Choses lues, choses vues
juin 21, 2017

Walker Evans sans ambages

  Houses and billboards in Atlanta, 1936 Dans de très nombreuses photographies de Walker Evans on voit, accumulées, parfois placées bord à bord, des inscriptions de toutes sortes : panneaux de signalisation, affiches publicitaires, grandes et petites, sur papier ou métal, enseignes de magasins... Et l’on sait que le photographe lui-même collectionnait ce type d’inscriptions omniprésentes dans les lieux habités (et…
mai 28, 2017

"Paterson" de Jim Jarmush : un film sur la poésie

Très peu de cinéastes, et c’est sans doute heureux, ont cherché à donner une représentation ou une idée de la poésie, sinon, mais indirectement, à travers les figures plus ou moins mythifiées de grands poètes comme Villon, Verlaine ou Rimbaud – et il s’agissait toujours moins de la poésie que de leurs vies agitées, propres à retenir aisément l’attention. En 2016, avec Paterson,…
avril 26, 2017

À PROPOS DE VALENTIN DE BOULOGNE (Exposition "Valentin de Boulogne. Réinventer Caravage", Paris, musée du Louvre, 22 février-22 mai 2017)

Valentin de Boulogne, Les quatre âges de l'homme, vers 1627-1629, huile sur toile, 96 x134 cm, Londres, The National Gallery On sait depuis peu que Valentin se trouvait à Rome dès 1614 (et peut-être même avant cette date), soit quatre ans après la mort de Caravage et une dizaine d’années avant que Poussin ne s’y installe. C’est donc un jeune…
Paul Cézanne
avril 15, 2015

Achille Emperaire, 1829-1898

in Paul Cézanne

by Paire alain

Un fusain d'Emperaire qu'on pourrait rapprocher de Maillol, format 23 x 29 cm, collection particulière (photo Xavier de Jauréguiberry). Achille Emperaire, vie minuscule. De dix années plus âgé que Cézanne, Jean Joseph Achille Emperaire était né à Aix-en-Provence, le 16 septembre 1829. Ses parents habitaient le n°49 de la rue d'Italie ; ce fut le lieu de sa naissance. Sa mère avait pour nom de jeune fille Françoise Emilie Elisabeth Aubert. Françoise Aubert naquit à Marseille le 28 avril 1796, elle mourra à l'âge de 44 ans. Elle appartenait à une famille de négociants marseillais ; on peut supposer qu'elle était…
février 26, 2015

Août 1961 : huit toiles de Cézanne volées au Pavillon de Vendôme d'Aix-en-Provence !

in Paul Cézanne

by Paire alain

Cézanne, Pyramide de crânes, huile sur toile, 39 x 46 cm (collection Feichenfeldt, Zurich). Peu de gens en ont conscience ou bien souvenir, presque personne n'en parle ... Les Aixois et les amateurs d'art ont préféré refouler des événements qui ne sont pas glorieux : l'été de 1961 fut pour l'oeuvre de Cézanne et pour le destin des musées d'Aix-en-Provence une saison dévastatrice ! En ce temps-là, Henry Mouret était maire d'Aix-en-Provence depuis 1945. Son conseiller municipal chargé de la culture, l'avocat Jacques Raffaelli voulait faire du Pavillon de Vendôme un pôle d'attraction majeur pour les touristes et le public…
février 08, 2015

Au Metropolitan Museum de New York, Hortense Fiquet, le modèle préféré de Cézanne

in Paul Cézanne

by Paire alain

  Madame Cézanne aux hortensias, 1885, crayon et aquarelle, 30,5 x 46 cm, collection privée. Paul Cézanne rencontra Hortense Fiquet à Paris, au début de l'année 1869. La jeune femme travaillait en tant que brocheuse dans un atelier de reliure. Elle était née dix-neuf ans plus tôt à Saligney, un village proche de Besançon. D'origine modeste, ses parents s'étaient établis à Paris en 1854 ; sa mère était décédée depuis 1867. Après la déclaration de guerre de juillet 1870, Hortense rejoignit Cézanne en septembre dans la maisonnette qu'il avait louée à l'Estaque, pour se cacher et ne pas devoir s'engager…
Jean Planque
janvier 25, 2010

La Fondation Jean Planque rejoint le musée Granet

in Jean Planque

by Paire alain

A deux reprises, en l'espace de dix ans, le musée Granet aura bénéficié de deux donations exceptionnelles qui l'ont hissé parmi les musées de province les mieux dotés pour ce qui concerne les années cinquante et soixante du vingtième siècle. En l'an 2000, un premier bienfaiteur qui préféra longtemps conserver l'anonymat, un enseignant et chercheur scientifique de haut niveau, par…
avril 07, 2013

