jolas

Une centaine de pages éditées en mars 2011 pour tenter de restituer "l'emportement" d'une passion amoureuse,"le flamboiementsoudainement terrible" qui modifia le cours de plusieurs existences. Le livre de Paule du Bouchet aurait pu s'appeler Le livre de ma mère. On y découvre "les détours inouïs", le destin à la fois douloureux et lumineux de Tina Jolas qui fut par ailleurs une traductrice et une ethnologue de premier plan.


Elle mourut à l'âge de soixante-dix ans, le 4 septembre 1999, à Vaison-la-Romaine, dans une petite chambre de soins palliatifs :"Ma mère avait demandé, quelques semaines auparavant, à être transportée là, d'où elle pouvait voir ses montagnes, son pays, le ciel du Midi qui était son ciel, le seul sous lequel elle pouvait vivre et mourir". Elle est enterrée à Faucon, un village proche du Mont-Ventoux. André du Bouchet qui fut son époux pendant les années de l'après-guerre, ses deux enfants Paule et Gilles du Bouchet accompagnèrent les ultimes journées de sa vie. 

La planche de vivre


René Char avec qui Tina Jolas vécut la grande passion amoureuse de sa vie avait auparavant succombé à une crise cardiaque, le 19 février 1988. "Ce jour-là,ma mère a commencé à mourir. Elle avait cinquante-neuf ans". Depuis l'âge de six ans, Paule du Bouchet endurait sans recours ni repos les départs et les disparitions de sa mère."Je ne peux parler d'elle que comme de celle qui partait ... Elle partait quand j'arrivais. J'étreignais du vent, un souffle ardent qui ne m'était pas destiné". Ces abandons infiniment soudains ne l'avaient jamais empêché d'appréhender à quel point sa mère était "une figure, aiguisée, infiniment tendre, de la disparition". Quelques saisons après Tina Jolas, André du Bouchet mourut à Truinas dans la Drôme, le 19 avril 2001. 

 


À la différence de sa sœur aînée, la compositrice et chef d'orchestre Betsy Jolas à propos de laquelle on trouve aisément des livres, des articles de presse, des photographies et des enregistrements, Tina Jolas est presque une inconnue. Le livre le plus familier qu'on conserve d'elle s'appelle La planche de vivre : une anthologie de poèmes, depuis Raimbault de Vacqueiras jusqu'à Marina Tsvetaïeva en passant par Pétrarque, un ouvrage composé en association étroite avec René Char. Pour ce dernier, elle rédigea une partie de l'appareil critique de l'édition de la Pléiade. Les spécialistes de Char indiquent qu'elle est fortement présente dans une grande partie des poèmes de Retour amont

 



char

 

À propos de sa relation avec René Char, on peut apercevoir deux de ses portraits photographiques. L'apparition la plus marquante survient en page 143 du catalogue de la Bnf coordonné en 2007 par Antoine Coron, il s'agit d'une photographie prise par Pierre-André Benoît en août 1959. Tina Jolas a trente ans, on l'aperçoit devisant avec son amant autour de la nappe d'une table de petit déjeuner comme on les sert dans un hôtel. Visible de profil, la grande taille de Char se détend. Il fume une cigarette, elle a des cheveux longs et lui fait face avec beaucoup d'acuité. Toute sa personne, sa détermination, son regard et son visage sont étonnamment jeunes.

Datée de 1970, une seconde photographie de Tina Jolas figure furtivement dans le carnet d'images de la biographie de Laurent Greilsamer publiée chez Fayard en 2004. Dans le récit de sa fille, il est souvent question de la robe rouge qu'elle portait volontiers. Paule du Bouchet écrit que"La fleur de ma mémoire est bien enclose dans un petit "pan de jupe rouge". Cet éclat rouge, c'est ce qui demeure de ma mère après que la porte s'est refermée, ce à quoi, enfant, je me raccroche. Ce qui, évoquant de manière fulgurante son départ, invoque violemment sa présence. C'est l'image de ma mère, présence rouge, passionnée. Résurgence heureuse de tout un possible de tendresse, en même temps marque de mon désespoir"

