier de Michel Houssin, dessin de la série "Passants", format 50 x 150 cm (photographies de Chris Chappey). Pour appréhender l'oeuvre graphique de Michel Houssin, on découvrira la…
mai 17, 2015

Jean-Claude Hesselbarth, 1925-2015, un peintre proche ami de Jaccottet

Jean-Claude Hesselbarth a quitté son épouse Liliane et ses amis le mercredi 13 mai 2015, il était âgé de 90 ans. Avec l'aide de Nicolas Raboud qui s'était chargé du…

Il était né à Berlin en 1907. Ferdinand Springer étudia l'histoire de l'art à Zurich et puis le dessin à Milan, en 1926 et 1927. Ses apprentissages majeurs s'effectuèrent à Paris, à l'Académie Ranson où Roger Bissière et Gino Severini furent deux de ses enseignants ; dans cette Académie, il rencontra sa future épouse Marcelle Behrendt qui s'initiait alors à la sculpture. A partir de 1932, Ferdinand Springer fréquenta volontiers l'atelier de gravure du 17 rue Campagne Première de Stanley William Hayter. Springer expliquait à  propos d'Hayter qu'il "avait un exceptionnel talent pédagogique. La force de séduction de ses idées, de sa technique venait de ce qu'il adorait tenter des expériences ... Jamais il ne travaillait dans un but prédéterminé, mais le résultat surgissait dans la progression du travail".

Avant que ne survienne la seconde guerre mondiale, Ferdinand Springer débuta une carrière immédiatement internationale. Il avait conquis l'attention et l'affection du collectionneur et critique d'art Wilhelm Uhde dont les réceptions dominicales, rue de Grenelle, lui permirent de nouer relations avec Otto Fruendlich ; parmi ses fréquentations de l'avant-guerre, Springer évoque Eugen Spiro, Vieira Da Silva, Jean Hélion, Balthus, Hans Hartung et Hans Reichel.  En 1937 - Ferdinand Springer est un jeune trentenaire - le grand marchand d'art new-yorkais Julian Levy, l'un des introducteurs du Surréalisme aux Etats-Unis, le convie à traverser l'Atlantique afin d'exposer ses travaux au vingtième étage d'un building de la Madison Avenue. Ensuite de quoi, ses dessins et ses toiles sont présentés à Baltimore et Philadelphie. Le couple Springer effectue en paquebot l'aller-retour qui conduit depuis Le Havre jusqu'à la statue de la Liberté. Plusieurs pièces sont achetées par des musées et des collectionneurs américains, ce premier succés achève de les déterminer pour quitter Paris.

Ferdinand Springer part pour Grasse en 1938, ses ventes dans la capitale ainsi qu'aux Etats-Unis lui permettent de faire l'achat d'une petite maison et d'un domaine de deux mille mètres carrés. On l'apprendra plus loin, cette demeure discrètement nichée sur les pentes d'un jardin où fleurissent les grappes d'un merveilleux bougainvillier, fut l'un des éléments qui lui permit d'échapper in extremis aux terribles drames qui ravageaient l'Europe. Au début de son installation à Grasse, son atelier se situe au premier étage de sa maison. Après quoi, parce qu'il adorait travailler en lumière naturelle, Ferdinand Springer fera construire un atelier autonome de belle dimension dotée d'une baie et d'une grande verrière.

Depuis Antibes jusqu'aux Milles.

