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Le titre du livre suggère d'emblée une réflexion. Dans la tradition littéraire, le genre "manifeste" ne saurait être que péremptoire. Pour lancer un mouvement, un auteur leader assène quelques idées qu'il assure nouvelles, sans laisser aucune place au doute ou à une quelconque incertitude qui saperait les fondations qu'il se propose d'établir. Aussi faut-il peut-être comprendre à l'envers ce titre choisi par Frédéric Pajak : non pas Manifeste incertain donc, mais "incertitude manifeste", en conservant toutefois l'idée d'une volonté arrêtée - non moindre que celle d'un Marinetti ou d'un Breton - de dire fortement quelque chose, mais quelque chose qui se dérobe à toute certitude. De compenser l'incertitude du propos par la force de l'expression. En fait, il est loisible de penser que tous les manifestes sont incertains et que leur véhémence même révèle le doute qui les travaille ; en ce sens, le titre en question ne serait plus un oxymore, mais, discrètement ironique, une tautologie.

Quoi qu'il en soit, l'objet du livre, ce quelque chose à dire fortement, reste ici à définir, ce qui paraît d'autant plus nécessaire que ce livre s'annonce comme le premier d'une série, et d'autant plus malaisé qu'il est passablement composite, avec tantôt des fragments de récit à la première personne (des souvenirs de jeunesse ; un voyage en Sicile ; la rencontre de deux vieux fascistes à Lausanne), tantôt ce qui ressemble fort à des notes prises en lisant différents ouvrages, transcrites dans un style neutre, - hormis quelques traits assez vifs traduisant une impatience, en particulier dans le chapitre sur Bram Van Velde (ainsi cette courte phrase abrupte, page 36 : "Beckett déconne, d'accord."). L'impression prévaut d'un montage de textes écrits à différents moments, avec des visées différentes. Cependant, un élément donne au livre sinon une sorte d'unité incertaine, du moins un fil rouge : l'évocation d'épisodes de la vie de Walter Benjamin, qui reviennent dans trois chapitres. En outre, l'Avant-propos du Manifeste - où Benjamin est déjà cité - indique un projet mémoriel et plus précisément, mais "de façon désarticulée", celui de dire "l'Histoire effacée et [...] la guerre du temps" (page 10), ces deux thèmes n'en constituant en fait qu'un seul puisque l'auteur, à la page précédente, définit lui- même "la guerre du temps" comme "la guerre menée par un présent vidé de son passé". 

 

Il s'agit donc de dire aujourd'hui, presque de réciter, des moments importants de l'Histoire récente - celle que nos parents ont vécue et qui porte notre présent - sur un mode qui ne relève ni du roman, lequel sacrifie trop à l'imaginaire, ni de l'essai, lequel n'a souci que de la vérité. Il s'agit de faire sentir comment la grande Histoire (avec la majuscule) passe subrepticement dans des actes simples, comment elle n'est pas seulement faite d'événements, mais d'un fourmillement infini de petits gestes, de petites décisions qui paraissent n'avoir rien de remarquable et sont pourtant, si on leur accorde l'attention qu'il faut, curieusement révélateurs. Deux conditions me semblent s'imposer pour qu'une telle démarche puisse prendre : d'une part, une certaine modestie d'écriture, en tout cas le rejet d'effets littéraires trop appuyés, dont les charmes font oublier le projet initial ; d'autre part, le choix d'un personnage réel, connu et reconnu, sans lequel le récit passerait évidemment pour imaginaire.

 

Dans Manifeste incertain, c'est donc Walter Benjamin qui tient ce rôle et l'on voit bien en quoi le choix de cet auteur prestigieux est à la fois fonctionnellement nécessaire et presque paradoxal dans la mesure où Frédéric Pajak n'insiste guère sur les écrits ou la philosophie de l'écrivain-philosophe, dont il ne retient que quelques citations, quelques aperçus. Et quand il nous dit que celui-ci, le 7 avril 1932, dans le port de Hambourg, traîne "des pieds sur la passerelle qui le conduit dans le ventre du bateau" (page 43), ou, plus tard, à Ibiza, qu'il "se lève à six ou sept heures, se baigne dans la mer, les yeux perdus dans l'horizon", puis "se cache dans les buissons de la forêt" et "lit, griffonne ou prend le soleil, assis contre un tronc d'arbre" (page 115), tout cela ne prend un relief particulier, ne résonne étrangement, que parce qu'il s'agit de Walter Benjamin, dont nous connaissons peu ou prou les tribulations et la fin. Or, bien qu'il n'y ait évidemment aucun lien de cause à effet entre ces faits banals et le destin ou l'oeuvre de l'homme, l'idée vient à l'esprit que ce sont ces moments "vides" qui disent le mieux comment l'histoire d'une vie et l'Histoire se rencontrent et engendrent une conscience singulière, irrémédiable ; "C'est quand il ne se passe rien qu'il se passe quelque chose", lit-on page 90. Ajoutée à l'effet de réalité produit par certains détails attestant la véracité du récit (par exemple des dates précises), une très légère touche d'imaginaire suffit à suggérer cette rencontre : ici un traînement de pieds, là un regard perdu, pour exprimer l'épuisement et l'égarement non seulement d'un être, mais d'une époque. Ce qui n'est pas dicible - les histoires d'une infinité d'êtres anonymes, "silencieux", promis à l'oubli, et que l'Histoire broie - se recueille dans le silence, la distraction, la presque absence de la grande figure élue par l'écrivain.

