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Alli les joueurs

 Serge Fiorio, Les joueurs de morra, huile sur toile 104 x 116 cm, 1935 (collection privée).

- Monte !

D'abord quatre courtes marches qui grimpent raides avec, dans le retrait du mur, une petite cloche prolongée d'une chaînette. Puis la porte devant soi.

Je me souviens de ma première visite, c'était un mois de janvier, j'avais escaladé dans l'allégresse les pans de la colline de Montjustin avant  de demeurer interdit face à ces cinquante derniers centimètres. C'était quelques tableaux que j'avais aperçus, des reproductions surtout, qui m'avaient attiré là ...  mais, y étant parvenu, je me trouvais soudain impressionné à l'idée de l'homme capable de peindre avec autant de complicité tranquille le "derrière l'air" de ce pays, en en révélant à la fois si immédiatement le mystère, et dans lequel - tout aussi immédiatement - on se sentait pourtant invité à pénétrer avec le sentiment  de s'y retrouver étrangement chez soi.

Il faisait un froid piquant, quelques centimètres de neige recouvraient le sol glacé et, malgré ma crainte d'être aussi sot qu'importun, j'avais fini par me résoudre à tirer sur cette chaînette de conte à la Italo Calvino.

 Un bon moment s'écoula encore durant lequel j'aurais aimé m'envoler comme la vapeur qui sortait de ma bouche, le temps pour le peintre de ranger soigneusement le pinceau et de descendre sereinement deux étages, puis la porte s'était enfin grande ouverte. Et là, sur l'instant, toute gêne dissipée pour le visiteur, l'accueil jovial - comme il le sera toujours - de Serge Fiorio.                                                                                                                                                                               

- Mais, entrez donc, André m'a annoncé votre venue. Suivez-moi, ça se passe en haut.

 

Nous étions alors dans la deuxième partie des années 70, j'avais un peu plus de vingt ans, l'homme qui ouvrait maintenant la marche devant moi (il était né à Vallorbe, en Suisse, en 1911) en possédait une bonne quarantaine de plus. Et pourtant nulle barrière invisible entre-nous, mais au contraire, tout de suite, émanant de sa personne, un sentiment de simplicité et de paisible assurance.

Les intonations de sa voix, bien entendu (on percevait immédiatement que cet homme puisait certaines de ses racines dans ce pays où jadis les bergers avaient inventé le chant) la franche clarté de son regard également ... mais aussi, et surtout (alors que j'avais enfilé mes plus chaudes chaussettes et les avais abritées dans mes plus chaudes chaussures) lui me recevait - en toute quiétude - les pieds nus !

Serge Fiorio par Cartier_Bresson

Serge Fiorio, photographie d'Henri Cartier-Bresson.

 Il les avait certes glissés dans une paire de sandales de cuir, soigneusement usées  (et depuis longtemps joliment maculées de peinture) sandales largement aérées qui signifiait  ouvertement au donc visiteur que celui qui les portait était un homme sans affectations ni manières ... qui avait de toute évidence depuis longtemps fait son compte et que, concernant son travail, il était subséquemment inutile de venir lui causer vessies en lieu et place de lanternes. Lanternes de carnaval, évidemment. Nous y reviendrons...

 Et je n'ai pas souvenir, au cours de mes multiples visites ultérieures, d'avoir  - été comme hiver -  aperçu Serge en son domaine autrement chaussé que de semblables semelles de vent !

Serge Fiorio, le village

Serge Fiorio, Le village sous la neige, huile sur toile, 55 x 46 cm, 1978 (collection privée).

L'atelier où l'on rêve :

- C'est moi.

Car aujourd'hui, ayant utilisé les lignes téléphoniques qui courent à travers les collines en vue de m'annoncer, j'ai entr'ouvert le battant et, juste après le drelin-drelin de la clochette, j'ai mis à profit ma voix qui porte pour me signaler.

- Monte !

Cet impératif accueillant est au demeurant une sorte de marque de fabrique, le rituel étant paraît-il le même quelques courtes années auparavant chez Jean Giono son cousin et, presque, voisin de Manosque.