Son arrière-grand-père avait fondé les éditions Springer, son père qui ne s'opposa pas au régime nazi avait pour principe unique de vie le développement de son entreprise. Ferdinand Springer n'avait pas rencontré de soucis matériels pendant ses années d'études et d'apprentissages. Il s'était détaché de l'Allemagne qui ne pouvait plus lui inspirer autre chose que de la frayeur et de la répulsion. Les brefs voyages qu'il faisait chaque année  lorsqu'il revenait voir sa famille à Postdam, les contacts qu'il avait avec les artistes et intellectuels allemands exilés à Paris depuis 1933 l'avaient tristement convaincu. Son exil s'alourdissait, devenait irréversible : "je me sentais en fait comme un apatride. Je ne me sentais plus Allemand, mais pas Français non plus". Un épisode supplémentaire acheva sa rupture avec sa famille qui, de toute manière, souffrait difficilement qu'il ait choisi de devenir artiste  : "en 1936, mon père m'a demandé de divorcer parce que ma femme était juive ... Je devais écrire un procés-verbal de répudiation chez un avocat de Berlin. J'ai donc refusé ... Mon père m'a alors fait signer un papier de renonciation à mon héritage ; cela le dédouanait aux yeux de Goebbels, il n'était donc plus responsable de mon attitude".

Cet amoureux de l'Italie n'avait pas voulu s'exiler aux Etats-Unis où ses premiers succès dans le monde du marché de l'art auraient pu se confirmer. Comme la plupart des réfugiés allemands et autrichiens qui avaient espéré que la France les protégerait de la furie nazie, Ferdinand Springer fut extrêmement troublé et déconcerté lorsqu'en septembre 1939, il fut contraint d'obéir aux brutales injonctions de l'administration. La Troisième République n'avait pas de clairvoyance ni de vergogne, elle ne faisait pas de différence entre un émigré anti-nazi et un simple voyageur de commerce : tout ressortissant allemand ou bien autrichien était considéré comme un suspect, un membre potentiel de la Cinquième colonne dont il fallait se prémunir et cribler l'identité. Ferdinand Springer dut quitter son atelier et laisser sa femme à Grasse. Il a raconté à Emmanuelle Foster avoir lu aux alentours du 3 septembre 1939 "le communiqué dans la presse indiquant que les ressortissants allemands devaient se faire connaître afin d'être rassemblés dans un lieu précis. A Paris, c'était le stade de Colombes ; comme j'étais dans le Midi, le lieu de rassemblement était le Fort Carré d'Antibes. Il fallait se présenter avec une couverture et deux jours de vivres. On a donc été rassemblés au stade du Fort Carré arrangé hâtivement pour recevoir les internés. C'était encore l'été, heureusement. Nous avons pu coucher à la belle étoile"... "Nous étions dans l'incertitude la plus totale concernant notre avenir. C'est vraiment la situation la plus absurde que j'ai vécue".

Le stade du Fort Carré d'Antibes n'était qu'un prélude pour un plus redoutable internement. "Aux premiers jours de novembre 1939... lorsque nous sommes arrivés aux Milles - nous les prisonniers en provenance des Alpes-Maritimes - le camp était déja occupé par les internés de la région de Marseille. Nous sommes arrivés un millier à peu près. Nous soulevions en marchant un énorme nuage de poussière - la poussière des briques, de la terre, de la paille -  et ma première vision en entrant dans ce camp a été, à travers cette espèce de brouillard, un peu à l'écart comme une apparition irréelle, le visage de Max Ernst"... "Comme lui et beaucoup d'autres, j'allais devenir un homme de brique".

Ce premier face à face, ce moment de retrouvailles entre Max Ernst et Ferdinand Springer résume beaucoup de choses. Il faut imaginer l'arrivée des "antibois" qui quittent la gare des Milles et se rapprochent de l'entrée du camp. Derrière les barbelés, d'autres internés sont présents aux Milles depuis plusieurs semaines : apercevant de nouveaux arrivants, ils s'interrogent quant aux capacités d'accueil et d'hébergement de l'ancienne tuilerie, d'ores et déja menacée de surpopulation. Un premier échange de regards s'effectue, chacun tente d'évaluer son propre destin, l'enchevêtrement des causes multiples qui sont en jeu. Pour ce qui le concerne, Max Ersnt fut tout d'abord interné en septembre dans une maison d'arrêt, à Largentière en Ardèche : il est transféré aux Milles le 20 octobre 1939. En tant que surréaliste ou bien en tant que suppôt de "l'art dégénéré",  son statut n'est pas tranquillisant : il est bien davantage repéré par les services de police que Ferdinand Springer qui, par égard pour son père, n'a pas pris des positions ouvertement antifascistes.