Entretien avec Florian Rodari : Jean Planque et "Surgis de l'ombre"

in Jean Planque

by Paire alain

Alain Paire : Grâce au soutien de la Communauté du Pays d'Aix, en accord avec la Ville d'Aix-en-Provence et Bruno Ely, le directeur du musée Granet, mardi 21 mai 2013, tu auras la joie d'inaugurer dans la chapelle des Pénitents Blancs, les espaces permanents qui permettront de déployer l'essentiel de la collection Jean Planque. Un travail colossal s'accomplit, un calendrier…
mai 06, 2013

Florian Rodari : la Revue de Belles-Lettres, les éditions de La Dogana et la Fondation Jean Planque

in Jean Planque

by Paire alain

"Sur la pointe du Grand Canal de Venise, La Dogana". On trouvera sur ce lien, une actualisation de cet article. Entretien avec Florian Rodari, 15 novembre 2014 Son père, André Rodari était journaliste à la Tribune de Genève, il s'occupa longtemps de rubriques sportives et de chroniques judiciaires. Né en 1949, Florian partage son temps entre la Suisse et Paris. Son frère…
1994-2013, les expositions de la galerie
juin 21, 2015

Philippe Jaccottet / Alberto Giacometti

Montagne à Maloja, lithographie de Giacometti, 1957 Giorgio Morandi ou bien Anne-Marie Jaccottet, dans une moindre mesure Gérard de Palézieux, sont sans doute les artistes sur lesquels Philippe Jaccottet a…
juin 15, 2015

Dessins de Kamel Khélif

Exposition " Dessins de Kamel Khélif". Jusqu'au samedi 25 avril, ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30. Exposition programmée dans le cadre de la…
juin 14, 2015

Michel Houssin, foules en fugue, visages et paysages

Arles, dans l'atelier de Michel Houssin, dessin de la série "Passants", format 50 x 150 cm (photographies de Chris Chappey). Pour appréhender l'oeuvre graphique de Michel Houssin, on découvrira la…
mai 17, 2015

Jean-Claude Hesselbarth, 1925-2015, un peintre proche ami de Jaccottet

Jean-Claude Hesselbarth a quitté son épouse Liliane et ses amis le mercredi 13 mai 2015, il était âgé de 90 ans. Avec l'aide de Nicolas Raboud qui s'était chargé du…

Ce fut en effet une émotion très violente, extraordinaire. Il s'agit d'un souvenir d'une extrême précision. "La Femme à la cafetière" était placée au sommet de l'escalier du Pavillon de Vendôme. Dans les plis rigides et bleus de cette blouse de servante, je retrouvais tous les plis de la sculpture antique ; c'était une sorte de divinité à la fois primitive, archaïque et méditerranéenne. A partir d'un être tout à fait humble et appartenant à la vie quotidienne, Cézanne avait atteint à l'expression de la vie la plus haute. Il n'avait rien décidé au départ. Il était parvenu à ce résultat pinceaux en mains. Son travail n'était pas du tout la conséquence d'un choix esthétique: il s'était seulement et résolument appliqué, il avait simplement essayé de représenter, de montrer ce qu'il avait sous les yeux.

C'est ce type d'émotion et de rencontres, c'est ce genre de réflexion qui m'a conduit à m'opposer farouchement à la lecture conceptuelle que l'on a faite du travail de Cézanne et en y découvrant ainsi les sources du Cubisme. Bien sûr, c'est ce qui s'est produit: Picasso, Braque, Derain ont justifié leur peinture à partir d'une lecture orientée de celle de Cézanne. De la modernité de Cézanne ils sont directement passés au confort moderne en systématisant ce qu'ils croyaient en toute bonne foi y découvrir. Bonnard ou Giacometti sont beaucoup plus proches de la démarche éthique de Cézanne s'avançant en tremblant dans l'univers des apparences.

Avant de découvrir l'exposition aixoise de 1956, quelle connaissance avais-tu de l'œuvre de Cézanne ?

Lorsque ma mère m'a emmené à Paris, nous sommes allés visiter le Louvre. J'avais douze ans. Après le Louvre, nous sommes allés à l'Orangerie où se trouvaient alors les Impressionnistes. En fait, ce ne sont pas les tableaux de Manet, de Renoir ou de Cézanne qui ont retenu mon attention, mais les Primitifs Italiens du Musée du Louvre, Fra Angelico, Simone Martini. Pas encore Paolo Uccello. J'étais encore trop jeune... Quant à Cézanne, je le connaissais essentiellement au travers de reproductions, et des reproductions, bien sûr, en noir et blanc...