Eugène et Maria, les parents de Tina Jolas furent des personnes d'une exceptionnelle ouverture d'esprit, son adolescence et sa jeunesse passèrent par l'exil aux États-Unis. Elle connaissait admirablement Ossip Mandelstam, Emily Dickinson et William Shakespeare, traduisit plusieurs tomes du Seigneur des anneaux de Tolkien ainsi que des auteurs de sciences humaines comme Bronislaw Malinowski, Marshall David Shallins et Bernard Lewis. En compagnie de trois autres chercheuses - Marie-Claude Pingaud, Françoise Zonabend et Yvonne Verdier - Tina Jolas participa pendant six ans en Bourgogne, à propos de Minot, un village de la Côte d'Or, à l'une des grandes enquêtes ethnographiques des années soixante-dix. On retrouve quelques-unes de ses publications sur le site de la revue Terrain, ses articles sont de très fine qualité. Elle appartenait au laboratoire d'anthropologie sociale dirigé par Claude Lévi-Strauss et Isaac Chiva. 

Une correspondance en attente de publication


Les milliers de lettres que Tina Jolas échangea avec René Char révéleront un jour les épisodes majeurs de leurs parcours. Tous deux s'écrivaient souvent quotidiennement, Paule du Bouchet confie qu'elle n'aura "découvert la face lumineuse de cette passion qu'après la mort de sa mère, en lisant l'échange épistolier qui nourrit pendant trente ans cet amour hors du commun". Un mécène a fait l'acquisition de 4.837 de ces lettres ; il en a fait don au fonds René Char de la Bibliothèque Jacques Doucet où l'on peut les consulter.

Après procès devant magistrats, appel et pourvoi en cassation, au terme des combats menés par Paule et Gilles du Bouchet et des plaidoiries de leur avocat Jean-Claude Zylberstein, l'obstination de la dernière épouse de Char empêche provisoirement la publication de ces lettres. À propos de cet obstacle qui pourrait être prochainement levé, on citera cette phrase incroyablement désinvolte de René Char, page 448 de la biographie de Laurent Greilsamer. Quelques jours avant de se marier, Char s'adressait à un ami vauclusien qui vivait à Lagnes, Jacques Polge : "Tu sais, Picasso a seulement épousé deux femmes : la première et la dernière". Pour d'indémêlables raisons, Marie-Claude de Saint-Seine qui épousa tardivement René Char, en octobre 1987, se sera longtemps opposée devant la justice à la divulgation de cette correspondance dont on lit également de minces extraits dans la biographie de Greilsamer. 

D'autres recherches et témoignages surviendront, des études et des publications corrigeront les vides, les dogmes et les carences de l'histoire "officielle". On peut l'imaginer, Tina Jolas apparaîtra dans quelques années comme une figure exemplaire du vingtième siècle. On se souviendra d'elle avec respect et émotion, un peu comme lorsqu'on évoque aujourd'hui les grands destins féminins du siècle dernier : Catherine Pozzi, Milena Jezenska, Nadedja Mandesltam, Helen Hessel ou bien Tina Modotti. 

Betsy et Tina Jolas étaient les deux filles d'Eugène et de Maria Jolas, elles étaient nées en 1926 et 1929. Parfaitement trilingue - il était d'origine lorraine - poète et journaliste, Eugène Jolas (1894-1952) avait vécu une première fois dans le creuset culturel des États-Unis avant de venir s'établir en région parisienne au début des années vingt. Avant qu'un général de haute taille ne vienne occuper cet espace, il fut pendant quelques années le locataire de la Boisserie de Colombey-les-Deux-Eglises. Eugène Jolas conçut et dirigea le projet de la grande revue internationale Transition qui fut distribuée rue de l'Odéon, dès 1927 par Sylvia Beach. Cette revue rigoureusement mythique publia dans les sommaires de sa vingtaine de numéros James Joyce, Samuel Beckett, Gottfried Benn, Carl Einstein, Soupault, Fargue ou bien Desnos : elle obtint les concours d'artistes comme Arp, Léger, Klee et Miro. 

