Une exposition jusqu'au 8 septembre au camp des Milles, "Ferdinand Springer, le destin d'un exilé" Imprimer Envoyer
1994-2013, les expositions de la galerie
Lundi, 08 Juillet 2013 01:49

Jacques Grandjon et Ferdinand Springer

Jacques Grandjonc et Ferdinand Springer, Place de l'Hôtel de Ville, Aix-en-Provence, octobre 1984 (archives Hélène Lioult, association Airelles-Video).

Entre septembre 1939 et la fin de l'été 1942, plus de dix mille personnes transitèrent par le camp des Milles. Parmi les nombreux intellectuels qui furent internés au camp, plus d'une centaine étaient des artistes, peintres, dessinateurs, sculpteurs. Du 13 juillet au 8 septembre 2013, le Site-Mémorial du camp des Milles a choisi de mettre en lumière la singularité de Ferdinand Springer : son parcours de dessinateur-peintre-graveur se modifia considérablement au tournant des années 40. A propos de cette exposition, sur ce lien, on trouvera un article de Guenael Lemouée publié par La Provence, le  18 juillet.

Après quoi, du 25 septembre au 15 décembre 2013 se déroulera une seconde exposition dont le commissariat est assuré par Juliette Laffon. Cette exposition d'automne est une co-production de Marseille-Provence 2013 et du Site-Mémorial du camp des Milles : elle regoupera Bellmer, Ernst, Springer et Wols au camp des Milles. Simultanément, au mois d'octobre, la galerie Alain Paire présentera rue du Puits Neuf un choix de gravures et d'aquarelles de Ferdinand Springer.

Inauguration de l'exposition Ferdinand Springer, le destin d'un exilé, le samedi 13 juillet, au camp des Milles. A 18h, dialogue public avec Mathias Springer, le fils de l'artiste et Alain Paire.


 


Des photographies et des documents, une trentaine de dessins à la plume, des encres de Chine noir, marron ou bistre, des oeuvres sur papier exécutées aux Milles et à Forcalquier, entre novembre 1939 et mai 1940, constitueront la charnière de l'exposition de juillet au camp des Milles. A côté des peintures murales de l'ancien réfectoire des gardiens, les visiteurs découvriront une salle de 250 mètres carrés entièrement consacrée à la trajectoire de Ferdinand Springer (1907-1998). Pour cet artiste et pour de nombreux créateurs de son époque, il y eut un avant et un après : les débuts de la Seconde Guerre mondiale provoquèrent dans son oeuvre et dans sa biographie une forte césure. Les années 40 n'étaient pas propices à la création, ni bien sûr à la conservation des oeuvres d'art : trois quarts de siècle plus tard, c'est un miracle de pouvoir réunir un ensemble à ce point renseignant.

Ferdinand Springer

Portrait de Ferdinand Springer par Hans Bellmer, 1940 (collection privée).

 

 


Ferdinand Springer a 32 ans lorsqu'il est interné aux Milles. En tant que ressortissant allemand, il est devenu un suspect, un ennemi potentiel pour la Troisième République qui vient d'entrer en guerre. Il est né à Berlin en 1907. Du côté de son arrière-grand père paternel, il appartient à une famille de grands éditeurs scientifiques. Le vif désir qu'il contracta très tôt de s'éloigner de son milieu d'origine pour compléter sa formation artistique l'avait conduit à Zurich, en Italie et par la suite à Paris où il s'installe en 1928. Ferdinand Springer n'a pas directement éprouvé les violences de la montée du nazisme, il ne fait pas partie de la grande vague des exilés de 1933. Il rencontre à l'Académie Ranson de Paris et fréquente en Corse, en 1928, celle qu'il épouse quatre ans plus tard : Marcelle-Irène Behrendt  née en 1907 à Bruxelles, de parents juifs allemands. Tous deux sont de grands amoureux de l'Italie et de la lumière méditerranéenne. Marcelle-Irène est sculpteur et peintre. Elle fut trop souvent contrainte d'abandonner temporairement ou bien d'ajourner sa pratique artistique : quelques-unes de ses oeuvres, datées des années trente, et puis d'autres des années 60 / 70, figureront dans l'exposition de son compagnon de vie.



L'épouse de Ferdinand Springer

Marcelle-Irène, l'épouse de Ferdinand Springer, 1933, photographie de Florence Henri.