Lorsque je suis entré en 1957 à l'Ecole des Beaux-Arts de Montpellier, je faisais beaucoup de "faux Cézanne"... des paysages, des natures mortes avec des tables penchées, des raccourcis, des effets de perspective inversée infiniment plus proches des natures mortes de Picasso ou de Derain que de celles de Cézanne. J'ai détruit tous ces tableaux. Je n'ai conservé qu'un fragment de paysage où l'on perçoit le Pic Saint-Loup et vu au travers de la Montagne Sainte-Victoire. A cette époque j'établissais un lien magique et très puissant entre le Pic Saint-Loup et la montagne Sainte-Victoire que je regardais de loin lorsque j'allais rendre visite à Aix à mon oncle Marcel Arnaud.

Avant la fin des années soixante, comment envisageais-tu la peinture ? Quels étaient les tableaux, les œuvres qui te passionnaient?

J'ai commencé à peindre dans ma chambre. Je posais une boîte sur ma table de travail et une toile sur une chaise qui me servait de chevalet. J'étais encouragé par ma mère et par mes oncles. Mais mes parents, surtout mon père, voulaient que je fasse d'abord des études littéraires, des études classiques. En première, puis en classe de Philo, j'ai commencé à m'intéresser à mon travail, ce qui m'a valu de bonnes notes au Bac et j'ai, l'année suivante, tout en m'inscrivant aux Beaux-Arts, commencé à l'Université des études de philosophie puis d'histoire de l'art... cela n'a pas duré très longtemps. Je regardais beaucoup de livres, de reproductions.

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"Le Pic Saint-Loup vu de la route de Sommieres" Fusain et pastel sur papier gris - 50 x 65 cm

 

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"Le Pic Saint-Loup, face nord" Fusain et pastel sur papier gris - 50 x 65 cm

A l'époque il n'y avait pas beaucoup de revues d'art comme aujourd'hui. Georges Desmouliez, un collectionneur montpelliérain, et qui était un ami de mes parents, me prêtait la revue "Cimaise" J'allais lui rendre visite. Je regardais sa collection constituée essentiellement d'œuvres non figuratives des années 50: Nicolas de Staël, Poliakoff, Vieria da Silva, Arpad Szenes, Bissière... mais aussi de peintres presque totalement oubliés tels que Deyrolle, Chapoval ou Seigle... Ces peintures m'apparaissaient telle la modernité. Elles me fascinaient mais ne me détournaient pas pour autant de la peinture de paysage et je ne connaissais pas encore la peinture des Etats-Unis d'Amérique. Pendant toutes ces années, je faisais moi-même une lecture intellectuelle de Cézanne : je faisais l'erreur dont je viens de parler en concevant son œuvre comme le point de départ du Cubisme puis de l'Abstraction; et quand je peignais des natures mortes, je leur donnais volontairement un aspect formaliste que Cézanne n'a jamais recherché.

Si l'on regarde sa peinture sans parti pris, on est obligé de relativiser complètement ce qu'il a pu écrire dans une lettre mise en épingle par des épigones et concernant le rôle du cube et du cylindre... Cézanne est toujours guidé par son émotion. Il y a dans son dessin une très grande volonté expressive mais qui est la conséquence directe de son hésitation et de son souci d'observation, de son absence de virtuosité naturelle et de son désir d'éloquence. Il s'agit en vérité d'un art profondément dramatique. Cézanne éprouvait une très grande solitude intérieure. Manet était incapable de le comprendre et l'on sait que Cézanne faisait tout pour ça. Pissarro, lui par contre, a su le mettre sur sa voie. Il a su le calmer, l'apaiser, le diriger. Cézanne avait sans doute des intuitions fulgurantes. Au moment où, à la fin de sa vie, il a commencé à peindre la série des Grandes Baigneuses que l'on considère par souci d'ordre et de cohérence comme l'aboutissement de son œuvre, Cézanne n'était en fait qu'au départ d'un épisode entièrement nouveau, face à l'inconnu que sa mort précoce ne lui a pas permis de faire aboutir.

C'est une chose que tu as plusieurs fois racontée*, Aix en Provence était pour toi et tes parents le lieu où tu te rendais chaque année lors des toutes premières éditions du Festival d'Art Lyrique. Bien évidemment, avec le souvenir de Cézanne, Aix était également un lieu de peinture. Du côté de ta mère, le peintre Marcel Arnaud était un membre de ta famille.

