"Abbottabad" : une pièce d'Huang Yong Ping dans un hôtel particulier d'Aix-en-Provence PDF Envoyer
Choses lues, choses vues
Dimanche, 15 Janvier 2012 16:00

Abbottabad, Huang Yong Ping

Abbottabad 2012, terre cuite et plantes, 52 rue Cardinale, Aix-en-Provence

On peut déja l'affirmer, l'apparition dans un lieu beaucoup trop discret d'Abbottabad, une oeuvre de l'artiste chinois Huang Yong Ping, constituera l'un des événements de Marseille-Provence 2013. Cette pièce de belle envergure est installée dans la proximité du cinéma Mazarin, quelques mètres après le Collège Mignet, au n° 52 de la rue Cardinale ; il faut franchir une porte et pénétrer dans le jardin privé de l'Hôtel de Gallifet.


Abbottabad fut primitivement imaginé et conçu pour un espace davantage fréquenté et beaucoup plus aisément identifiable. Quelques semaines avant l'installation, Huang Yong Ping fut extrêmement déçu. Conformément à la commande de Marseille-Provence 2013, il imaginait pouvoir loger sa pièce dans la cour intérieure de l'Hôtel de Ville d'Aix-en-Provence : il l'avait pensée pour cet espace, elle aurait suscité de nombreuses interrogations, des rencontres inopinées. La Ville d'Aix a préféré ne pas accueillir dans un lieu de forte centralité une oeuvre appelée à connaître un grand retentissement. De même, le choix d'un second endroit de belle visibilité, l'esplanade du Grand Théâtre de Provence fut écarté. Les organisateurs, Xavier Douroux,  le commissaire de l'exposition L'Art à l'Endroit et l'artiste se sont rabattus en dernière instance sur un lieu de fine qualité que trop peu de personnes peuvent appréhender : depuis trois étés, le jardin et le rez de chaussée de l'Hôtel de Gallifet abritent des expositions d'art contemporain.

Une fois qu'on se sera renseigné, et dés qu'on aura trouvé l'emplacement, on ne boudera pas son plaisir. Abbottabad est une oeuvre sans concession qui nous renseigne quant au contexte mondialisé qui est devenu le nôtre, depuis le début du vingt-et-unième siècle. Lorsqu'on examine cette étrange construction de terre cuite qui s'étend sur onze mètres de long et cinq mètres de large, on n'identifie pas immédiatement de quoi il retourne. On découvre au ras du sol, parmi les graviers du jardin, la miniaturisation d'une bâtisse plus ou moins anonyme, réduite à l'êtat de demi-ruine et non dépourvue de beauté : son architecture et son allure agitent des souvenirs précis, sa prégnance dans notre inconscient collectif se révèle troublante.

Dans cette reconstitution, le sculpteur-céramiste-installateur n'a pas choisi de répercuter les convulsions d'un événement scruté par l'ensemble de la planète. Huang Yong Ping a choisi de travailler dans l'ironie et la clarté, avec une subtilité que l'on peut bien évidemment qualifier de "chinoise", en conformité avec une nouvelle et saisissante poétique des ruines. Tel qu'il apparaît dans ce jardin d'une demeure du dix-huitième siècle, le domaine de la villa d'Abbotabad, son édifice, ses terrains vagues, ses murs d'enceinte, ses portiques et ses dépendances éventrées sont partiellement recouverts par toutes sortes d'herbes sauvages et d'arbustes issus de la flore méditerranéenne. Au travers de cette oeuvre qui prend en écharpe les soubresauts de l'actualité et les rythmes autrement complexes et beaucoup plus vastes de l'univers, une pause s'effectue : Huang Yong Ping Ping est de ceux qui se révèlent capables de parler du temps présent tout en quittant franchement le monde du zapping et de l'information. Ce qu'on aperçoit, ce sont les arcanes, la cruauté et simultanément la souveraine dérision d'une philosophie du devenir. L'inconvénient d'être né n'est pas pris en compte, les cycles de la nature demeurent prépondérants : ils annulent les ultimes reliefs de l'histoire humaine. Dans l'ample respiration de l'univers, l'homme serait une empreinte appelée à disparaître.