L'avant-guerre : "Je ne me sentais pas allemand, mais pas français non plus"

Ferdinand Springer est devenu un apatride. Il sera constamment partagé entre le souci de revenir dans son pays d'origine et son amour pour le Midi de la France, où il décide d'établir son atelier : "Je ne me sentais pas Allemand, mais pas Français non plus" (1). Sa langue maternelle devient la langue difficilement utilisable des monstres et des bourreaux. Pour partie parce qu'il voulait rester en retrait par rapport à son père pour qui le développement de l'entreprise familiale était chose primordiale, son comportement à Paris relève d'une assez stricte neutralité : Springer fréquente les milieux oppositionnels allemands, l'extrême gauche artistique et intellectuelle, sans pour autant prendre frontalement parti. Il achève sa formation à Paris dans l'atelier de gravure de Stanley William Hayter et commence en 1936 un premier cycle d'expositions personnelles qui le conduit en 1938 jusqu'à New York dans une galerie proche du surréalisme, la galerie Julien Levy. Son mariage achève sa rupture  avec sa famille : "En 1936, mon père m'a demandé de divorcer parce que ma femme était juive ... Je devais écrire un procés-verbal de répudiation chez un avocat de Berlin. J'ai donc refusé ... Mon père m'a alors fait signer un papier de renonciation à mon héritage ; cela le dédouanait aux yeux de Goebbels, il n'était donc plus responsable de mon attitude".


Ferdinand Springer et Salvador Dali

De gauche à droite, sur le paquebot New-York-Le Havre, Ferdinand et Marcelle Springer, Gala et Salvador Dali, (photo X, droits réservés).



Springer n'a pas souhaité s'exiler aux Etats-Unis où ses premiers succès auraient pu se confirmer. Ses ventes à New York, Baltimore et Philadelphie, son retour au Havre en compagnie de Gala et de Salvador Dali, lui  permettent de délaisser Paris. Il fait l'acquisition à l'extérieur de Grasse, d'une maison et d'un domaine de deux mille carrés qui deviennent son principal port d'attache pendant toute sa vie. Ses premières oeuvres, quelques peintures et des dessins qui figurent dans cette exposition de juillet 2013 ne relèvent pas de la modernité de son temps : elles procèdent d'un assez grand classicisme, ou bien d'un romantisme et d'une veine fantastique qui peuvent faire songer à Arnold Böcklin, ou bien à Giorgio De Chirico. Pour mieux mesurer les chemins qu'aura parcourus Ferdinand Springer, ces quelques travaux évoqueront  son avant-Seconde Guerre mondiale. Les oeuvres de cette première époque de création sont assez rares :  certaines se trouvent dans des musées et collections privées des Etats-Unis, d'autres ont disparu lors de la saisie par la Gestapo de la collection de Wilhelm Uhde (à propos de ce dernier, un mince courrier adressé à Springer figure dans une vitrine).

"Aux alentours de septembre 1939", Ferdinand Springer découvre à Grasse un "communiqué dans la presse indiquant que les ressortissants allemands devaient se faire connaître afin d'être rassemblés dans un lieu précis. A Paris, c'était le stade de Colombes ; comme j'étais dans le Midi, le lieu de rassemblement était le Fort Carré d'Antibes. Il fallait se présenter avec une couverture et deux jours de vivres. On a donc été rassemblés au stade du Fort Carré arrangé hâtivement pour recevoir les internés"... "Aux premiers jours de novembre 1939 ... nous sommes arrivés aux Milles. Nous soulevions en marchant un énorme nuage de poussière - la poussière des briques, de la terre, de la paille -  et ma première vision en entrant dans ce camp a été, à travers cette espèce de brouillard, un peu à l'écart comme une apparition irréelle, le visage de Max Ernst"... "Comme lui et beaucoup d'autres, j'allais devenir un homme de brique."


Aux Milles, le paradoxe d'un "romantisme antiquisant"

La situation vécue par Ferdinand Springer correspond aux débuts de l'engrenage qui transformera les Milles : le camp d'internement deviendra pendant l'été de 1942 l'un des rouages de la machine de mort nazie. Pour l'heure, pendant l'automne-hiver 1939, la situation est absurde, de très mauvaises conditions d'hygiène et d'alimentation frappent ses nombreux compagnons d'infortune. Il fait terriblement froid, Springer est victime d'une bronchite. L'un des hommes d'encadrement du camp, le médecin-chef Goyrand le soigne efficacement et fait plus ample connaissance avec lui. Springer pratique avec aisance l'allemand et le français : il  est capable de renseigner les autres malades, il est "muté à l'infirmerie où il faisait office d'aide-soignant, ce qui lui valait le privilège de dormir dans des draps et non sur de la paille comme ses camarades".

