"Le Galet" de Francis Ponge et Ferdinand Springer Imprimer Envoyer
1994-2013, les expositions de la galerie
Samedi, 15 Juin 2013 15:15

Ferdinand Springer galet

Grands Galets II, gravure de Ferdinand Springer, format 90 x 36 cm.

Le Galet est le dernier, plus exactement le trente-deuxième poème, l'un des plus longs textes du Parti pris des choses de Francis Ponge. Sa genèse fut quelquefois douloureuse, sa visibilité ne fut pas immédiate. Editeur du recueil en mai 1942, Jean Paulhan avait pris connaissance de ses feuillets en juillet 1928 ; il fut un moment question de le publier dans une Nrf de l'entre-deux guerres. En 1939 Gallimard avait un moment imaginé insérer dans ce recueil des photographies d'objets réalisées par Man Ray. Lorsque Ferdinand Springer eut la joie de le découvrir, en dépit des grands articles de Blanchot, Sartre et Camus, les lecteurs de Ponge n'étaient pas encore nombreux : au début des années cinquante,  Le Parti pris des choses avait connu trois éditions de modeste tirage.


Ponge et Springer ont entretenu de belles relations de travail et d'amitié, plusieurs courriers de Ferdinand Springer qui m'ont été communiqués par Armande Ponge en sont preuve immédiate. D'après les indications du livre d'Emmanuelle Foster, ils lièrent connaissance à Paris, dans l'atelier de gravure de Roger Lacourrière. Par la suite, ils devinrent voisins : le nîmois Francis Ponge avait acquis en 1961, en Alpes-Maritimes, dans les parages de Bar-sur-Loup, le Mas des Vergers où il passait une grande partie de l'année. Il lui arriva de déjeuner dans la maison-atelier de Grasse : dans l'un de ses courriers, Springer décrit précisément les pentes et le détail de l'itinéraire qu'il fallait suivre pour atteindre son domicile. Gérard Macé m'a raconté avoir pour une toute première fois rencontré son immense aîné Francis Ponge grâce à l'amicale médiation de Ferdinand Springer qui avait eu la gentillesse de le conduire et de le présenter à Bar-sur-Loup. Un autre courrier indique que grâce à l'amitié de Ponge, lors d'un voyage à Florence, il fut donné à Springer de rencontrer des personnages de grande finesse, le couple de Piero Bigongiari qui lui ouvrit les portes d'une importante exposition personnelle sur les bords de l'Arno.

Le Galet de Ferdinand Springer engendra de nombreuses épreuves et vicissitudes. Il fut source d'audacieuses inspirations et de fortes déconvenues : comme l'écrit très justement Ponge, "le dos" du galet "forme un parterre incommode à la pose du pied  comme à celle de l'esprit". Ferdinand Springer qui avait auparavant bénéficié de l'appui de Jean Paulhan et de Gaston Gallimard pour éditer une version de l'Eupalinos de Paul Valéry, voulait que ce poème et quelques-unes de ses gravures soient réunis dans un ouvrage de bibliophilie. Ses démarches auprès des décideurs de Gallimard furent vaines, la rue Sébatien-Bottin ne souhaitait pas investir de l'argent dans son projet : d'après les notes du tome 1 de la Pléiade/ Ponge, un premier refus lui fut signifié en mars 1952.


Quand on songe aux nombreuses éditions à tirage limité d'autres écrivains, on constate que les livres illustrés de Ponge ne sont pas nombreux : Les Sapates composés avec Georges Braque, Le Verre d'Eugène de  Kermadec et Kanhweiler et plus encore, L'Asparagus imaginé avec le concours de Jean Fautrier sont de merveilleuses exceptions, recensées et commentées par Yves Peyré dans Peinture et Poésie. La parution d'un ouvrage édité avec le concours de Françis Ponge aurait pu constituer pour Springer une inscription de première force, la possibilité d'entrer de plein droit dans l'un des plus solides cercles de la création du XX° siècle.