Marcel Arnaud était le cousin germain de ma grand-mère. Nous l'appelions "Oncle Marcel". Il nous recevait dans son appartement situé au premier étage du Musée Granet dont il était le Conservateur. C'était un homme d'une grande finesse, beaucoup plus intellectuel qu'on ne le croit généralement. Dès leur parution, il avait offert à ma mère les premiers volumes de "La Recherche du Temps perdu"; et c'est dans ces livres de format carré à la couverture rouge et blanche que je découvris à mon tour Marcel Proust. Il y avait dans son appartement de grands tableaux très véhéments que j'aimais profondément. Marcel Arnaud a sans doute peint beaucoup trop de tableaux sans un esprit critique suffisant, mais il avait quelque chose qui ne s'apprend pas, une vision cosmique de la réalité et un sens lyrique très intense et très profond. Mon oncle me conseillait de dessiner face à la nature. Je n'ai pas oublié son conseil. A Aix je partais de la Place Saint-Jean-de-Malte, et par la rue Cardinale, je gagnais la route de Marseille... Et je trouvais que la Montagne Sainte-Victoire était très loin. Pourquoi Marcel Arnaud ne m'avait-il pas indiqué la route du Tholonet? Sans dout pensait-il, et à juste titre, que j'étais suffisamment grand pour me débrouiller tout seul... Nous étions, je pense, en 1952...

Aix était une ville enchantée. Quand en 1956 Marcel Arnaud est mort, beaucoup de ses meilleurs tableaux ont été achetés par un marchand marseillais. J'aurais aimé que l'on fasse une sélection sévère à l'intérieur de l'atelier regorgeant de tableaux, mais ma tante Christine, sa femme, ne pouvait pas admettre d'être conseillée par un jeune homme tel que moi... et aujourd'hui on ne montre d'Arnaud et trop souvent que des œuvres secondaires. Ses meilleurs tableaux sont depuis longtemps chez des collectionneurs dont on ignore les noms... Dans tous les ateliers devrait être gravée dans le marbre cette phrase définitive de Matisse qui renvoie chaque peintre à lui-même: "Les seuls ennemis des peintres, ce sont leurs mauvais tableaux".

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"Le Pic Saint-Loup et le château de Montferrand" Fusain et pastel sur papier gris - 50x70 cm

Qu'est-ce qui t'attire particulièrement quand tu vas travailler au Pic Saint-Loup ?

Le Pic Saint-Loup est la signature la plus évidente du paysage languedocien au Nord de Montpellier. Dans le merveilleux livre de Vidal de la Blache, "Description géographique de la France" cette montagne occupe une place privilégiée dans l'évocation de la plaine du Languedoc où elle surgit avec une violence tellurique et semble beaucoup plus élevée qu'elle ne l'est en réalité.

Contrairement à la Montagne Sainte-Victoire tout l'entourage du Pic Saint-Loup demeure d'une grande sauvagerie... Rien ici de comparable au Tholonet. Dans cette région du Bas Languedoc, la lagune et le Pic Saint-Loup s'opposent radicalement, mais de la lagune il ne reste aujourd'hui que des fragments, des fragments sans cesse menacés par le tourisme et le béton. Lorsque j'étais enfant, Carnon se perdait dans les sables et il n'y avait pas de pont sur le Vidourle. Sur l'estuaire du fleuve la flore et la faune de l'eau vive et de l'eau salée se mêlaient en composant un paysage qui faisait de chacun de nous un successeur de Robinson Crusoé. Qu'en reste-t-il ? Un décor pour un film de Jacques Tati : la Grande Motte.

Dans tes propos les plus personnels, il y a une expression que je trouve très parlante. Tu dis que tu veux faire des "portraits de paysage". Dans ce genre d'entreprise, quelles sont les difficultés majeures?

Le Pic Saint-Loup est extrêmement difficile à dessiner. Il est aussi individualisé, aussi singulier qu'un visage. Il faut en faire le portrait. Quand on a trouvé un grand sujet tel que le Pic Saint-Loup, on peu s'y consacrer pendant de nombreuses années, simplement en en faisant le tour, carton à dessin sous le bras. Nous sommes alors convoqués pour une rencontre avec nous-même qui commence paradoxalement par la perte de soi...