Ferdinand Springer

Les Milles, Bains, dessin de F. Springer.


Les dessins exécutés par Ferdinand Springer pendant les années 1939-1940 ne sont pas en franche rupture par rapport à ses dessins antérieurs. Lorsqu'il exerce aux Milles son oeil et ses talents de dessinateur, il veut "composer des portraits idéalisés. Une façon pour moi de m'élever au-dessus de l'atmosphère déprimante du camp, de m'échapper de la réalité". On aperçoit principalement des silhouettes d'hommes dénudés et musclés, ces personnages n'ont pas la vêture d'un interné : voici Le sommeil du prisonnier, des Acrobates, un Laveur de linge, Les coupeurs de bois, Les maçons ou bien La douche des Milles. Springer avait emporté avec un lui depuis Antibes un petit siège pliant et un carton avec du papier à dessin : dans un entretien de novembre 1984 avec Jacques Grandjonc (production Airelles-Video), il explique qu'il travaillait au milieu de la grande cour du camp. Il regardait les travaux et les jeux des internés : certains sciaient du bois ou bien lavaient leur linge, d'autres faisaient un peu de gymnastique et des sauts d'acrobatie.

Sur ces feuillets élégamment griffonnés, il ne s'agit en aucun cas d'un reportage. Ferdinand Springer ne fait pas exactement du déni de réalité : assez paradoxalement, il continue de dessiner comme un amoureux de l'art florentin, selon des principes de transposition et d'idéalisation qui l'éloignent fortement de la quotidienneté. Ses figures surannées  se dessinent sur un fond quasiment intemporel, on ne perçoit pas les baraquements et la pénombre de la tuilerie, rien n'évoque directement les rassemblements matinaux, les militaires ardéchois ou bien les repas pris en commun : les silhouettes individualisées et mythologisantes de Springer pourraient s'intégrer dans des bas-reliefs néo-classiques ou bien parmi les gravures de l'adaptation du Banquet de Platon, son premier livre publié en version anglaise à tirage limité, en 1937. Quelques exceptions tout de même, parmi ces dessins : des silhouettes plus mélancoliques, des portraits de "prisonnier",  la vision d'un jeune souabe qui pose pour Springer. Ses grosses mains s'appesantissent sur ses genoux, ce personnage était affecté au nettoyage des latrines : en allemand, on l'appelle "scheisskübel", ce qui signifie "seau à merde".


Ferdinand Springer

Le seau à merde, Les Milles, 1940, dessin à la plume de F. Springer.



L'amitié d'Hans Bellmer.

Aux Milles, Ferdinand Springer ne fréquenta pas vraiment Max Ernst qui fut assez rapidement libéré : tous deux avaient autrefois oeuvré au 17 de la rue Campagne première, dans l'atelier de Stanley William Hayter. Par contre, Springer noue une authentique amitié avec Hans Bellmer (1902-1975). Leurs points de vue sont pourtant franchement dissonnants, l'attitude esthétisante de Springer, son "romantisme antiquisant" provoquent les sarcasmes et l'ironie de Bellmer : "Vous faîtes çà d'après les crétins qui se promènent là dans la cour ? Vous dessinez ces beaux dieux grecs d'après ces crétins ?". Hans Bellmer éprouvait une grande estime pour son compatriote. Ces deux artistes ont refusé de devenir des personnages anonymes, des visages dont on ne se souviendrait pas. Sur l'un de ses dessins qu'on apercevra dans la plupart des visuels de cette exposition, Bellmer campe un portrait de Springer avec beaucoup de justesse : sa coupe de cheveux, une front qui médite, un regard absent, un assemblage de figures géométriques qui rappelle invinciblement la structure et l'enfermement des briques du camp. De même, Springer dessine un portrait aigu et émouvant du visage de Bellmer. Cette pièce que nous ne pouvons pas insérer dans l'exposition de juillet appartient à la galerie Lange de Berlin ; elle sera vraisemblablement présente pendant la seconde exposition de l'automne.

 

Ferdinand Springer

Un portrait d'Hans Bellmer, Les Milles, 1940, par Springer, Galerie Lange, Berlin.