Une maquette unique, une longue attente.

Ferdinand Springer ne se découragea pas. Voici ce qu'il écrit à l'auteur le 8 août 1952. Sur le recto de sa lettre Francis Ponge a noté lui avoir répondu depuis Paris, le 19 août. "Je suis heureux de pouvoir vous envoyer enfin la première planche du Galet. J'ai essayé de me rapprocher le plus possible de la précision et de la pureté de votre style. J'espère que vous vous retrouverez en elle. En tous cas, j'y ai mis beaucoup de peine et d'amour, je l'ai recommencée deux fois, après avoir fait une infinité de dessins et d'épreuves intermédiaires". Francis Ponge, c'est l'ultime chute de son poème, avait parfaitement anticipé ce que diraient les critiques et les observateurs : "ayant entrepris d'écrire une description de la pierre, il s'empêtra".


galet Ferdinand Springer

Ferdinand Springer relança son projet dans son pays d'origine, auprès de la galerie Spiegel de Cologne avec laquelle il travaillait régulièrement. Il négocia chez Gallimard, en octobre 1955, pour que des droits de reproduction et de traduction lui soient accordés : c'est à nouveau ce que mentionnent en page 918 les notes du premier volume Ponge de la Pléiade. Son rêve avança de façon sensible, les 70 ou 80 exemplaires de Der Kieselstein alias Le Galet se trouvèrent au bord d'être imprimés. A Paris, les meilleurs artisans furent mis à contribution : Lacourrière tira les gravures, une composition un tantinet laborieuse fut assurée avec les caractères de Fequet-Baudier, d'inévitables discussions avec Ponge sur l'usage pas forcément heureux de l'italique s'ensuivirent. En Allemagne, le traducteur du Galet tergiversa pendant quelque temps : il se mit lentement au travail, comme le rappelle une lettre adressée à Ponge fin septembre 1956.

Ce fut sans doute quelque chose qui fut proche de ce qu'évoquait Maurice Blanchot, "l'impatience de la patience". Le traducteur avait fini par remettre sa copie, une maquette sur grand papier et bel étui de l'édition bilingue fut réalisée. Seconde déconvenue, le projet fut soudainement abandonné, la galerie de Cologne refusait d'engager des frais importants. Des vestiges conséquents de ce projet furent tout de même livrés, une trentaine d'années plus tard, lorsque parut rue de Verneuil, en 1987 Le Cahier de L'Herne Francis Ponge dont Jean-Marie Gleize fut le maître d'oeuvre : en pages 288-297, après une brève notice de présentation, on trouve reproduites en noir et blanc un huitaine de pages de cette élégante maquette. Ponge avait signalé à Jean-Marie Gleize l'existence de ce projet esquissé /avorté, il souhaitait que trace en soit gardée à la faveur de la parution du Cahier de L'Herne.

 

Ferdinand Springer galet


Cette publication proche du format d'origine aurait pu devenir l'ultime témoignage d'une belle utopie, si le hasard objectif n'avait pas très récemment repris l'initiative. Courant mai 2013, un proche ami, Gérard Allibert me signalait avoir aperçu sur le catalogue de ventes de livres de la Galerie-Librairie A la Basse Fontaine de Vence l'unique maquette du Galet, qui me dit-on, avait été récupérée parmi les vieux fonds de Féquet-Baudier. J'en fis part à Mathias Springer. Le fils de Ferdinand Springer se rendit immédiatement chez le libraire de Vence pour mieux appréhender l'improbable ouvrage, huit gravures et un in-quarto de 96 pages parfaitement conservés. Après réflexion, il décida d'en faire l'acquisition : deux jours avant  l'inauguration, Mathias Springer m'apportait cet introuvable exemplaire que je m'empressais de joindre à l'une des vitirines de l'exposition de cet été.