Les Milles
Le camp des Milles, août 2012 (photographie de Florence Laude).
 
L'amitié d'Hans Bellmer.

Max Ernst (1891-1976) et Ferdinand Springer s'étaient croisés en 1932 dans l'atelier de gravure d'Hayter. Max Ernst est de ceux dont le visage et la silhouette ne peuvent pas s'oublier ; il est par ailleurs de ceux qui ont connu sur le front les violences de la première guerre mondiale. Plus jeune - il est à présent âgé de 32 ans - Ferdinand Springer n'eut pas l'occasion d'approfondir cette possibilité de relation : pendant son séjour forcé aux Milles, Max Ernst se comporta essentiellement comme quelqu'un d'anxieux et de discret, les démarches faites par Paul Eluard lui permirent d'être libéré quelques jours avant Noël 1939. En revanche, Springer noua avec l'un des compagnons de Max Ernst, Hans Bellmer (1902-1975) une authentique amitié. 

A priori, ces deux hommes n'étaient pas vraiment faits pour s'entendre. Ils surent pourtant prendre la mesure l'un de l'autre, chose que confirment les bribes de conversation et les événements dont Springer se souvient dans son récit auprès d'Emmanuelle Forster (pages 106-115). "Je le connaissais déja avant la guerre. Nous avions eu les mêmes marchands à New York. J'admirais beaucoup sa façon de dessiner, j'admirais sa virtuosité ... Il était un type allemand de Silésie très marqué, un regard pénétrant. Il était très sympathique. Il racontait beaucoup d'anecdotes sur le surréalisme, parfois même des histoires scabreuses. Il me traitait de "vertueux" et de "pas très évolué sexuellement"....

Avec Springer, Hans Bellmer n'a pas partagé son atelier des Milles comme il l'a fait avec Max Ernst. Les pratiques quotidiennes de ces deux dessinateurs, les finalités qu'ils assignaient à l'art ainsi que leurs tempéraments étaient foncièrement différents. Ici encore, il faut redonner la parole à Ferdinand Springer, pour mieux appréhender ses options dans le domaine du dessin (peindre aux Milles était plus difficile, les matériaux de base et les moments de concentration prolongée étaient beaucoup trop rares). Ses travaux à l'intérieur de l'ancienne tuilerie impliquent un étrange détour. On aperçoit principalement des silhouettes d'hommes dénudés et musclés qui vaquent à l'intérieur du camp : "le sommeil du prisonnier", des "acrobates", un "laveur de linge", "les coupeurs de bois", "les maçons" ou bien "la douche des Milles". En dépit de tous ces titres, sur ces feuillets élégamment griffonnés, des encres au crayon ou bien à la plume, rien n'est vraiment trivial : on a le sentiment de découvrir des figures surannées et transposées qui pourraient s'intégrer dans des bas-reliefs néo-classiques. Un grand écorché est représenté de manière plus pathétique, il a quelque chose d'halluciné dans son apparition, sa douloureuse présence semble corrigée par l'apparition de l'ombre d'une femme qui adopte à  son égard une attitude pacifiante et protectrice. Le mieux repérable parmi tous ces modèles vivants qui adoptent des positions sculpturales comme on les pratique dans une académie de Beaux-Arts est un garçon dont la besogne au camp se trouvait précisément définie. Il est songeur, ses grosses mains s'appesantissent sur ses genoux. C'est un jeune Souabe, on apprend qu'il est régulièrement affecté à la corvée de nettoyage des latrines : en allemand, on l'appelle "scheissküble", ce qui signifie "seau à merde". Ferdinand Springer dont il faut saluer le romantisme et la bienveillance se souvenait de lui comme "d'un être assez curieux avec une allure de voyou et qui paraissait un peu dérangé. Il avait une tête magnifique".