J'évite ainsi à Serge de descendre puis de remonter les deux étages d'escaliers qui tournent ... et, surtout, je lui évite de devoir poser le pinceau.

Car, naturellement, il peint.

Il le posera quand même à mon arrivée, par plaisir. D'abord pour me souhaiter la bienvenue, ensuite - et presque aussitôt - pour se glisser en retrait, un peu en coin, et tâcher de se faire oublier, afin de me laisser découvrir, seul à seul, l'œuvre en chantier  (j'en profite pour préciser ici que Serge Fiorio est né dans une famille de carriers, qui creusaient  - à la dynamite -  des tunnels ferroviaires dans la région de Taninges. Giono s'en inspirera pour écrire Batailles dans la montagne).

Le tableau est là, sur le chevalet, éclairé par la lumière qui prend sa source dans l'horizon de la fenêtre, lequel horizon ouvre à son apogée jusqu'à l'Alpe lointaine.

 

Serge Fiorio Martine_Franck2

Serge Fiorio, photographie de Martine Franck.

Mais ce ne sera pas une épreuve de Sorbonne d'en dire deux mots. D'ailleurs, ce à quoi Serge est d'abord attentif chez son visiteur, c'est sans doute son regard face à la toile. Pour qui sait voir en peintre (je parle évidemment du maître des lieux)  celui-là vaut assurément bien des commentaires.

 On a bien sûr prononcé le vocable de naïf à propos de son œuvre. Anatole Jakovsky, entre autres,  le spécialiste du genre, lui ayant rapidement attribué une place de choix au cœur de cet art d'autodidactes ... ce qui est effectivement  le cas de Serge Fiorio qui, un très beau jour, entre deux coups de barre à mine, a commencé à peindre ... avec des poils de porc montés sur une baguette de noisetier !  (1)

Serge Fiorio Paysage

Serge Fiorio, Paysage, huile sur toile, 60 x 49 cm, collection privée.

 D'autres commentateurs ont invoqué une parenté surréaliste à cause probablement de ce mystère latent qui baigne l'atmosphère de certaines (de la plupart ?) de ses toiles. Si l'on veut bien épouser -ne serait-ce qu'un instant-  ce point de vue, on peut alors aisément subodorer l'existence d'un invisible (mais troublant) fil d'Ariane entre les trains de Delvaux qui stationnent en d'étranges forêts ... et un certain Carnaval de Serge qui se déroule, tout aussi  fantastiquement, en ce même pays de Brocéliande.

Et le donc visiteur subitement émerveillé de se demander si ceux-ci (Hommes, femmes et enfants) ne vont pas grimper dans ceux-là (les wagons à l'arrêt) qui semblent les attendre pour ce si singulier rendez-vous.

Serge en forêt Carnaval_en_foret

Serge Fiorio, Le Carnaval en forêt, huile sur toile, 60 x 73 cm, 1970, collection privée

Mais si, à propos de Carnaval encore, Ensor a vraisemblablement  gardé en mémoire les masques dont sa mère était vendeuse,  Serge Fiorio répètera inlassablement qu'il tire les siens de ses souvenirs  de fêtes villageoises  vécues dans son enfance savoyarde.  Tout comme il dira avoir conservé de cette même époque la vision fabuleuse de quelques rutilants manèges et de leurs  immortels chevaux de bois.  Ô temps suspends ton vol !

Serge Fiorio manege_1954

Serge Fiorio, Manège, huile sur toile, collection privée 

 

Souvenirs mâtinés d'onirisme cependant.  Car notre montjustinien inspiré avouait volontiers rêver beaucoup ... et affirmait trouver dans ses songes bien des éléments de la création en cours. La fameuse  part du rêve, si chère au poète parti de Compiègne. Voilà encore, d'une famille l'autre, qui - en extrapolant un peu - pourrait rapprocher son imaginaire de celui des disciples de Breton ...