Son fils Mathias Springer qui naquit en 1946 m'a raconté que son père n'avait jamais manifesté de l'aigreur ou bien du ressentiment à l'endroit du camp des Milles. Avec le recul, songeant aux récits bien autrement tragiques de la Shoah, Ferdinand Springer n'avait pas une vision catastrophiste de cette séquence de sa vie. Dans un entretien diffusé par une télévision régionale, Springer précise que les officiers du camp avaient une attitude relativement tolérante par rapport aux artistes, les fours de la tuilerie lui permettaient de s'isoler pour mieux travailler. Au printemps de 1940, Springer contracte une pneumonie et séjourne pendant trois semaines à l'hôpital militaire d'Aix où il est très mal soigné. Lorsqu'on le ramène à l'infirmerie des Milles, on est au mois d'avril. Une commission statue sur son sort : il est envoyé à Forcalquier, en tant que prestataire. Il ne connaîtra pas l'épisode du Train des Milles où  sont entraînés quelques semaines plus tard, Lion Feutchwanger, Alfred Kantorowicz, Franz Hessel et Max Ernst. Ferdinand Springer avait un souvenir précis de Walter Hasenclever qui était tout d'abord interné au Fort d'Antibes et qui se donna la mort avant le départ du train.

Springer retrouve Hans Bellmer, affecté à Forcalquier depuis le 30 janvier 1940. Les deux internés disposent d'une petite cellule, leur compagnie est logée dans l'ancienne prison de la ville : ils ont du matériel pour dessiner et graver, comme le rappelle une photographie montrant Springer coiffé d'un chapeau militaire. Quand on ne les occupe pas à refaire un chemin dans la campagne proche, ils circulent assez librement. Les positions esthétiques des deux artistes ne se sont pas modifiées, comme l'indiquent les entretiens de Springer avec Emmanuelle Foster : " Je  faisais un grand nombre de dessins que je montrais à Bellmer pour avoir son avis : "Bon Dieu, vous avez encore fait de çà une déesse grecque. Mais regardez ! regardez cette lèvre supérieure -  toute la bêtise qui y est incluse !"... "Une après-midi, nous sommes allés dans les environs, Bellmer, quelques autres camarades et moi, une région très belle appelée "Les Mourres" formée de rochers qui ressemblaient à de gros champignons avec des surfaces très structurées. J'étais heureux de pouvoir dessiner autre chose que les "Krétins" de la cour des Milles, j'étais donc absorbé sans remarquer que Bellmer derrière moi regardait mon dessin. Il appelait les autres : "Hé les gars, venez voir, Springer a dessiné comme Léonard en personne"… Je continuais mon dessin en y mettant les formes de centaures. Bellmer a alors protesté : "Vous n'avez pas honte de bousiller ainsi votre beau dessin avec ces centaures anecdotiques".

 

Surviennent la débâcle et l'armistice du 22 juin. Convoyé vers la Mayenne, Springer "reçoit la mission de guider une section du camp de Forcalquier jusqu'au Meslay-du -Maine ... Trois jours et trois nuits de marche sans manger. Nous traversions des villages et nous étions hués, bien évidemment parce que nous étions Allemands. Nous sommes arrivés à Angers où un train de marchandises nous a pris en charge ... Le voyage s'est achevé à Albi où nous avons été internés au camp de Saint Juery. Là il y eut un criblage. J'ai pu être démobilisé parce que j'avais un domicile en zone non occupée - la maison de Grasse, j'indiquais plus haut qu'elle fut providentielle - et que j'avais servi comme prestataire"... "C'était en août 40, raconte encore Ferdinand Springer. A Grasse, j'ai retrouvé ma femme, Magnelli, Sonia Delaunay, Arp et Sophie Arp, et nous y sommes restés jusqu'en 1942".


1941-1942 : à Grasse, la mue d'un artiste

Pour subvenir aux besoins les plus élémentaires, Marcelle et Ferdinand Springer entreprennent de faire pousser des légumes autour de leur maison. Les résultats ne sont pas probants : avant l'automne de 1942, Ferdinand, homme de grande taille - plus de 1 mètre 80 - pèse 45 kilos. En dépit de ces très grandes difficultés, cette période de vie fut pour Springer une séquence décisive dans son parcours d'artiste. Il avait clairement presssenti aux Milles qu'un monde ancien achevait de s'écrouler. Jusqu'à Forcalquier, il aura tenté de maintenir un premier système de valeurs, une solitude de moins en moins défendable. Sa réflexion personnelle en face des chocs de l'histoire, les exemples des amis artistes avec lesquels il se lie à Grasse, lui permettent de se défaire de son académisme : il va frayer une voie beaucoup plus personnelle et beaucoup plus contemporaine. Dans ses travaux de cette époque, la figure humaine va cesser d'occuper la place centrale.
Magnelli à Grasse
Alberto Magnelli et son épouse, jardin de la maison Springer. A droite, Mathias Springer (photo X, droits réservés).

