Entre Pic Saint-Loup et Canigou, ou bien chez Cézanne : Vincent Bioulès Imprimer Envoyer
Un travail de galerie sur plusieurs années
Samedi, 10 Janvier 2009 22:57
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Vincent Bioulès, La Terrasse de la Villa Bianco par mistral, hiver 1992/93-mars 1995.
Huile sur toile, 130 x 162 cm. Collection particulière © Adagp Paris 2006

Article publié fin 2006 dans la revue "La Pensée de Midi" , éditions Actes Sud.

Les titres de ses tableaux – La Fenêtre ouverte à Saint-Tropez ; Place d’Aix, automne, le matin ; La Terrasse à la Villa Bianco par mistral ; Les Pins de Malmousque – ainsi que les regroupements thématiques effectués lors de ses récentes expositions – “Le paysage à Marseille dans les années 1990",  "A l’intérieur des terres” (février 2002), “Le pic Saint-Loup, l’autre montagne” (été 2003), “D’Orcival à Aigues-Mortes” (mars 2006) – sont éloquents. Tout en affectionnant infiniment les voyages qui l’éloignent du Languedoc – aux Etats-Unis, en Tunisie, au Proche-Orient ou bien au Japon – et bien qu’ayant fréquemment séjourné à Paris où il conserve un atelier, Vincent Bioulès élit continûment parmi les motifs majeurs de ses tableaux les lumières, les montagnes, les villes et les rivages de l’ancienne Occitanie.

 


 

Né en 1938 à Montpellier, où il continue d’habiter, membre fondateur du mouvement Support-surface dont il se sépare en 1972, autrefois enseignant dans les écoles d’art d’Aix-en-Provence, de Nîmes, de Montpellier et de Paris, principalement représenté pour ses expositions personnelles par Daniel Templon et Vidal-Saint Phalle ou bien par Hélène Trintignan (Montpellier) et Jean-Pierre Alis (Galerie Athanor, Marseille), Vincent Bioulès vient de réaliser au musée de Céret une exposition intitulée “Espace et paysage, 1966-2006 . Un voyage à Céret”.

Pendant les deux années précédentes, Joséphine Matamoros l’avait invité à venir travailler en Pyrénées-Orientales dans le cadre d’une résidence d’artiste. Une soixantaine d’huiles sur toile, des compositions de vaste format mais aussi des pastels, des techniques mixtes et des carnets de croquis furent rassemblés depuis la mi-juin jusqu’à septembre dans l’un des plus combatifs et des plus merveilleux musées de nos provinces. A la faveur de cette exposition et, toutes proportions gardées, plusieurs décennies après Picasso, Braque, Matisse, Derain et Soutine qui oeuvrèrent à Collioure et Céret, Vincent Bioulès s’affirme pleinement à l’intérieur d’un genre pictural aujourd’hui beaucoup trop délaissé. Sans pour autant quitter l’art du portrait, qui constitue l’un des registres majeurs de son oeuvre, il est à présent l’un des grands “paysagistes” de notre époque. Certaines de ses toiles – Le Tombeau d’Aix-en-Provence, Tobie et l’Ange ou bien Les Ponts de Céret – hissent jusque vers nous des qualités de silence, de rêve et d’effroi qui relèvent d’un très grand lyrisme.

En concertation étroite avec Vincent Bioulès, Joséphine Matamoros avait choisi d’élaborer son exposition sans se plier aux exigences de la chronologie. Puisque cette oeuvre, de prime abord déconcertante, relève en fait d’une forte cohérence, les toiles les plus abstraites de la fin des années 1960 qui peuvent évoquer Barnett Newman coexistaient sans ruptures majeures avec les approches figuratives les plus récentes. Obéissant souplement à des partitions et des syntaxes affinées depuis déjà longtemps, la peinture de Vincent Bioulès, qui ne manque jamais d’exprimer sa reconnaissance à l’égard de l’histoire de l’art et qui salue volontiers sa propre généalogie (entre autres, les primitifs italiens, Vuillard, Dufy, Jean Hugo ou bien Ferdinand Hodler), s’exempte à présent de toute révérence explicite et de tout usage citationnel. Tandis que la grande séquence des Places d’Aix, accomplie entre 1976 et 1978, porte clairement les marques évidentes des influences conjointes de la peinture américaine, des Marocains en prière de Matisse ou bien d’Auguste Chabaud, les toiles qu’il a composées pendant les deux dernières décennies dans le Massif central, sur le Causse, dans l’arrière-pays de Montpellier ou bien à Céret – La Combe de la Pierre- Blanche, Le Chemin de Capdeville, Les Albères – assument pleinement leur singularité. Sans pour autant oublier le bruit et la fureur de nos époques, pas du tout arcadiens ou bien nostalgiques, ses grands formats évoquent admirablement la “prodigieuse innocence” et l’immense inquiétude que l’on peut éprouver en face de la nature : selon les motifs qu’il approche, Bioulès donne à voir des moments de transparence et de rémission, l’été indien des arrière-saisons méridionales, la puissance des éléments, la lourdeur des orages qui menacent d’éclater, les déchaînements du mistral ou bien encore la farouche indécision de la tombée du jour.