L'écorché
L'écorché, dessin de Ferdinand Springer.

Springer n'avait pas un instant imaginé qu'il  pouvait faire une sorte de reportage de la vie quotidienne au camp. Bien au contraire, lorsqu'il exerçait son oeil et ses talents de dessinateur, il voulait, c'était de sa part tout à fait délibéré, "composer des portraits idéalisés. Une façon pour moi de m'élever au-dessus de l'atmosphère déprimante du camp, de m'échapper de la réalité". Cette attitude esthétisante provoquait les sarcasmes et l'ironie cinglante d'Hans Bellmer qui appréciait pourtant les qualités stylistiques de son compagnon. "Bellmer regardait mes dessins et disait avec un sourire moqueur : "Vous faîtes çà d'après les crétins qui se promènent là, dans la cour ? Vous dessinez ces beaux dieux grecs d'après ces crétins?".... Bellmer retrouvait en moi un côté idéaliste allemand qu'il considérait, au fond, être d'une autre époque. Comme il venait du surréalisme, qu'il connaissait la psychanalyse, il savait fouiller dans l'âme humaine. Et là au camp, il s'efforçait de trouver la réalité des choses et des êtres, c'est à dire des choses plutôt négatives. Mais moi, je venais juste avant la guerre d'illustrer Le Banquet de Platon. Peut-être ces dessins du camp, disons, classicistes, procédaient d'une certaine nostalgie. J'ai au fond presque dessiné sans modèle. Mais le mouvement des garçons saisi dans une action précise m'a inspiré, a vivifié le côté statuaire des dessins".

Mathias Springer m'a raconté que dans son souvenir, son père n'avait jamais manifesté de l'aigreur ou bien du ressentiment à l'endroit des conditions souvent désastreuses en vigueur au camp des Milles. Avec le recul, songeant aux récits bien autrement tragiques de la Shoah, Ferdinand Springer n'avait pas une vision catastrophiste des incidents qui ponctuèrent son parcours. Le hasard voulut - il faisait terriblement froid, l'usine était devenue une véritable glaciaire - qu'une mauvaise bronchite s'empara de lui pendant les premiers jours vécus aux Milles. L'un des hommes d'encadrement du camp, le médecin-chef Goyrand hâta sa guérison et fit plus ample connaissance avec lui. Springer pratiquait avec aisance l'allemand et le français, la culture scientifique de sa famille lui avait donné des compétences dans le domaine  médical : il était capable de renseigner les autres malades, il fut "muté à l'infirmerie où il faisait office d'aide-soignant, ce qui lui valait le privilège de dormir dans des draps et non sur de la paille comme ses camarades".

Son séjour aux Milles fut pourtant loin d'être favorable. Il contracte une pneumonie au printemps 1940, effectue un pénible séjour de trois semaines à l'hôpital militaire d'Aix où il est très mal soigné. Lorsqu'on le ramène à l'infirmerie des Milles, on est au mois d'avril. Ferdinand Springer apprend qu'une commission de criblage statue sur son sort. Un choix lui est offert :"L'on pouvait soit s'engager dans la Légion étrangère, soit être prestataire, c'est à dire travailleur volontaire, à défaut d'être incorporé dans l'armée française. J'opte pour cette solution et je suis donc mobilisé comme prestataire pour être envoyé avec d'autres volontaires à la base de Forcalquier dans les Alpes-de-Haute-Provence".

Depuis Forcalquier jusqu'à Meslay-du-Maine et Toulouse...