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"Le Pic Saint-Loup vu du clocheton des Matelles" Fusain et pastel sur papier gris - 50x60 cm

La montagne peut être abordée au travers de sentiments très contradictoires. Pendant les dernières semaines, j'ai dessiné au fusain dans la lumière du printemps... Les couleurs étaient très délicates... La montagne me paraissait insaisissable... alors que l'été venant ou surtout dans la lumière de l'automne qui est sans doute la saison où la lumière est la plus belle, la plus contrastée, la plus dramatique, le Pic Saint-Loup devient d'une beauté presque palpable.

Face Nord la montagne peut avoir un caractère effrayant et énigmatique. De toute façon la montagne ne cesse de m'échapper. Pour y avoir travaillé tout autour et depuis plusieurs années, les cyclistes qui eux aussi sont les familiers de ce site exceptionnel, m'ont repéré depuis longtemps. Ils se moquent, en passant, gentiment de moi.. "Ah celui-là, depuis le temps qu'on le voit, il n' y arrive pas, il ne s'en sort pas". Ils ne se trompent pas vraiment, sans doute ont-ils même raison... Je dessine le Pic Saint-Loup depuis ma jeunesse, mes années d'apprentissage. Jusqu'à ces dernières années je l'avais dessiné de manière intermittente, épisodiquement, mais depuis trois ans, pour préparer mes deux expositions "A l'intérieur des terres" et maintenant à l'occasion de cette exposition à Aix-en-Provence, je travaille sur ce thème de façon continue, un peu comme je le faisais antérieurement quand je peignais la Ponche à Saint-Tropez ou bien L'Etang de l'Or.

Ce qui ressort des travaux que tu viens de nous montrer dans ton atelier, c'est la recherche d'une grande simplicité. On ne retrouve pas les traces d'espièglerie ou bien d'humour, les scènes mythologiques, les contrepoints ou bien les contradictions des tableaux précédents. Voici peu, avant ton exposition de 2002 chez Vidal-Saint Phalle et chez Hélène Trintignan, tu évoquais Patinir ou bien les peintres chinois. A présent, l'un des leit-motiv de ta réflexion, il me semble que c'est le "sentiment", la recherche d'une justesse.

Dans les peintures de grande dimension que tu évoques, dans "La Fuite en Egypte", dans "Tobie et l'Ange" ou bien dans "Daphné" le Pic Saint-Loup n'est pas à proprement parler le sujet du tableau. Des personnages minuscules, une scène mythologique ou religieuse, les références à la Genèse font de tout ce contrepoint des éléments aussi essentiels que le paysage proprement dit. En ce moment le Pic Saint-Loup occupe la totalité de la toile ou de la feuille de papier. Je n'éprouve absolument pas le besoin d'introduire des personnages. Les petits formats peints à l'huile sont exécutés le plus rapidement possible, deux ou trois par séance. La règle du jeu est de ne pas les retoucher une fois revenus à l'atelier. Je m'efforce en contact avec le paysage et aux prises avec une émotion particulière de trouver dans l'instant et sans esprit critique une coloration, une écriture, une succession de gestes et de signes qui synthétisent ce que je ressens. C'est un travail très expérimental. Bien sûr il contient des références à l'histoire de la peinture mais le but poursuivi est de parvenir à des équivalences colorées et gestuelles, à une impression ou à une émotion.

Par contre les dessins sont longuement repris à l'atelier pour dégager une idée principale et faire en sorte que tous les éléments du dessin, trame, matière, éléments graphiques, coloration concourent à l'expression d'un sentiment unique, celui de la première intuition qui nous conduit au choix du sujet, de l'heure, des circonstances. Ce qui m'intéresse dans les peintures et dans les dessins c'est de faire surgir quelque chose d'inconnu. Quand on travaille dans la lignée de tel ou tel on est rassuré, on reste ressemblant, doté d'une sorte d'identité apaisante; au contraire quand on voit apparaître sur le papier ou la toile quelque chose de vraiment nouveau on est complètement désarçonné. C'est sans doute ce que je recherche.

En face de la nature ou bien de la montagne Sainte-Victoire, Cézanne rencontrait lui aussi de terribles difficultés.

Il n'est pas question de faire un parallèle entre mon expérience et l'œuvre de Cézanne. Ce serait à la fois d'une prétention inouïe et parfaitement ridicule. Je ne considère absolument pas Cézanne comme un modèle. Cézanne par contre est un exemple. Un exemple de probité et de courage.