Le génie du lieu - on parle quelquefois de la région de Grasse comme s'il s'agissait d'une seconde Toscane - et puis surtout plusieurs facteurs humains, les présences conjointes d'artistes de premier plan, firent de l'espace où vivaient Marcelle et Ferdinand Springer l'équivalent de ces lieux de "résistance intérieure" que furent dans le Midi des endroits comme Sanary, Oppède-le-Vieux et Dieulefit. Une communauté intellectuelle et artistique se reconstitua furtivement. Alberto Magnelli avait fait la connaissance de sa compagne Suzy Gerson à Paris, en 1934 ; les Magnelli s'étaient installés à Grasse dans une ancienne magnanerie entourée d'arbres, La Ferrage. En 1940, Suzy et sa mère avaient été retenues pendant cinq semaines au camp de Gurs. Springer raconte que "Suzy Magnelli était berlinoise comme ma femme. Une amitié s'est tout de suite développée entre elles. Il y avait une similitude de destin, si je puis dire. Toutes deux juives, berlinoises, épouses de peintres ; c'est par elles que la relation avec Magnelli s'est concrétisée". Les Magnelli avaient suscité la venue d'Hans Arp et de son épouse Sophie Taueber-Arp qui avaient élu domicile au Château-folie. Les Arp venaient de recueillir Sonia Delaunay qui avait perdu son mari en octobre 1941. Un autre artiste, François Stahly qui était lui-même le fils d'un père allemand et d'une mère italienne, les rejoignait. Ce petit monde plus ou moins apatride se retrouvait une ou deux fois par semaine sur la terrasse de la Brasserie Bianchi, dans l'artère principale de Grasse. "Nous vivions dans une atmosphère dangereuse. Les entretiens sur l'art nous éloignaient en quelque sorte des dangers qui nous entouraient. C'était vraiment très précieux".



Ces temps sont des temps de grandes privations affectives et matérielles. A Grasse, ce n'est pas uniquement la nourriture qui fait défaut. Pour travailler et créer, des matériaux essentiels, la toile, les papiers de qualité et les tubes de couleur manquent aussi, Magnelli oeuvrait sur de petites ardoises ou bien avec des "collages à la ficelle". Encouragé par ses amis, Springer s'aventure et expérimente dans des dimensions minuscules : il traduit rapidement sur de petits carnets ses nouvelles intuitions. Plusieurs directions s'offrent à lui, le champ du possible s'est agrandi : il opère une manière de saut dans l'inconnu du côté de l'abstraction, multiplie les angles d'attaque, explore les prémices de ses travaux de l'après-guerre. Dans une vitrine de l'exposition, on apercevra plusieurs de ses feuillets de très petits formats ; quelques-uns d'entre eux furent présentés en 2007, lors de l'exposition Varian Fry élaborée à la Halle Saint-Pierre par Michel Bepoix et Martine Lusardy. De même, au musée d'art moderne de la Ville de Paris et puis à Bilbao, l'exposition "L'Art en guerre" de 2012-2013 a présenté Sans titre, un mince feuillet détaché des carnets suisses de Springer, daté du 26 juillet 1944 (page 85 du catalogue).

 

ferdinand Springer

 

 

Ferdinand Springer

Essais de couleurs et de formes, carnet de Grasse.

 

Ferdinand Springer n'a pas participé directement aux expériences de travail collectif menées à Grasse par Hans Arp, Sophie Taueber, Alberto Magnelli et Sonia Delaunay. Ces quatre amis étaient ses aînés : il bénéficia de leur énergie, de leurs conseils et de leur clairvoyance. Dans notre exposition, trois oeuvres autrefois conservées par Ferdinand Springer évoqueront les échanges et les activités de ce qui fut appelé par commodité "le groupe de Grasse" : une gouache d'Alberto Magnelli, un dessin de Sonia Delaunay ainsi qu'une aquarelle d'Hans Reichel (1892-1958). Montrer une oeuvre de Reichel permettra d'évoquer une profonde solidarité artistique et simultanément, les clivages qui peuvent durcir ou bien fragmenter le champ culturel : "Reichel a été interné pendant la guerre au camp de Gurs dans les Pyrénées et y a vécu dans des  conditions terribles. Mais il avait quand même réussi à peindre. Les épreuves n'ont jamais entamé sa sérénité ni sa grande bonté. Je ne l'ai jamais vu amer. En 1940 j'étais à Grasse et Reichel qui avait été libéré du camp d'internement, m'a envoyé un choix d'aquarelles que je voulais acquérir. Je lui en ai acheté seulement deux  car j'étais moi-même assez fauché. Sophie Arp, à qui j'ai montré les aquarelles de Reichel, a refusé d'en acheter une parce qu'il y avait des éléments figuratifs, en l'occurence  un poisson sur l'une d'elles. Cela était contraire à son credo artistique. Cette attitude bornée et dogmatique de Sophie Arp m'a indigné d'autant qu'elle n'ignorait pas que Reichel se débattait dans les pires conditions matérielles".