 

Singulière peut paraître la manière adoptée par Frédéric Pajak pour "illustrer" son livre, mais il est clair que ce verbe ne convient guère quand il faut ici, impérativement, penser ensemble, lire-voir ensemble les textes et les images, celles-ci disant ou essayant de dire ce que ceux-là ne parviennent ou ne suffisent pas à montrer. Et il ne s'agit pas non plus d'un simple procédé d'association plus ou moins libre, à la mode surréaliste, plutôt de la recherche d'une expression plus complète et plus concise, plus immédiate (et en cela sans doute mieux adaptée à des façons contemporaines d'en user avec les livres). Aussi bien le dessin donnera-t-il parfois le cadre d'un simple fait, en évitant une longue et difficile description.

 

Voici qu'une "grande blonde" brièvement décrite entre dans un wagon du métro, quand l'image montre un tunnel dans une semi-obscurité : ainsi a-t-on, simultanément, le fragment narratif, le décor et l'effet de contraste à la source de l'émotion (page 79). Encore faut-il noter que la vue du tunnel n'est pas celle que peut avoir le narrateur ni même un voyageur, et qu'elle n'a de valeur qu'en tant que référence imaginaire, quasi inconsciente ; ici, davantage qu'un cadre réel, c'est donc une atmosphère que le dessin recrée et que des phrases tarderaient et peineraient à faire sentir. Un tel procédé est évidemment risqué car la relation entre image et texte, qui sans doute s'est imposée à l'auteur, peut échapper au lecteur, voire déconcerter celui-ci : pour ma part, je me suis interrogé sur les deux dessins qui accompagnent les propos, d'ailleurs futiles, d'Adrienne Monnier sur Baudelaire (pages 54 et 55). Peut-être inspirée par une photographie des Chantiers de la jeunesse française ouverts par le régime de Vichy, la couverture du livre est elle-même assez mystérieuse avec ces enfants aux mines inquiétantes. Celui de droite, on ne sait s'il sourit ou s'il va éclater en sanglots : incertitude encore.

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L'écriture simple et sans véhémence des textes, que l'on sent parfois presque improvisés, l'arbitraire de leur montage, l'évocation tranquille d'un livre et de personnages assez répugnants (Bagatelles pour un massacre, de Céline ; les deux fascistes revus en Suisse), la présence toujours explicite ou implicite des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, les souvenirs de voyages moroses, tout donne au livre un certain ton mélancolique qui paraît non pas désespéré, mais au delà de l'espérance, comme s'il n'y avait plus rien (de bon) à attendre de l'Histoire, ni même lieu d'en instruire le procès en absurdité. Un certain ton de mélancolie qui ne peut se comprendre qu'à la lumière grise et brune des irrémissibles et, à proprement parler, inoubliables catastrophes du siècle passé - et c'est bien étrange comme cet adjectif "inoubliable" se défend de toute lecture négative. Dans le dernier et surprenant texte du livre, on peut ainsi noter, d'une part, que parmi les Esprits nommés - qui sont des avatars d'allégories imaginaires - manque l'Espoir, quand il y a malgré tout le Bonheur et la Joie ; et que, d'autre part, les grandes catégories du Temps et de l'Espace sont repliées sur elles-mêmes, fondues dans une sorte d'emboîtement infini ("Dans le ventre de la mère, il y a un autre ventre [...]", page 175 ; "Dans la maison, il y avait une autre maison [...], page 176 ; jusqu'à la dernière phrase du livre : "[...] il y a une femme cachée dans la femme", page 187) et que cette perception d'un espace-temps gigogne qui "creuse" et dédouble l'expérience de toute chose, marque l'impossibilité d'être pleinement là, présent dans le présent. Ne demeurent alors que de tout petits événements personnels, et qui semblent bien de solitude, beaucoup de départs, des éclats de culture, des "choses vues", le ciel et la mer. Et bien sûr le goût du hasard. Usant de moyens sensiblement plus littéraires, les récits de W. G. Sebald disent aussi ces grands vides, ces errances, en usant aussi d'images singulières : de très banales photographies le plus souvent, sans beaucoup de charme, et dont il arrive aussi que le sens échappe, au lieu des dessins que compose savamment Frédéric Pajak (en s'inspirant parfois de photographies), - de sorte que l'on pourrait se demander si l'espoir, chez l'un et l'autre chassé par la grande porte des textes, n'essaie pas de revenir dans la maison par la fenêtre des images. 

 

Alain Madeleine-Perdrillat, décembre 2012.

Frédéric Pajak, Manifeste incertain, tome 1, Paris, éditions Noir sur blanc, 2012.

 

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