Springer retrouve Hans Bellmer, affecté à Forcalquier depuis le 30 janvier 1940. Les deux internés disposent d'une petite cellule où ils peuvent s'isoler, leur compagnie est logée dans l'ancienne prison de la ville : ils ont du matériel pour dessiner et graver, comme le rappelle la photographie de Springer coiffé d'un chapeau militaire qui figure au début de cet article. Quand on ne les occupe pas à refaire un chemin cantonal dans la campagne proche, ils peuvent circuler librement. Il leur arrive de déjeuner à l'extérieur dans une petite auberge située près d'un torrent, en compagnie de l'éditeur Pierre Seghers. Les positions esthétiques et les antagonismes des deux artistes ne se sont pas modifiés, comme l'indiquent deux anecdotes, de nouveau empruntées au livre d'entretiens avec Emmanuelle Foster (pages 112-114) : "Mon temps libre, je l'occupais à dessiner et à faire de la gravure. Le capitaine Marchand, commandant du camp de Forcalquier m'a alors demandé de faire le portrait de sa fille d'après une photo. Comme je n'ai jamais aimé faire des portraits en peinture, je lui ai proposé de réaliser plutôt une gravure de petit format pouvant servir d'en tête pour papier à lettre. Il a accepté avec plaisir et m'a remis la photo de sa fille. J'ai eu quelques difficultés à adapter la photo à mon travail de burin, et  je  faisais un grand nombre de dessins que je montrais à Bellmer pour avoir son avis : "Bon Dieu, vous avez encore fait de çà une déesse grecque. Mais regardez ! regardez cette lèvre supérieure -  toute la bêtise qui y est incluse !".


... "Une après-midi, nous sommes allés dans les environs, Bellmer quelques autres camarades et moi, une région très belle appelée "Les Mourres" formée de rochers qui ressemblaient à de gros champignons avec des surfaces très structurées. J'étais heureux de pouvoir dessiner autre chose que les "Krétins" de la cour des Milles, j'étais donc absorbé sans remarquer que Bellmer derrière moi regardait mon dessin. Il appelait les autres : "Hé les gars, venez voir, Springer a dessiné comme Leonard en personne". Je continuais mon dessin en y mettant les formes de centaures. Bellmer a alors protesté : "Vous n'avez pas honte de bousiller ainsi votre beau dessin avec ces centaures anecdotiques".

Surviennent la débâcle et l'armistice du 22 juin. Assez curieusement, les prestataires vont être convoyés dans la Mayenne. Springer "reçoit la mission de guider une section du camp de Forcalquier jusqu'au Meslay-du -Maine. Nous avons fini par être évacués. Trois jours et trois nuits de marche sans manger. Nous traversions des villages et nous étions hués, bien évidemment parce que nous étions Allemands. Nous sommes arrivés à Angers où un train de marchandises nous a pris en charge ... Le voyage s'est achevé à Albi où nous avons été internés au camp de Saint Juery. Là il y eut un criblage. J'ai pu être démobilisé parce que j'avais un domicile en zone non occupée - la maison de Grasse, j'indiquais plus haut qu'elle fut providentielle - et que j'avais servi comme prestataire"... Bellmer et Springer se séparent : après sa démobilisation, Hans Bellmer s'en fut à Castres où l'héberge un ancien caporal, gardien aux Milles, Camille Canonges. "C'était en août 40, raconte encore Ferdinand Springer. A Grasse, j'ai retrouvé ma femme, Magnelli, Sonia Delaunay, Arp et Sophie Arp, et nous y sommes restés jusqu'en 1942".


Portrait de Springer
Portrait de Ferdinand Springer,
dessin d'Hans Bellmer.

Avec le groupe de Grasse, un moment de bascule.


Hans Bellmer n'était pas l'unique personne qui pouvait l'amener à réviser ses positions. Ferdinand Springer sentait bien qu'au travers de la guerre un monde ancien achevait de s'écrouler : "désorienté, je flottais sans savoir par quoi le remplacer". Il y eut sa réflexion personnelle, et puis toutes les épreuves qu'il lui fallait traverser. Mathias Springer m'a raconté sobrement à quel point la situation de ses parents devenait difficile. Pour subvenir aux besoins les plus élémentaires, Marcelle et Ferdinand Springer tentèrent de vivre partiellement en autarcie, entreprirent de faire pousser des légumes sur le domaine attenant à leur maison. Les résultats furent malheureusement peu éloquents : au détour d'une phrase (p. 126), nous apprenons qu'avant l'automne de 1942, cet homme de grande taille - plus d' 1 mètre 80 - pesait quarante-cinq kilos...

