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elodie Karaki

D'inauguration en inauguration, Marseille n'en finissait plus de parachuter de nouveaux édifices sur son bitume, notamment au Vieux-Port ou non loin. On l'oublie un peu facilement, les nouveaux bâtiments font les nouveaux chemins. Cela se voit moins parce qu'on inaugure moins les  chemins mais plus encore, si le MUCEM et la Villa Méditerranée en imposent encore aux passants, les chemins qui y mènent, eux, ne s'appartiennent déjà plus, des pas les patinent tous les jours comme si depuis tous les jours on avait pu passer par là.

Il faut aller plusieurs fois marcher, les soirs de septembre, du Vieux-Port au J4 en longeant  le fort Saint-Nicolas, pour comprendre que la rentrée passée, l'été atténué, les festivités d'ouverture refermées ou plutôt l'année européenne bientôt close, les Marseillais reviennent là, ni pour aller au MUCEM, ni pour aller à la Villa Méditerranée, mais pour rester dans l'intermédiaire maintenant ouvert comme on reste à flanc de coteaux ou sur les fortifications de Saint-Malo, sans tendre ni vers le cœur  que l'on contourne, ni vers le lointain.

Quand le Vieux Port est enfin quitté, quand le virage a été pris qui l'a mis derrière nous et effacé, nous remarquons des pêcheurs et des baigneurs qui ne se formalisent de rien, ni des touristes, ni de l'interdiction de se baigner, ni de Marseille-Provence 2013. Le chemin qui a quelques mois a bientôt quelques siècles.

Il n'est pas rare à cet endroit, Vieux-Port disparu dans le virage, que nous remettions notre veste, mal aidés par le vent qui l'emporte, de sorte que la verticalité de notre corps et la veste gonflée de mistral au bout de nos bras, pour un passant qui aurait certes beaucoup d'imagination, nous donne des airs de voilier. Nous remontons notre col - octobre rajoutera l'écharpe-drapeau à l'embarcation -, nous marchons encore et dans les ouvertures du mur, à chacune d'entre elles certains soirs, des gens qui viennent s'asseoir, imaginant d'autres bancs de pierre que la dizaine de l'allée, qui viennent penser, qui viennent dîner ... Un jeune homme, carnet devant lui, lance une bande musicale sur son téléphone et  rappe son dernier texte devant un ami quand d'autres, deux virages plus loin, ne peuvent s'empêcher de se mettre debout sur la muraille.

Alors que nous atteignons la darse, un enfant profite de la naïveté de ses parents pour gambader - quelle idée aussi de l'envoyer sur les rochers pour le prendre en photo -, et quand ils lui crient de revenir, de vouloir savoir - incorrigible - s'ils désiraient oui ou non l'immortaliser.

En face, deux jeunes gens sautent dans l'eau devant le MUCEM et son présomptueux filet de camouflage. Une navette vient accoster. Cependant, nous n'avons pas plus envie d'embarquer que d'entrer dans les murs fraîchement élevés. Marcher nous suffit bien et après le battage médiatique qui a propulsé les bâtiments de Stefano Boery et de Rudy Ricciotti sur le devant de Marseille, nous en avons un peu honte. Avouons-le une bonne fois pour toutes, une fois quitté le bord de l'eau à la hauteur de la villa Méditerranée, nous aimons encore rester dehors, nous aventurer sous la prodigieuse avancée en porte-à-faux qu'on imagine tenue par un mistral tonitruant car décidément, pour les non-amateurs d'architecture, c'est assez extraordinaire, et d'aller vers la mer, faisant rouler sous nos pieds traînants de septembre les gravillons de cette esplanade où il y aurait de quoi faire un match de football mais où, pour le moment, des cerfs-volants planent. Ce que nous voulons alors, c'est gagner le bord, regarder les vagues heurter les rochers, observer les silhouettes qui nous observent en face, depuis le Pharo, et scruter l'horizon avec notre main comme visière de fortune. Des dizaines de fois nous sommes repartis.


Lebanese rocket society

The Lebanese Rocket Society.

Ce n'est que pour la projection de "The Lebanese Rocket Society" que nous avons  enfin mis les pieds au MUCEM. Si ce film qui narre l'aventure, dans les années 1960, d'un professeur de l'université Haigazian de Beyrouth se mettant en tête, avec ses étudiants, de construire une fusée - projet qui se concrétise si bien que Français, Russes et Américains commencent à s'inquiéter - est saisissant, une remarque singulière d'un des deux réalisateurs libanais présent après la projection peut ici jeter une passerelle entre cette soirée et l'entretien qui eut lieu quelques jours plus tard, une passerelle façon Ricciotti entre les jardins du fort et le musée. Interrogé sur sa voix off, Khalil Joreige précise que cela n'a pas été un exercice facile parce qu'il est dyslexique en arabe. "Mais pas en français", rajoute-t-il. "Parce que l'orthophoniste était francophone". Mouawad, de la même génération que les deux artistes dont le travail a récemment été salué par une rétrospective au MOMA (2010), aurait sûrement eu à redire, même un silence.

Si le ratio est encore loin d'être équilibré entre notre fréquentation des passages et celle des lieux, il y a bien eu, en effet, une seconde incursion au MUCEM, le 16 septembre, lorsque Philippe Lefait a interrogé, dans l'auditorium Germaine Tillon, Wajdi Mouawad et Patrick Boucheron, à l'occasion de l'ouverture du cycle mensuel des rencontres littéraires du MUCEM intitulé "Au comptoir de l'ailleurs".