Lorsque survint la seconde guerre mondiale, Eugène et Maria Jolas s'embarquèrent pour les États-Unis. La grand-mère de Paule du Bouchet ouvrit à New YorkLa Cantine la Marseillaise. Il s'agissait, raconte Paule du Bouchet, d'"un lieu de réunions, de discussions, d'échanges, on y parlait politique, on y faisait de la musique, on y dansait, on y lisait de la poésie, de la prose, des pièces de théâtre. Haut lieu de la bouillonnante vie intellectuelle du New York de la guerre, la Cantine absorbait entièrement ma grand-mère, ma mère et sa sœur y jouissaient d'une très grande liberté. Mon père, alors tout jeune diplômé de Harvard où il était à dix-neuf ans professeur de littérature anglaise, fréquentait la Cantine et la 74e Rue où vivaient mes grands-parents. Mon père l'aimait déjà, semble-t-il, mais elle était si jeune. Entretemps il vit avec une jeune femme. Durant ces deux années où elle est à Paris et lui à New York, ils s'écrivent. Mon père revient fin 1947.. 

"Eté 1949. Mairie du 6ème arrondissement, place Saint-Sulpice. Maman a vingt ans, mon père vingt-cinq. Elle porte pour son mariage la fameuse robe rouge" 

AndreduBouchet 

André du Bouchet, photographie des années 50, publiée sur le site des éditions Le Bruit du temps.

Du côté de René Char, le destin de Tina Jolas s'esquissait quelques saisons auparavant. En 1947, un autre exilé new-yorkais, le critique d'art Georges Duthuit par ailleurs époux de Marguerite Matisse, rachète à Eugène Jolas le titre de la revue Transition et fait entrer dans un nouveau comité de rédaction Jean-Paul Sartre, Georges Bataille, Max-Pol Fouchet et René Char. Voici ce que Paule du Bouchet écrit à propos des premières rencontres de Tina Jolas et de Char. "Lisant les lettres de René, je découvre des pages de l'histoire comme pétales emportés par le courant : en 1947, rencontrant ma mère chez Marguerite Matisse, chez qui elle logeait depuis son retour de New York un an auparavant, il a été ébloui par cette jeune fille de dix-huit ans".

Dix années plus tard, Tina Jolas et son époux, leurs deux enfants Paule et Gilles habitaient un appartement rue Malebranche. "Dans cette mal branche, tout se disjoint. Ma mère a rencontré René Char, grand ami de mon père, de vingt ans son aîné. La trahison est terrible. En 1957, tout éclate. Comme la "foudre" dont parle Char en 1968, qui a éclaté, cette fois, dans sa tête, sa première attaque cérébrale. La passion les a attaqués, elle et lui, au printemps 1957".

"Andante pour mon père".


Avec une écriture cursive et d'étonnants glissandos, dans le double volume de la revue L'Etrangère des éditions de La Lettre volée, consacré à André du Bouchet, Paule avait donné en 2007 une belle et sobre contribution (tome 2, pages 405-418) un "Andante pour mon père" : un texte qui évoquait"ce tirant d'eau qui me fait vivre", le rapport silencieux à la musique qu'elle pouvait éprouver dans la compagnie de son père. Son texte pointe des objectifs qui ont peu de rapports avec ce qu'il est convenu d'appeler "l'histoire littéraire", au sens étroit du terme. "L'évocation du souvenir est aussi nécessaire que les pierres d'un gué pour traverser le courant"... "le souvenir est la condition de l'eau qui court".