Un début de solution prit source dans l'amitié. "Suzy Magnelli était berlinoise comme ma femme. Une amitié s'est tout de suite développée entre elles. Il y avait une similitude de destin, si je puis dire. Toutes deux juives, berlinoises, épouses de peintres ; c'est par elles que la relation avec Magnelli s'est concrétisée". Alberto Magnelli avait fait la connaissance de Susi Gerson à Paris, en 1934. Les Magnelli s'étaient installés dans une ancienne magnanerie, La Ferrage, au Plan-de-Grasse :  auparavant, en 1940, Susi et sa mère avaient été retenues pendant cinq semaines au camp de Gurs.  La présence des Magnelli avait suscité la venue d'Hans Arp et de son épouse Sophie Taueber-Arp qui avaient élu domicile au Château-folie. Les Arp venaient de recueillir Sonia Delaunay qui avait perdu son mari en octobre 1941. Un autre artiste, François Stahly qui était lui-même le fils d'un père allemand et d'une mère italienne, les rejoignait. Ce petit monde plus ou moins apatride avait l'habitude de se retrouver une ou deux fois par semaine sur la terrasse du Café Bianchi, dans l'artère principale de Grasse. "Nous vivions dans une atmosphère dangereuse. Les entretiens sur l'art nous éloignaient en quelque sorte des dangers qui nous entouraient. C'était vraiment très précieux".


Jacques Grandjonc et Ferdinand Springer
Jacques Grandjonc et Ferdinand Springer, Place de l'Hôtel de Ville, Aix-en-Provence
novembre 1984 (archives Hélène Lioult, association Airelles-Video).

On sait qu'une exposition a réuni pendant les années soixante, au musée Fragonard de Grassse "Six peintres à Grasse", Ferdinand Springer en faisait évidemment partie. Deux autres expositions plus récentes, qui concernent les artistes des années 40 et les répercussions de la seconde guerre mondiale auront permis de mieux comprendre la mue profonde qui affecta l'oeuvre de Springer. Au moment de la préparation de l'exposition menée par Michel Bepoix, Jacques Grandjonc et Doris Obschernitzki autour Des peintres au camp des Milles, je me souviens m'être rendu une première fois à Grasse, pendant l'hiver de 1996, pour visiter l'atelier de Ferdinand Springer. Ce dernier nous montra quelques-unes de ses gravures et nous fit découvrir les dessins "romantiques antiquisants" qu'il avait exécutés aux Milles. Ces dessins furent encadrés et montrés pour une première fois sur le Cours Mirabeau dans la galerie du Conseil Général des Bouches du Rhône, pendant le printemps de 1997 (deux d'entre eux avaient été reproduits en page 64 dans l'ouvrage d'André Fontaine consacré au camp des Milles, deux autres figurent dans Zone d'ombres 1933-1944).

Dix années plus tard, à la Halle Saint Pierre, pendant l'automne-hiver 2007, l'exposition Varian Fry, Marseille 1940-41, imaginée et réalisée par Martine Lusardy, aura permis de mieux comprendre ce moment de bascule dans l'oeuvre de Ferdinand Springer. Les pages 171-175 du catalogue de l'exposition confrontent quelques-uns des dessins des Milles avec des feuillets postérieurs, reproduits en taille réelle d'un mince carnet, Journal de Grasse, 1942. On voit se dégager parmi ces encres et ces aquarelles, cette fois-ci très franchement du côté de l'abstraction, une manière de saut dans l'inconnu, les balbutiements d'une nouvelle aventure.