 

Magnelli

Alberto Magnelli, Nelly van Doesburg et Hans Arp, Grasse.


L'exil en Suisse, jusqu'en août 1945.

 

Les lois et les comportements anti-sémites menaçaient beaucoup trop précisément son épouse. Marcelle et Ferdinand Springer sont plus que jamais contraints de se percevoir comme des indésirables, l'arrivée des troupes allemandes dans le Midi est imminente. "La terre nous brûlait sous les pieds, ici à Grasse".  Hans Arp et Sophie Taeuber les ont précédés, le couple décide de passer la frontière  avec un visa obtenu auprès du consulat suisse de Nice, et de faux papiers. Springer est enregistré sous le nom de Ferdinand Sautier, "des passeurs français lui ont fait franchir la frontière à travers les barbelés le 9 octobre 1942 à la tombée de la nuit".

 

Ferdinand Springer


Petite fugue, 1954, collage  de Ferdinan Springer : le souvenir de Paul Klee.

Cette nouvelle spirale de l'exil achève d'affranchir Ferdinand Springer : dans ces espaces/ temps de grave pénurie, Springer a le bonheur de visiter à Berne l'atelier de Paul Klee qui fut l'une de ses très grandes admirations, l'exemple qui le conduisit vers encore plus de modernité et de sincérité. Il continue de peindre de petites aquarelles "sur du papier d'écolier" et tente en compagnie de sa femme de surmonter les traumatismes et les anxiétés qui l'ont sévèrement handicapé. A sa manière, avec des moyens apparemment dérisoires, dans une grande solitude il continue de faire la guerre à la guerre. Avec presque rien, uniquement avec des outils d'artiste, il entreprend de représenter le monde qui l'entoure, il cherche un équivalent plastique pour tout ce qui a pu l'ébranler. Pour Springer comme pour de nombreux artistes qui vécurent comme un cauchemar plusieurs épisodes de la seconde guerre mondiale, il faut continuer d'oeuvrer afin de desserrer les terribles contraintes de l'époque : "Cette retraite, cette parenthèse a été une chance pour la liberté que j'y ai gagnée, l'intériorité aussi. Je me sentais totalement inconditionné, loin de toute préoccupation d'ordre social, loin de toute ambition, de toute considération extérieure à l'art. La liberté totale".

Après trois ans passés en Suisse, Marcelle et Ferdinand Springer font retour à Grasse. "Nous trouvons notre maison dans un êtat effroyable. Elle avait été réquisitionnée pendant la guerre pour héberger des réfugiés ... Le jardin était rempli d'immondices, de boîtes de conserve vides, d'herbes folles. Sur la rue, devant la maison, gisait un tank allemand abandonné ...  J'avais le sentiment qu'il me fallait repartir de zéro. Tout était à recommencer".

Gravures et huiles sur toile : 1945 / 1998

Une place importante sera accordée dans l'exposition de l'été à la seconde vie de Ferdinand Springer. 1945 et les années qui suivent seront pour lui le temps de la détente et de la liberté grande. Il s'agira de visualiser les grandes avancées, et puis les incessantes oscillations, les retours à une figuration transmuée qui marquent son parcours.
A partir de 1952, Springer habite Paris, il dispose d'un appartement sous les combles d'un immeuble du 18 de la Place des Vosges ainsi que d'un atelier tout proche, rue du Foin. Cette période parisienne sera de courte durée, puisqu'il décide de réintégrer Grasse au début des années soixante. A Paris comme à Grasse, la pratique assidue de la gravure est l'un des grands axes de son travail. On observera l'évolution qui le conduit de la gravure figurative à la gravure abstraite et on appréciera les grandes inventions qu'il réalisa en travaillant avec des cuivres découpés.