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"Le Pic Saint-Loup vu de Beaulieu" Huile sur toile - 16x22 cm


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"Le Pic Saint-Loup, Mas de mortiès" Huile sur toile - 19x27 cm


Quand je me retrouve seul face au Pic Saint-Loup, tout m'échappe, je ne vois plus rien, je ne vois plus rien de ce qui m'apparaissait pourtant avec une grande netteté. Nous croyons voir le monde... en vérité on ne le voit, on ne le découvre que crayon ou pinceau à la main. Je pense même que certaines photographies sont des écrans entre le monde et nous... Elles nous dispensent de regarder. Rien ne remplace le dessin. Il est la voie royale de la compréhension du monde et tout le reste est de la blague. L'exemple de Cézanne nous oblige à réfléchir sur ce qu'il y a de plus essentiel dans l'existence : le fait d'être là, d'être au monde, le Da sein des Allemands. Quand on regarde une série de "Sainte-Victoire" peinte par Cézanne, on éprouve un grand sentiment d'exaltation. Nous sommes face à face avec le premier chapitre de la Genèse, celui de la Création du monde...

Cézanne se découvre à la fois lui-même et jette les fondations de la modernité. C'est bien là une aventure extraordinairement exaltante. Je peux aimer, bien sûr, des œuvres infiniment plus discrètes, Morandi par exemple... mais ce qui me bouleverse chez Cézanne, c'est l'ampleur de son ambition et le courage qu'il nous donne sans compter...

Lundi 12 mai 2003, Montpellier, second entretien.

L'expérience du Pic Saint-Loup le prouve remarquablement, tu peins sur le motif, ton travail est guidé par l'émotion et par le spectacle de la nature. Tu travailles comme le faisaient autrefois les Impressionnistes, à la suite de Corot et de Jongkind. Pour certains, cette attitude peut paraître décalée et inactuelle. Personnellement, j'admire profondément ta liberté et ton indépendance d'esprit J'imagine pourtant qu'il t'arrive de rencontrer toutes sortes de critiques qui se prétendent modernes et qui estiment d'une manière, excessivement étroite que tu occupes une position décalée, voire inactuelle. Tu me disais la dernière fois avoir continué de développer, avec Claude Viallat des liens de grande amitié et de vraie franchise. Quelqu'un comme Viallat qui est à la fois un artiste et un ami, comment réagit-il vis-à-vis de ton travail?

Tout le monde sait que je travaille sérieusement. Si l'on se moque gentiment de moi parce que j'ai une voiture-atelier ou bien parce, que je vais sur le motif, ce ne sont que des chiquenaudes qui ne me créent que des blessures extrêmement superficielles. Je sais que si je ne vivais pas en accord avec moi-même, si je n'écoutais pas mon instinct, cela créerait chez moi des lésions infiniment plus profondes, beaucoup plus graves, dont je serais incapable de mesurer la répercussion.

Cette incompréhension, je peux très bien la maîtriser puisqu'elle me vaut par ailleurs une reconnaissance active. Je ne suis pas un isolé, j'ai au contraire des contacts avec des tas de gens. Le milieu de l'art considère depuis longtemps que je suis un "décalé", cela ne compte pas pour moi. De toute façon, aujourd'hui, l'art officiel n'est pas représenté par la peinture; ce sont les installations, la photographie, la vidéo qui le constituent. Il est absolument normal que ces pratiques occupent le terrain et soient considérées comme l'avant-garde. La peinture est un très vieux moyen d'expression, mais c'est le moyen d'expression qui me convient. Je suis persuadé que la peinture ne disparaîtra jamais des activités humaines. Peindre est un des gestes les plus naturels et les plus spontanés que l'homme puisse accomplir. Dès que les hommes commencent à s'exprimer, ils dessinent, ils peignent. C'est un moyen d'expression absolument inusable. Aujourd'hui, on peut absolument tout faire. Il n'y a plus de débats d'idées à l'intérieur de la peinture ; ce qui compte, c'est la qualité de la peinture.Tous les gens de ma génération ont fait de la peinture non-figurative. Nous avons considéré que la peinture abstraite était un progrès objectif. Ensuite, je me suis aperçu que cette peinture ne me suffisait pas. Je n'ai pas cessé de peindre des tableaux non-figuratifs parce que je considérais que la non-figuration n'était pas intéressante. Pas du tout ! J'estimais simplement que ce registre ne me convenait pas, ne me permettait plus d'être en accord avec moi-même.