Vu de la fenêtre :

 

Quant au peintre, lui-même a raconté avoir connu sa première véritable émotion d'artiste  à l'occasion d'une exposition parisienne de 1936 consacrée à la Peinture italienne du Quattrocento à la Renaissance, et qu'il en a été profondément, et durablement, impressionné.  (2)

Fiorio et Giono

Un document rarissime, une photographie vraisemblablement prise au "Paraïs", à Manosque, circa 1930. De gauche à droite, Serge Fiorio et Jean Giono, avec les deux frères, Aldo Fiorio et Ezio Fiorio.

On devine ce qui a pu marquer ainsi le jeune homme  - et qu'il n'oubliera plus -  dans les toiles de bleus et d'ors des Primitifs :  la pureté et l'harmonie des tons, l'éclat de leur lumière, la paix qui se dégage de leur représentation du monde,  leur nécessaire inventivité (qui est le propre de tous les peintres ... mais quasi tout restait alors à défricher pour ces naïfs déterminés) ...  tous ces éléments contribuant à la beauté indemne du temps de cette œuvre des origines.

 

Serge Fiorio La mort du camarade

Serge Fiorio, La mort du camarade, huile sur toile, 81 x 100 cm, 1950, collection privée.

Mais si vous hasardiez une prudente allusion aux bergers de Giotto et à leurs troupeaux  face à un tableau posé sur son chevalet  ou, une fois celui-ci achevé, en attente sur la petite banquette de son futur et bienheureux bénéficiaire (il fallait s'inscrire, et patienter avant de, un autre beau jour, venir le récupérer là !) si donc vous prononciez le nom du petit pâtre toscan, lui vous répondait avec malice qu'un mouton reste un mouton, que lui-même les avait très longtemps gardés, que son voisin les gardait encore ... et qu'il suffisait de jeter un coup d'œil par la fenêtre pour les y  apercevoir.

Serge Fiorio Montjustin

Serge Fiorio, Montjustin, huile sur toile, collection privée.

Fenêtre qui, à l'égal des rêves et des souvenirs, était donc le troisième espace privilégié de la création pour Serge Fiorio. Cette troisième dimension, celle aussi (nous y revoilà !) du Pays derrière l'air, n'étant - on le conçoit aisément - pas la moins vaste des trois

.Canevas des champs et Neiges éternelles :

Voyons voir ... disent avec gourmandise les amateurs de deuxième degré. Que peut-on bien discerner à travers le verre soufflé de cette lucarne d'apparence pourtant bien anodine ? Mais commençons (cela nous permettra de déblayer utilement le terrain) par ce que nous n'y apercevrons pas. Pas de ville (ce que, vu de Montjustin, on appelle ville. Manosque ou Forcalquier, par exemple) mais des villages oui, et des hameaux surtout. Parfois surpeuplés (pour cause de fête et donc d'humanité joyeuse) bien souvent quasi désertiques (l'effet Buzzati, disons...). Pas de goudron non plus (celui qui marche pieds nus préfère naturellement le contact de la terre ferme) mais des chemins et des sentiers qui conduisent hardiment jusqu'aux plus lointaines thébaïdes.  Avec parfois, en ces lieux inconnus, un lac translucide (dans les eaux duquel se reflète une bourgade bâtie à même le versant rocheux)  voire même, à l'occasion, quelque inattendue mer intérieure (... si, si !)

 Tout cela (qui n'est pas rien) très succinctement (et très incomplètement) répertorié, reste -me semble-t-il - l'essentiel du paysage de Serge Fiorio:  au cœur du panorama des collines (Lure et Luberon sont tout proches) l'extraordinaire canevas des champs, manière de géoglyphe toujours renouvelé des petites parcelles pauvres de Haute-Provence qui, concernant ce peintre,  vaut inimitable signature.

Mon ami André Lombard a écrit sur ce motif quelques lignes auxquelles je ne saurais rien ajouter.
 
Je le recopie volontiers : 

" Tout le cultivé se pare, s'habille, bien à la manière de ses paysages d'Arlequin, le mot est du poète Axel Toursky et il est juste. Ne dit-on pas une pièce de tissu ou d'étoffe, comme on dit une pièce de terre ?