Abbottabad, par Ping

On s'en souvient, Abbottabad est le nom insistant de cette ville du Pakistan où Ben Laden avait choisi de se cacher pendant les cinq années qui précédèrent sa disparition définitive. Ce n'était point une grotte nichée dans des anfractuosités de montagne, il s'agissait d'une demeure à la fois anodine et cossue. Sa villa, ses deux étages et sa terrasse furent construits au pied d'une colline, parmi les terres cultivées et les casernes d'une banlieue vaguement poussiéreuse, à l'intérieur d'une enceinte de murs de cinq mètres de haut, bordés de barbelés et de fils électrifiés. L'homme le plus recherché du monde aura vécu les dernières heures de sa vie le 3 mai 2011 ; son cadavre fut abandonné à la mer pour qu'il ne puisse pas avoir de sépulture. Parce qu'elle devenait un lieu de "pélerinage" et de curiosité pour de trop nombreux visiteurs, les autorités pakistanaises choisirent d'effacer sa maison de la carte du monde. Les images de presse qui relatent l'opération sont relativement rares, des soldats lourdement armés bloquaient les accès du site ; les débris furent déblayés et emportés, les bulldozers, les pelleteuses et les grues rasèrent l'édifice pendant les jours et les nuits d'un week-end de la fin février 2012.

Pour évoquer autrement cet espace dont il ne reste que des gravats et des coups de balai, Huang Yong Ping a imaginé que son domaine aurait pu être abandonné et désaffecté. L'oubli l'aurait emporté, les silhouettes et la carcasse des vestiges de ce médiocre béton auraient subsisté : le mur d'enceinte est beaucoup moins apparent, les barbelés et les portes d'acier ont disparu, les dalles de la cour intérieure et un grand balcon sont visibles au premier plan, les herbes sauvages et la végétation se sont emparés de cet ensemble, plus personne ne s'y rend. On se serait éloigné de la catastrophe : du silence, quelque chose de beaucoup plus hasardeux et de tout à fait mystérieux se serait substitué aux grandiloquences et aux pitreries des planifications humaines.

Abbottabad, Huang Yong Ping

L'artiste avait déja opéré un retournement identique pour deux autres espaces empreints d'une forte donne symbolique. En 2007 la galerie new-yorkaise Barbara Gladstone avait présenté les emboîtements de deux autres constructions façonnées en terre cuite : elle représentaient le Pentagone et le Colisée. Des herbes folles et des arbustes venaient se glisser dans le dédale de leurs orgueilleuses constructions. Totalement éloigné des polémiques, des reconstitutions hollywoodiennes ou bien de la lumière néo-caravagesque du film Zéro Dark Thirty, Huang Yong Ping ne se donne pas pour tâche d'évacuer ou bien de déconstruire des spectres, des mythes et des fantômes. Il tente d'approcher quelque chose de beaucoup plus ténu et de beaucoup moins aisément perceptible : il traduit beaucoup plus simplement, ce sont des propos récents de l'artiste, le fait que "la nature n'a pas l'intention de s'engager dans l'histoire des hommes. L'herbe fait son chemin, elle pousse où elle peut. Peut-être va-t-elle gagner, prendre le dessus sur tout".


Abbottabad 2012,Huang Yong Ping
Mardi 15 janvier 2013, pendant la matinée, la neige était tombée sur Abbottabad.

On rappellera qu'Huang Yong Ping est né en Chine en 1954, il est naturalisé français et vit à Paris. Beaucoup de ses oeuvres avaient été interdites par le gouvernement chinois, il a choisi la dissidence. A la fin des années quatre-vingt, Jean-Hubert Martin l'avait convié à participer au Centre Pompidou à l'exposition des Magiciens de la terre. Toujours à Beaubourg, on apercevait dans le grand hall, lors de l'exposition Traces du Sacré, le monstrueux tourniquet d'un moulin à prière surdimensionné. Quelques-uns des cheminements de Ping s'effectuèrent en Provence. En 1990, lors de l'exposition Sainte Victoire / Cézanne du musée Granet, il avait implanté sur le plateau de Saint-Antonin, plusieurs installations au terme d'une résidence d'artiste imaginée par Jean Biagini et l'Ecole supérieure d'art d'Aix-en-Provence : pour cette occasion, avec la complicité de l'Ecole d'art et d'amis basés à Pourrières, Ping avait conçu des "cages de prisonniers" et des oratoires en ferro-ciment. En 1996, les Ateliers d'artistes de la ville de Marseille et leur directeur Thierry Ollat lui avaient permis de produire Trois pas et neuf traces, une pièce imaginée à partir des attentats terroristes qui avaient frappé Paris.