Le MUCEM, le soir, est intimidant, et lorsque quelques jours auparavant, à l'issue de la projection du film de Khalil Joreige et Joana Hadjithomas, les rares spectateurs dont nous étions ont trouvé porte close en remontant les escaliers à 23 heures passées et que le pompier, chargé assez rapidement de les libérer, ne trouvait pas le moyen d 'ouvrir les grandes portes en bois, nous hésitons un peu, le 16 septembre, à redescendre les escaliers.

Il y a du monde pour cette première. Wajdi Mouawad, figure incontournable de notre théâtre contemporain se fait plus rare en entretien public. Nous imaginons sans peine, lorsqu'on apprend que Patrick Boucheron, sans vouloir " en faire système" précisera-t-il plus tard, use assez facilement de citations du dramaturge libanais en exergue de ses livres, que la connivence ne sera pas attendue en vain au cours de cet entretien qui verra la nuit tomber sur l'ancien môle.

Mouawad cite une phrase de Kafka, expliquant que c'est elle qui, pour lui, signifie le mieux le thème de la discussion ("Aller à l'encontre de soi-même"), et il précise, c'est un aveu, qu'il ne l'a jamais bien comprise et  il dit encore, deuxième aveu, que c'est bien pour cela qu'il la garde. "Dans ton combat contre le monde, seconde le monde".


littora

La justesse avec laquelle Mouawad s'exprima fut remarquable mais furent tout autant remarquables les silences qu'il prit pour répondre aux questions, faisant toujours quelques pas sur le littoral - titre de l'une de ses pièces - avant de choisir le courant qui allait l'aider à traverser. Philippe Lefait tint bon dans l'attente de la réponse - qui fait inévitablement s'interroger sur la pertinence de la question - et sut laisser le silence envahir à plusieurs reprises l'auditorium ; mais par deux fois - et si nous le remarquons, c'est moins pour lui en tenir rigueur que pour insister sur le fait que nous sommes déshabitués à de si longs silences - il comblera d'un mot. Mouawad, pas seulement dramaturge et metteur en scène mais aussi comédien, cherche et pour cela se penche, se recroqueville, la main droite tenant le micro près de sa tête, le bras gauche entourant son ventre.

Quand la parole est donnée au public, alors qu'une question lui impose encore ce temps de réflexion taciturne, le voilà qui, soudain, se tourne vers Patrick Boucheron. Il semble lui dire ce qui le traverse, nous n'entendons rien, Philippe Lefait écoute, cela dure plusieurs secondes, l'historien acquiesce, porte son micro à ses lèvres et c'est finalement lui qui répond. Nous serions bien en peine de résumer le match. Les trois acteurs de cet entretien se sont avérés être d'excellents joueurs de terre battue ;  bons services de l'animateur du regretté Des mots de minuit, revers slicés de l'historien et glissades successives du dramaturge qui termina souvent les points par des amorties que son adversaire regardât mourir derrière le filet  avec un plaisir de spectateur.


Boucheron

La conviction que la littérature, paradoxalement, peut offrir à l'histoire, à l'écriture de l'histoire, les moyens de rester sérieuse (on remarquera que Boucheron publie chez Verdier),  l'idée  que l'on n'écrit qu'avec ce qu'il y a sur la table puisque l'écrivain, d'après Mouawad, est inéluctablement vissé à son siège, le développement de l'image de l'artiste en scarabée, Mouawad citera Fabre mais nous songerons à Baudelaire tellement cette histoire de bestiole qui vient chercher dans les excréments des animaux ce que les intestins de ces derniers n'ont rien pu tirer et qui, elle, le métabolise, offrant ainsi à sa carapace le vert de jade, le rouge pourpre ou même un or mystérieux, nous rappelle à " Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or"... Il serait difficile de matérialiser ici tous les ralentis dont on a rêvé à regret peu après.

Deux d'entre eux reviennent néanmoins plus nettement, l'attachement des deux invités à l'entretemps (Boucheron) et au pli (Mouawad), interstices où des enfants se font des souvenirs sur les rochers, et aussi, première image ressurgie alors que nous passions, pour rentrer, sous l'ombrière du Vieux-Port : cette petite fille, sur le passage, quand nous sommes venus, genouillères, coudières et casque, pied gauche devant, pied droit derrière, jambes fléchies, emportée sur un skate propulsé par l'énergie d'un homme qui, au bout de quelque élan et vitesse prise, posa lui aussi son pied droit derrière son pied gauche. Et d'aller.


Elodie KARAKI, septembre 2013.


http://hadjithomasjoreige.com/

http://www.wajdimouawad.fr/

http://www.editions-verdier.fr/v3/auteur-boucheron.html

Deux chroniques d'Elodie Karaki en ligne sur le site de la galerie :
sur ce lien, Jean Rolin, D'Ormuz les parenthèses.
sur cet autre lienCarousel, exposition de Tom Young.

Cf aussi sur ce lien, un entretien de Chloé Carbuccia et Elodie Karaki avec Noël Dutrait, entretien réalisé le 16 mai 2013 à Aix-en-Provence, pou la revue Les Chantiers de la Création.

Enseignant de langue et de littérature chinoises à l’université d’Aix-Marseille, Noël Dutrait a traduit Gao Xingjian et Mo Yan, deux écrivains récompensés par le prix Nobel de littérature.


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