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"Le Pic Saint-Loup, Saint-Mathieu rie Tréviers" Gouache, pastel et fusain sur papier recyclé - 69,5 x 100 cm

Le travail de Viallat m'intéresse beaucoup. A l'intérieur d'un procédé qui peut paraître être toujours le même, je découvre une extrême variété. Je l'ai écrit dans mon Journal, j'y vois une fête pour les yeux. On ne peut pas dire ça de beaucoup de peintres. Et je crois que Claude a du respect pour ce que je fais. Il est peu sensible à la figuration, peu sensible à la narration. Je pense qu'il n'est pas sensible à la peinture narrative. C'est pourtant quelqu'un qui regarde énormément de bandes dessinées; il assouvit son besoin d'images dans la bande dessinée et dans les films.

Dans l'indpit du texte que tu consacrais à Jean Hugo*, tu écrivais que "sans doute existe-t-il des "mal vus" comme des malentendus". Pour ce qui te concerne, peux-tu estimer que ton œuvre est une œuvre qui est mal vue ou bien mal écoutée?

Je pense qu'il y a une sorte de respect objectif pour ce que je fais. J'ai beaucoup travaillé, et cela m'a valu une sorte d'estime. Si je suis reconnu, je ne suis pas considéré comme le fer de lance d'une nouvelle forme d'art. Je ne suis pas par nature très sensible à ce que j'appelle le pouvoir temporel. J'aurais pu me débrouiller pour m'imposer davantage, j'aurais pu faire en sorte que les marchands avec qui j'ai pu travailler, comme par exemple Daniel Templon, m'imposent comme d'autres peintres figuratifs. J'ai consacré effectivement peu de temps, peu d'énergie à me faire reconnaître. Je ne suis pas sensible à la stratégie. Je trouve que la stratégie fait perdre énormément de temps pour gagner très peu de choses. C'est mon avis personnel, d'autres peintres pensent le contraire.

Je fais partie de l'art français mais je ne le représente pas officiellement. Je ne suis pas un peintre qu'on expose dans les Foires comme si j'étais un étendard, comme si j'étais une image, une étiquette qui représenteraient la sensibilité ou bien l'intelligence d'une nation. Ce n'est pas mon cas et cela m'est complètement indifférent.

Tu as vécu et travaillé à Paris. Mais ton cadre de vie est profondément méditerranéen, ton attachement à Montpellier et au Midi de la France est fondamental. Dans l'avenir immédiat, comment souhaites-tu orienter ton travail personnel ?

Ma peinture n'est pas résolument méditerranéenne. D'aucuns, et je leur donne volontiers raison, considèrent que je suis assez proche des artistes du nord de l'Europe. C'est vrai, j'aime beaucoup la peinture expressionniste, la peinture suisse, J'aime Hodler, j'aime Beckmann et les artistes anglais. Dans l'histoire de la peinture ancienne et méridionale, il existe un courant de peinture de caractère expressionniste: c'est le cas dans le nord de l'Italie, je pense aux ferrarais.

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"Le Pic Saint-Loup, Mas d'Euzet" Fusain et pastel sur papier gris -50x65 cm

J'aimerais pouvoir introduire de plus en plus de figure et de récit, de plus en plus de narration dans ma peinture, une sorte de réflexion à propos du monde d'aujourd'hui. Si j'en ai la force et si j'en ai le temps, c'est ce que j'essayerai de faire lorsque j'aurai mis tous ces paysages derrière moi. Souvent pour être "reconnu", il faut taper sur le même clou, offrir une image bien précise, rationnelle. Ce qui m'intéresse dans la peinture, c'est qu'elle me conduit toujours vers des terra incognita. Si j'avais des préoccupations formelles, je ferais toujours le même tableau pour imposer une certaine idée de la peinture.

je le dis avec beaucoup d'humilité, et en même temps avec beaucoup de fierté. Tout le monde dit qu'on ne peut plus faire de la peinture, tout le monde prétend que la peinture ne se vend pas, et bien j'ai tout de même vendu les trois-quarts de ce que j'ai peint.

Nous sommes venus te voir voici six semaines, nous venons de visiter ton atelier, tu nous as montré la plupart des choses que tu vas exposer dans l'Atelier Cézanne et à la Librairie-Galerie. Quel chemin as-tu l'impression d'avoir parcouru?

Les jours ont considérablement allongé. En ce moment, en plus du matin, je peux venir peindre pendant le second versant de la journée, pendant l'après-midi. Je mets dans ma voiture quatre ou cinq petits formats que j'ai préparés à l'avance avec des fonds colorés. Je choisis un sujet, j'essaye de me fixer une sorte de règle du jeu. J'essaie de peindre le même thème plusieurs fois d'affilée, trois, quatre ou cinq fois. Je voudrais rendre de plus en plus intense le sentiment premier que j'ai pu éprouver. Du coup, le dernier tableau est beaucoup plus simple, beaucoup plus élagué que le premier: à mon sens, il est beaucoup plus fort. En même temps, je sais que si je continuais comme ça je risquerais de tomber dans un maniérisme. Si l'on a du métier, rien n'est plus facile que de se parodier soi-même, on peut s'auto-exploiter. Il me faut donc sans cesse revenir à l'émotion de manière à ce qu'elle soit toujours le point de départ du travail. Il s'agit d'un aller-retour incessant entre l'émotion et la réalisation réfléchie.