Il faudrait d'autres digressions pour mieux situer l'oeuvre de Huang Yong Ping dont l'une des plus fortes réalisations pérennes est à présent le grand serpent de Saint-Brévin installé depuis 2012 surle bord d'une plage proche de l'estuaire de Nantes : les os, les vertèbres, le squelette et la gueule ouverte de ce reptile de 130 mètres de long apparaissent et disparaissent selon le rythme des marées. La galerie Kamel Mennour présente jusqu'au 26 janvier, à Paris, 47 rue Saint André des Arts, une exposition intitulée Bugarach. On y trouve des animaux empaillés déja aperçus dans son exposition de l'Arche de Noé présentée en 2009 à la Chapelle des Augustins : cette fois-ci, leur tête est décapitée, une tache rouge remplace leur visage. Dans cette exposition, la pièce la plus saisissante rassemble des éléments hétérogènes. Les flancs d'un fragment de montagne sont associés à un plateau où l'on aperçoit des animaux qui implorent le secours d'un hélicoptère qui ne tournoie pas autour d'eux pour les sauver :  l'unique préoccupation de cet engin est de produire des images diffusées par les télévisions et les médias.


le serpent de Saint Brévin, Huang Yong Ping
Le serpent-Océan de Ping, Saint Brévin, une pièce métallique de 130 mètres de long.

Un dernier regret, Abbottabad n'est pas seulement visible dans un espace certes élégant, mais beaucoup trop discret. La communication autour de cet événement se révèle beaucoup trop faible. On apprend tardivement qu'Huang Yong Ping était bien évidemment venu pendant quelques jours pour installer son oeuvre, il lui fallait  imaginer quels pourraient être les plantes et les arbustes qu'il devait loger dans son installation. A ma connaissance, aucun entretien n'a été réalisé en présence de l'artiste : la presse et la critique furent insuffisamment alertées, l'événement passa sous silence.  Il s'agissait d'une première partiellement manquée : cette pièce sera appelée à voyager, elle rencontrera immanquablement ailleurs, dans d'autres espaces et dans d'autres implantations,  son histoire et son retentissement. De la genèse et des principes de cette installation, il semble qu'on conserve actuellement, en tout et pour tout, des images de You Tube qu'on peut regarder, avec en fond musical les accords d'une Valse de Chopin,  sur ce lien.

Alain Paire, 15 janvier 2013.

Abbottabad 2012, Terre cuite et plantes, est visible jusqu'au 17 février. Entrée libre et gratuite dans le cadre de L'art à l'endroit, parcours dans la ville organisé par Marseille-Provence 2013. Une médiatrice, Julie Manchon répond aux éventuelles questions des visiteurs. L'Hôtel de Gallifet est ouvert tous les jours de 10 h à 12 h 30 et de 13 h 30 à 17 h 30

A propos de Huang Yong Ping, cf. la monographie éditée par la galerie Kamel Kemmour et les Presses du Réel qui sont domiciliées à Dijon, dans les espaces du Consortium : cet ouvrage a été réalisé dans le prolongement de l'élaboration de La Pieuvre de 25 m de large et de 6 m de long qu'on apercevait pendant l'été 2010 au musée océanographique de Monaco. Du 15 février au 14 avril 2013 au Musée d'Art Contemporain de Lyon trois oeuvres de Ping seront visibles, Reptiles (de l'exposition "Magiciens de la Terre" de 1989), Mille bras de Bouddha (de 1997 au Skulptur Projekte de Munstër) et Intestins de Bouddha,  2006.

 

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