Leur auteur s’en est expliqué à maintes reprises, lors d’entretiens ou bien dans ses écrits personnels. En face des êtres, des souvenirs et des paysages qui l’émeuvent, vis-à-vis des sensations, des impatiences, des colères, des joies et des terrae incognitae qui le requièrent, Vincent Bioulès ne s’interdit rien, oeuvre résolument du côté de ce qui peut mettre en défaillance ses propres capacités, recherche délibérément ce qui peut susciter dans son travail de nouvelles découvertes. Ce Languedocien est un artiste étonnamment opiniâtre, à la fois savant et inventif : “[…] je me donne un mal fou à essayer de peindre ce qui a donné un sens à ma vie”, “Tout tableau réussi est passé par un épisode nocturne où le sol semblait se dérober sous nos pas […]”, “[…] comme si la solution devait émerger progressivement d’un travail aveuglant”. De solides appétits et de vifs bonheurs d’existence, beaucoup d’humour, de sensualité et d’amitié tempèrent l’indépendance de son style de vie. Ce grand lecteur de Saint-Simon, de Proust et de Giono avait pour père le musicien et chef d’orchestre Jean Bioulès : Vincent Bioulès pratique quotidiennement le violon, réunit chaque dimanche en fin d’après-midi ses proches dans le cadre d’une petite formation de musique de chambre, joue passionnément Bach et Mozart.

LES NOCTURNES DE CÉRET ET “L’ATELIER GRIS DE CÉZANNE”
Durant le premier semestre de 2006, deux grands chantiers de tailles inégales l’auront requis. Mobilisé pour tenter d’exprimer tout ce qui l’avait touché lorsqu’il travaillait à Céret – les cimes enneigées du Canigou, les grands ponts suspendus qui scandent l’entrée de la cité ou bien “la présence continuelle des platanes qui semblent recouvrir la ville, la tenir dans leurs bras, comme si elle était elle-même une cabane dans les arbres” –, Vincent Bioulès acceptait simultanément une commande de la Ville d’Aix-en-Provence dans le cadre de la commémoration du centenaire du décès de Cézanne. Pour répondre à cette commande, il s’engageait à réaliser un tableau dont le format – 2 m x 2,50 m – lui était dicté par les mensurations des Baigneuses du musée de Philadelphie.

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Vincent Bioulès, Les Ponts de Céret, 2005-2006.
Huile sur toile, 190 x 250 cm. Collection de l’artiste.
Vincent Bioulès, Les Ponts de Céret, 2005-2006.

Cette aventure aixoise débuta par des séances de travail sur le motif, allègrement exécutées à plusieurs reprises à l’intérieur de l’atelier des Lauves, entre midi et quatorze heures, quand les nombreux visiteurs de la dernière demeure de Cézanne s’éloignent provisoirement. Après quoi, dans le retrait de son atelier de Montpellier, Bioulès convoqua et condensa sur sa toile plusieurs des strates et des motifs de ferveur que lui inspire Aix-en-Provence, qu’il connaît admirablement. Pas uniquement aux Lauves, la très fine lumière d’une porte qui s’ouvre lorsqu’on entrevoit l’intrigant souvenir-écran du paravent du Jas-de-Bouffan. Pas seulement le vieux poêle de l’atelier, les lattes du parquet et les menus objets qui font resurgir l’immense solitude du peintre de la Sainte-Victoire.

Secrètement musicales, d’autres notes, infiniment précieuses et tout aussi poignantes, interfèrent au coeur de cette toile. On peut les apparier avec la soudaine distance qui habite les visiteurs qui s’en viennent du côté du théâtre de l’Archevêché et du musée des Tapisseries, où L’Atelier gris fut installé pendant l’été 2006. Ce grand format a en effet partie liée avec le souvenir des premières éditions du Festival d’art lyrique magnifiquement décrites par Pierre Jean Jouve dans l’ouvrage qu’il consacra aux décors de Cassandre composés pour Don Giovanni. Accrochée près des décors de Berain, cette toile de Vincent Bioulès revêt involontairement un caractère de forte actualité : elle profère amoureusement, énergiquement et rêveusement qu’en 2006 comme en tout autre année, dans sa ville natale ou bien à Washington, Paul Cézanne est irrémédiablement présent-absent.

ALAIN PAIRE

"Un voyage à Céret", le catalogue de l'exposition du Musée de Céret est édité chez Somogy (2006), avec des textes de Vincent Bioulès, de Pierre Wat et de Joséphine Matamoros.

Le catalogue de "L’Atelier gris" (édité par la Ville et les Musées d’Aix-en-Provence) comporte un entretien avec Vincent Bioulès par Alain Paire et un texte de Bruno Ely.

Les citations de cet article sont extraites du recueil d'articles "Peindre entre les lignes" (édition de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts, coll. “Ecrits d’artistes”, 1995) et de "Croquis de mots" (pages de journal, éditions Folle Avoine, 2002).

Cf également  le très beau petit catalogue disponible chez Hélène Trintignan et Vidal Saint Phalle, "A l'intérieur des terres", édité en 2002, textes de Vincent Bioulès et Yves Michaud.

 

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