Ces derniers jours, j'y ai beaucoup pensé. Je viens de lire pour la troisième fois de ma vie l'intégralité de "La Recherche du Temps perdu". Bien entendu, je l'ai lue bien mieux que la première ou la seconde fois. Je pense aux dernières réflexions de Proust sur la création artistique et la composition littéraire, je pense à tout ce qu'éprouvé le narrateur dans la bibliothèque du Prince de Guermantes, au moment où il ne peut pas entrer au salon parce que le morceau de musique vient de commencer.

Hier je me trouvais dans le TGV, je notais ça dans mon carnet parce que ça me faisait penser à ce qui me préoccupe moi-même: "La méditation sur la création littéraire et artistique qui se déploie durant toute l'attente du narrateur dans les coulisses du salon de la princesse de Guermantes mériterait un tiré à part qui à lui seul vaudrait à Proust d'être considéré comme un génie. Et ce qui est si beau, si touchant est bien que cette intelligence exceptionnelle n'est jamais abstraite, toujours nourrie par l'expérience, que les continuelles passerelles jetées entre le particulier et le général qui en constituent l'expression permettent à l'auteur un aller-retour incessant entre l'expérience vécue et la spéculation. Et c'est également pourquoi le style, au lieu d'être le fruit d'une décision intellectuelle, morale, idéologique ou politique est à son tour l'expression évidente, libre, active, en devenir constant de la vie tout entière."le crois que peindre uniquement par instinct est complètement idiot. Et cependant l'intelligence sans instinct n'est rien du tout non plus, mais l'instinct doit toujours prendre le pas sur l'intelligence. Seul l'instinct nous permet de ne pas avoir à fournir des explications sur ce que nous faisons. Comme le dit Proust, "l'artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l'art est ce qu'il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai jugement dernier". C'est là que je rejoins les préoccupations de Claude Viallat. En travaillant sur le même sujet, par exemple sur la face nord du Pic Saint-Loup pendant trois mois, on peut faire 50 à 100 tableaux sans jamais s'ennuyer une seule seconde. Simplement à cause de l'évolution de la vie intérieure et des modifications de la lumière. Ce rapport incessant entre le dedans et le dehors, ce que nous appelons être nous-mêmes et en même temps ce que nous recevons, ce qui nous est apporté par la contemplation de la nature.

Voici peu, lors d'une autre conversation avec Jean-Pierre Blanche, tu exprimais ton désir d'aborder d'autres sujets. Tu disais que les peintres d'aujourd'hui ont déserté une partie du terrain qui était autrefois la préoccupation, l'exigence de Manet ou bien de Degas. Tu disais que tu aimerais peindre ce que peuvent être les bistrots, les salles de restaurant de nos provinces.

L'autre jour, j'étais à Palavas, il y avait une corrida, il y avait du désordre, quelque chose de merveilleusement beau, quelque chose que les cinéastes et les photographes sont justement capables de nous révéler. Si Dieu me prête vie, c'est cela que j'aimerais pouvoir aborder bientôt. Je voudrais peindre ce qui fait partie de la vie. C'est une chose que justement, j'ai écrite dans mon journal: "Palavas, 1er mai. Sur les marches d'un accès aux arènes condamné.

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Portrait de Vincent Bioulès
chez lui lors de l'entretien
 

On trouvera sur ce lien, un second entretien avec Vincent Bioulès réalisé en 2006.

Dans les marges. Parenthèse délicieuse. Ai abandonné l'automobile sur le bord de la route. Temps gris, voilé. Errance et béance. La foule. Le monde entrouvert sur lui-même. Le cœur battant du monde. Aurais-je d'ici la fin de ma vie le temps, surtout la force de peindre "ça"; ce non dit, ce non peint, ce non dessiné qui me baigne, m'assaille, me recouvre ef mystérieusement me protège.

 

Terminé après le déjeuner le texte destiné à Alain Paire. Touché un dessin, le ciel d'une petite peinture. Achevé hier soir un dessin qui me tourmentait. Savoir s'arrêter. Exercices de violon. Régime."

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