 

Ferdinand Springer

1961, Grasse, Ferdinand Springer dans son atelier de gravure, photographie d'Eldée.

 


Ferdinand Springer poursuit simultanément ses éditions de livres à tirages limités, ses gravures accompagnent Eupalinos de Paul Valéry,  Le Tao-Té-King de Lao-Tseu et Le livre des morts tibétain. Dans L'Atelier contemporain, Francis Ponge que Springer fréquente volontiers à Bar-sur-Loup,  écrira à son propos un très beau texte critique. Un projet de livre à tirage limité autour du poème des Galets de Francis Ponge, n'est malheureusement pas validé au début des années 50 par les éditions Gallimard : quelques années plus tard, en dépit d'un beau travail de gravures effectué chez Lacourière, son édition en langue allemande ne parvient pas non plus à se réaliser, les huitaines de pages illustrées qui paraîtront dans un tardif Cahier de L'Herne consacré en 1986 à Francis Ponge seront les ultimes témoins de ce rêve de publication.

 

Ferdinand Springer

Fragment, 1963, huile sur toile de 1963, format 27 x 35 cm.


Pour commenter la seconde période de l'oeuvre de cet artiste, le biographisme est beaucoup moins nécessaire : à compter de 1945, les événements majeurs de cette vie concernent principalement le déroulement de son oeuvre. Parmi ses proches amis peintres, on peut citer les noms de Geer van Velde, Maria Helena Vieira da Silva et Hans Hartung. Ferdinand Springer expose régulièrement sa production à Paris, en Suisse, en Suède ainsi qu'en Allemagne (à Berlin, Brême, Dortmund, et Heidelberg). Des catalogues et des rétrospectives lui sont consacrés, la critique suit son travail, les meilleures plumes du second quart de siècle commentent son oeuvre : entre autres, Pierre Descargues, Bernard Dorival, Charles Estienne, Michel Ragon, Claude Roger-Marx, Michel Seuphor, André Verdet. Son épouse Marcelle prend pour prénom et nom d'artiste Irène Mathias :  elle expose ses travaux personnels (des sculptures ainsi que des collages curieusement réalisés à partir de chutes de gravures de son mari) à Berlin, Bordeaux, Cannes, Cologne, Grasse et au Québec. Michel Butor composa un poème en hommage à son oeuvre à la faveur d'une exposition qui se déroula en 1984, à la galerie Jacques Matarasso, à Nice. Elle s'éteint en novembre 1989.

 

Ferdinand Springer

Souffle jaune, 1992, huile sur toile, format 146 x 146 cm.


Ferdinand Springer quitta le monde des vivants le 31 décembre 1998. Il avait été profondément heureux de voir publié en septembre 1995 son livre d'entretiens avec Emmanuelle Foster qui avait requis plus de deux années de conversations et d'écriture. Une video d'Alain Sabatier conserve le souvenir de son quatre-vingt-dixième anniversaire, fêté sur la terrasse de sa maison de Grasse, avec sa famille et ses amis. Dans un texte qu'il a rédigé au mois d'août 1961, en prévision d'un entretien radiophonique, il expliquait que "parfois, il y a un moment dans la vie d'un homme comme dans celle d'une époque, où le cercle se referme, où  tout se rejoint et où la synthèse se fait. Et c'est à ce moment où l'artiste arrive non pas à travailler d'après nature, mais naturellement, conformément à son être intérieur et extérieur".

 

Ferdinand Springer

L'étang, huile sur toile, 1992.


Alain PAIRE.

(1) la plupart des citations de cette présentation sont extraites du livre d'Emmanuel Foster, Ferdinand Springer, éditions Ides et Calendes, 1995.

Camp des Milles, cf sur ce lien cette video de la chaîne Mativi-Marseille à propos d'une exposition de mars 2012,  d'
Hans Bellmer et les peintres inconnus du camp des Milles.


Du 13 juillet au 8 septembre 2013, le Site-Mémorial du camp des Milles programme une exposition Ferdinand Springer. Après quoi, du 25 septembre au 15 décembre 2013, une seconde exposition sera consacrée à quatre artistes internés aux Milles. L'expostion Bellmer, Ernst, Springer et Wols au camp des Milles est une co-production de Marseille-Provence 2013 et du Site-Mémorial du camp des Milles, Juliette Laffon est la responsable de cette exposition d'automne.  Simultanément, au mois d'octobre, la galerie du 30 de la rue du Puits Neuf présentera un choix de gravures et d'aquarelles de Ferdinand Springer.