Peintre-paysan en ce sens aujourd'hui, tout autant que grand couturier, il coud ses champs les uns aux autres -c'est le cas de le dire- de main de maître. La couture est faite au petit point: arbustes, arbrisseaux, chemins, ruisseaux, touffes d'herbes, sont en eux-mêmes de belles trouvailles puisqu'ils font trait d'union entre la couleur et l'espace en enfermant les parcelles dans leur unité "  (3).

Serge Fiorio Arlequin

Parmi les tableaux de Serge qui m'avaient irrésistiblement attiré à Montjustin, il y en avait un - aperçu un temps dans la vitre d'un encadreur manosquin (j'étais à cette époque  "pion" dans un collège de cette ville) - qui était un de ces éclatants paysages de Neige et qui m'avait immédiatement fasciné. Je lisais et relisais alors Un roi sans divertissement et ce tableau m'était apparu sur l'instant en parfaite communion (si j'ose dire !) avec les espaces infinis de Langlois.

Mais nul n'était besoin sur cette toile du sang de l'oie pour hypnotiser Perceval. Nul drame en la demeure.

Le mystère des Neiges de Serge Fiorio était, et demeure, ailleurs.

Le Silence d'abord. L'Attente souvent ... la Paix également ; ces deux-là parfois étonnamment de concert. La blancheur, bien sûr. Mais autre chose encore ... qui, depuis ce premier jour, possède le pouvoir de me retenir à l'arrêt (et je ne suis évidemment pas le seul à jouir de cet enchantement !) face à la toile.

Serge Fiorio paysage sous la neige

Serge Fiorio, Paysage sous la neige, huile sur toile, 45 x 37 cm, collection privée.

 Serge Fiorio s'en est allé par un sentier bordé d'arbrisseaux sauvages et de fleurs indomptées, le 11 janvier 2011. Il allait avoir cent ans.

 Gérard ALLIBERT,  janvier 2014.

(avec des remerciements chaleureux adressés à André Lombard qui a communiqué de nombreuses précisions ainsi que des documents pendant la rédaction de cet article).

(1) Anecdote rapportée dans SERGE FIORIO -  Le Poivre d'âne éditeur. 1992.  Ce magnifique album sous emboîtage (Préface de Pierre Magnan - Texte d'André Lombard) superbement illustré est malheureusement épuisé. Mais bien que fort rarement un exemple réapparaît parfois à la vente ici ou là...

(2) Ibidem.

(3) POUR SALUER FIORIO d'André Lombard précédé de RÊVER AVEC SERGE FIORIO  par Claude-Henri Rocquet - La Carde éditeur - 2011.

Cet ouvrage (25 illustrations hors-texte) est une mine (forcément !) pour qui souhaite en savoir plus sur  la vie et l'œuvre de Serge Fiorio. Disponible chez André Lombard que l'on peut contacter à cette adresse, Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.. Cf également sur ce lien, le blog Serge Fiorio, créé en janvier 2014,  une initiative d'A.Lombard.

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Sur le site de la galerie, quatre articles de Gérard Allibert :

* Au revoir, Pierre Magnan, sur ce lien.

 

* Sous la ville rouge et autres textes de René Frégni, sur ce lien.

* Les sculptures de Dominique Périer, sur ce lien.

* L'univers singulier de Katia Botkine, sur ce lien.

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Une archive supplémentaire : "1954. En famille, Serge Fiorio et ses vieux parents", une photographie de Marcel Coen. Né à Pau en 1918, Marcel Coen exerça après la Libération son métier de photographe jusqu'en 1995, dans ses studio-ateliers des Allées Gambetta et de la rue Neuve Sainte Catherine. Il a fait donation de ses images aux Archives municipales de Marseille. Il fut l'auteur en 1951 d'un grand et justement célèbre reportage sur la transhumance : ses photographies ont fait l'objet d'expositions et d'un livre aux éditions Images en manoeuvres (2001). Parmi les très beaux portraits d'artistes de Marcel Coen, il faut revoir ses photographies de René Allio, Albert Gleizes, René Seyssaud, Pierre Tal-Coat, ou Axel Toursky.

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Au revoir de Serge Fiorio, photographie de Michèle Reymes.


© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.