Ici encore, tout en nous souvenant qu'il faudrait pour mieux caractériser la mutation de cette peinture invoquer le passage ultérieur en Suisse des époux Springer, très marqués par leurs visites dans l'atelier bernois de Paul Klee, on peut  donner la parole à Ferdinand Springer qui répond aux questions d'Emmanuelle Foster :  "La présence et l'exemple d'Arp m'a été d'un grand secours. Familier des deux cultures - française et allemande -  son esprit était resté vivant et agile. Malgré son côté irrationnel et poétique, Arp vivait dans le présent dont il aimait analyser les problèmes avec humour et bon sens. Grâce à ses conseils amicaux je trouvais le courage de transposer mon langage plastique sur un plan qui me paraissait alors plus adapté à notre temps... J'attendais aussi de mon expérience abstraite la solution de certaines difficultés d'ordre technique. Un antagonisme secret entre mon dessin linéaire et mes volumes colorés m'avait souvent préoccupé. C'est en partie grâce à Magnelli que j'ai surmonté cet obstacle".

atelier de Grasse
L'atelier de Ferdinand Springer à Grasse, août 2012.
 
Epilogue

Pour Ferdinand Springer, l'aventure du Groupe de Grasse aura duré jusqu'en novembre 1942. Il part s'exiler en Suisse. Il avait alors "le sentiment que la terre brûlait sous nos pieds, ici, à Grasse. L'occupation de la zone libre par les Allemands  était imminente. Rester en France dans ces conditions était dangereux aussi bien pour ma femme que pour moi". Après trois années passées dans l'Oberland bernois, les deux époux feront retour à Grasse en août 1945. "Nous trouvons notre maison dans un état effroyable. Elle avait été réquisitionnée pendant la guerre pour héberger des réfugiés et était occupée à notre arrivée par une excentrique comtesse polonaise qui avait installé une chèvre dans la salle de séjour, laquelle servait également de remise pour le bois de chauffage. Le jardin était rempli d'immondices, de boîtes de conserves vides, d'herbes folles. Sur la rue, devant la maison, gisait un tank allemand abandonné"....

"Tout était à recommencer. Mon oeuvre d'avant-guerre avait soit disparu, dans la saisie par la Gestapo des collections Uhde et Hugo Simon, soit alors était dispersée dans des collections privées aux Etats-Unis. Il ne me restait que les quelques peintures et dessins des années 30 que j'avais emportées avec moi en Suisse, ainsi que les peintures et aquarelles que j'avais réalisées pendant mon exil. C'était  fort peu de choses ;  je me retrouvais à presque 40 ans dans la situation d'un débutant".

Alain Paire

(1) Cf. Ferdinand Springer par Emmanuelle Foster, éd. Ides et Calendes, septembre 1995.

Camp des Milles, cf sur ce lien cette video à propos des peintres inconnus.
Du 13 juillet au 8 septembre 2013, le Site-Mémorial du camp des Milles programme une exposition Ferdinand Springer.  A propos de cette exposition, sur ce lien, on trouvera un article de Guénael Lemouée publié par La Provence, le  18 juillet.
Après quoi, du 25 septembre au 15 décembre 2013, une seconde exposition sera consacrée à quatre artistes internés aux Milles. Bellmer, Ernst, Springer et Wols au camp des Milles est une co-production de Marseille-Provence 2013 et du Site-Mémorial du camp des Milles, Juliette Laffon est la responsable de cette exposition d'automne. Simultanément, au mois d'octobre, la galerie du 30 de la rue du Puits Neuf présentera un choix de gravures et d'aquarelles de Ferdinand Springer.

A Marseille, Michel Bepoix et la Fondation Regards de Provence programment pour octobre 2013 une exposition Peinture et Poésie. Les échanges entre Francis Ponge et Ferdinand Springer seront évoqués dans cette exposition.

Ferdinand Springer

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