Après quoi, Mathias Springer a retrouvé dans l'atelier de son père douze des cuivres qui façonnèrent cette maquette. Une édition posthume du Galet de Springer et Ponge est à présent envisagée, l'amitié d'Armande Ponge et l'opiniâtreté de Mathias Springer sont à cet égard de très bonne augure. L'éventualité de cette parution nous fait songer aux très cordiales rencontres ainsi qu'à la belle connivence qui se nouèrent entre ce peintre et ce poète, à Grasse comme à Paris. Tous deux peuvent être considérés comme des hommes de l'Aukflärung ; une sincère allégresse ainsi qu'un profond amour de la lumière et des paysages du Midi les habitaient. Un texte de présentation, rédigé et publié en 1959 à la faveur d'une exposition dans la galerie André Droulez de Reims s'en souvient, Francis Ponge avait en grande estime les inflexions de la vie quotidienne de Ferdinand Springer. Il semble avoir été impressionné par la haute taille et la solidité du graveur : il voyait en lui un "colonel de lanciers" ou bien un "contremaître de bucherons en forêt". Francis Ponge écrivait aussi, que dans le travail de Springer, "l'onde est transparente ainsi qu'aux plus beaux jours … Le monde qui s'y reflète est celui de notre désintéressement, de notre fierté, de notre amour".

Quoiqu'il puisse en être de la probabilité de la parution prochaine du Galet, le bonheur veut qu'on puisse contempler les gravures minérales que Ferdinand Springer réalisa. L'une d'entre elles, celle qui ouvre cet article, figure en belle place, au-dessus de la vitrine où j'ai rangé plusieurs éléments de la maquette, dans l'exposition visible pendant l'été 2013 au Site-Mémorial du camp des Milles. C'est à mes yeux l'un des plus belles pièces de cet artiste : on appréhende une gravure de  grand raffinement qui évoque à la fois la compacité du galet et son étrange volatilité, sa capacité à épouser au fil des siècles d'innombrables changements de statut, plusieurs états de la matière, "la seule chose qui y meure constamment".

L'interprétation de Ferdinand Springer est à la fois fidèle et inventive : un peu comme dans un autre poème de Ponge, celui qu'il consacra aux Hirondelles, on découvre une invincible force de gravitation, un étrange envol de formes et de signes. Quelque chose de précis et de rapide surgit devant nous, la mutation que doit opérer notre regard est fermement mise à contribution, une chorégraphie se noue par-delà les âges et les siècles. Occasion pour relire Francis Ponge afin d'aimer toujours plus la saveur et l'énergie de l'Ambassadeur du monde muet : "elle pense confusément que son support peut un jour lui faillir, alors qu'elle-même se sent éternellement ressuscitante. Dans un décor qui a renoncé  à s'émouvoir, et songe seulement à tomber en ruines, la vie s'inquiète et s'agite de ne savoir que ressusciter".

Alain Paire

Je remercie Armande Ponge et Mathias Springer qui m'ont autorisé à reproduire des fragments du courrier de Ferdinand Springer.

Exposition Ferdinand Springer, un peintre au camp des Milles, le destin d'un exilé, jusqu'au 8 septembre. Le Site-Mémorial du camp des Milles est ouvert tous les jours de 10 h à 19 h (fermeture de la billeterie à 19 h). Sur ce lien, à propos de l'exposition, un article de Guenäel Lemouée paru dans La Provence.


PONGE


Sur ce lien, les coordonnées de la Société des Lecteurs de Francis Ponge. Un colloque de Cerisy sera consacré en août 2015 à Francis Ponge dont sera publiée en septembre 2013 chez Gallimard la correspondance avec Albert Camus (1941-1957), édition établie et présentée par Jean-Marie Gleize.
Depuis mars 2014, on peut consulter sur ce lien, un site entièrement consacré à Ferdinand Springer, remarquablement réalisé par son fils Mathias Springer.


affiche_springer


 

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