Le Site-Mémorial du camp des Milles est ouvert tous les jours de 10 h à 19 h (fermeture de la billeterie à 19 h), renseignements pratiques sur ce lien.
Ferdinand Springer


A Marseille, Michel Bepoix et la Fondation Regards de Provence programment pour octobre 2013 une exposition Peinture et Poésie.  Les échanges entre Francis Ponge et Ferdinand Springer seront évoqués dans cette exposition.

Ferdinand Springer

Ferdinand Springer en 1998, photographie d'Alkis Voliotis.

 

Emmanuelle Foster

 

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Choses lues, choses vues | Dimanche, 27 Juillet 2014

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Autoportrait, Chaïm Soutine, collection Henry Pearlman. Article paru dans La Provence, jeudi 24 juillet 2014.   Pour découvrir les sept toiles de Soutine qui figurent dans cette collection, il...

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Edgar Degas : "Après le bain, femme s'essuyant"

Choses lues, choses vues | Samedi, 26 Juillet 2014

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Article paru dans La Provence, édition d'Aix, mercredi 23 juillet 2014 Sa pose est déconcertante. Son apparition procède d'une très vive sensation. Elle révèle un très fort désir et...

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"La Diligence de Tarascon" : une toile de Vincent Van Gogh qui voyagea jusqu'en Uruguay

Choses lues, choses vues | Vendredi, 25 Juillet 2014

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  Article paru dans La Provence, édition d'Aix, lundi 21 juillet. Jusqu'en 1950, date de son arrivée dans les bureaux de Manhattan, cette huile sur toile, 72 x 92 cm,...

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Jean Cocteau, un portrait par Modigliani

Choses lues, choses vues | Jeudi, 24 Juillet 2014

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Article paru dans La Provence, vendredi 25 juillet 2014. On l’aperçoit sur les banderoles du Cours Mirabeau et sur les affiches. Efflanqué, point immédiatement reconnaissable et pas vraiment séduisant...

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Toulouse-Lautrec : "Messaline", les coulisses d'un opéra

Choses lues, choses vues | Mercredi, 23 Juillet 2014

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Article paru dans La Provence, dimanche 27 juillet 2014. Chaque fois que c'est possible, Henry Pearlman déploie une stratégie originale. Quand un peintre le requiert, la première toile qu'il...

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"Jeune femme au chapeau rond", un portrait par Manet

Choses lues, choses vues | Mardi, 22 Juillet 2014

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  Article paru dans La Provence, samedi 26 juillet 2014. Du vivant de l'artiste, cette toile ne fut jamais exposée. Lorsqu'on la présenta à Londres en 1910, lors d'une exposition...

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André Breton et Claude Lévi-Strauss, Marseille/ New York

Choses lues, choses vues | Samedi, 5 Juillet 2014

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Portrait d'André Breton, dessin d'André Masson Depuis mars 1941 jusqu'au milieu des années cinquante, beaucoup d'estime et d'amitié, un ardent mélange de connivence et de distance réunirent Claude Lévi-Strauss...

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1894-1928 : Antonin Artaud et Marseille

Choses lues, choses vues | Jeudi, 26 Juin 2014

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Artaud dans le rôle de Marat pour le Napoléon d'Abel Gance (1927) Sur ce lien on peut visionner Antonin Artaud à Marseille, un film de huit minutes. Au CIPM...

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Simone Weil à Marseille. 8, rue des Catalans : "L'écart et la présence".

Choses lues, choses vues | Mercredi, 25 Juin 2014

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On trouve sur la chaine Mativi-Marseille, un petit film de sept minutes, sur ce lien,  à propos de Simone Weil à Marseille. Simone Weil et ses parents décidèrent de...

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Marseille, année 1940 : Stéphane Hessel croise Walter Benjamin et Varian Fry

Choses lues, choses vues | Mardi, 24 Juin 2014

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      Stéphane Hessel, à la Cité du Livre d'Aix-en-Provence, automne 2010, photographie de Patrick Bédrines.   Publié chez Syllepse en avril 2011, le livre de l'historien aixois Robert...

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Vauvenargues moraliste, la vie brève, 1715-1747

Choses lues, choses vues | Dimanche, 22 Juin 2014

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Portrait fictif de Vauvenargues,gravure du XIX° Ce texte à propos du moraliste Vauvenargues est extrait d'un livre disponible dans les librairies, éditions Images en Manoeuvres (Pollen/ Diffusion) "PABLO PICASSO...

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