etrangere

Ce n'est pas pour l'établissement de données sommairement factuelles, c'est à la lumière de cette dernière citation qu'il faut appréhender ce que Paule du Bouchet écrit à propos de son père. Ce qu'elle nous livre - on se souvient qu'il écrivait "loin de soi" - est immédiatement émouvant. Des bribes de mémoire refont surface, par exemple lorsqu'elle retrouvait son père, solitaire dans des chambres d'hôtel ou d'amis, avant qu'il ne trouve domicile rue des Grands-Augustins, dans l'étonnante proximité de l'immeuble habité par Dora Maar dont il fut l'ami. "Ma mère nous échappait et c'était mon père dont je redoutais la disparition". Il arriva qu'il puisse donner à sa fille d'inoubliables moments de tendresse, des instants de merveilleuse liberté : "Nous nous retrouvons place de la Concorde. Soir d'été. Je suis en chemise de nuit. Papa me pose dans la fontaine, enlève ses espadrilles et me rejoint. Il me tient la main et nous marchons tous les deux dans l'eau fraîche de la fontaine, surplombant le macadam, les autres, la nuit. Nous rions, je suis heureuse".

On citera un autre souvenir qu'elle rapporte à propos de son père et de sa séparation avec Tina Jolas, la séquence d'un été de vacances à Belle-Île : "Il s'asseyait un moment sur mon lit, nous parlions, il nous embrassait avant de se retirer pour travailler à sa grande table. Tous les rituels du coucher avaient été accomplis. Ma mère avait été cueillie au fond du vallon. "Ma mère", c'était justement cette fougère souple que nous allions choisir religieusement tous les soirs à côté d'un vieux lavoir. Nous en cueillons une fraîche tous les jours, parce que nous étions malheureux que maman soit partie. Nous la fixions ensemble au-dessus de mon lit où elle se penchait tendrement sur mon sommeil. De dessous, je voyais la poussière orangée de ses spores. Mais je n'avais jamais sommeil. Mon père avait lu un passage des "Mille et une nuits", posé une baiser sur mon front". 

"Chant d'automne"


La biographie de Laurent Greislamer indique ce que furent les manières de vie de René Char, ses contradictions, son usage du temps, ses partages et ses fidélités. En août 1965, une autre jeune femme, Anne Reinbold entre durablement dans sa vie affective. Anne a vingt-deux ans, lui cinquante-huit. En page 382, voici comment Greislamer définit dans ses grandes lignes la vie amoureuse de Char :"Chacune possède son territoire privilégié et ses saisons. Anne fait vivre Les Busclats et y règne tout au long de l'année, à l'exception du mois d'août, période durant laquelle elle s'éclipse. Tina Jolas, qui réside à Paris, loue à l'année une maison au Barroux, à une trentaine de kilomètres de l'Isle, où Char apprécie de se retirer pour des week-ends et durant les congés scolaires".

Paule du Bouchet raconte qu'"Elle savait et fermait les yeux. Elle fermait les yeux et voyait plus loin. Il la savait en ce lieu-là, à hauteur de poème. Il n'a cessé d'en être bouleversé ... Ma mère comme René Char sont emprisonnés dans une réalité reconstituée qui trouble la source à laquelle ils se désaltérèrent ensemble pendant tant d'années. Cette source était aussi mystérieuse et sans fond connu que l'est la fontaine de Vaucluse, laquelle était pour eux symbole et paradigme de l'insondable de leur relation. Nous nous y rendions régulièrement. Lors de ces promenades, quelque chose d'heureux était toujours dans l'air". Après le décès du poète, Tina Jolas faisait de fréquents passages au cimetière de L'Isle sur-la Sorgue, "seule, pour désherber, planter, être là, près de lui. Parce qu'elle ne pouvait être ailleurs que près de lui".

Plus tard à Faucon, le 9 septembre 1999, lorsqu'une brève cérémonie se déroula juste avant l'inhumation de Tina Jolas, André du Bouchet prononça quelques-unes des paroles qu'il pouvait prononcer. Quelques jours auparavant, en présence de ses deux enfants, elle l'interrogeait, elle le sollicitait : "Raconte-moi ma vie"... "Parler d'elle, personne ne le pouvait. Mais lire, à notre demande, des textes et des poèmes qu'elle aimait. J'avais demandé à mon père, il avait accepté. Je le revois, auparavant, assis dans la cuisine inondée de soleil, en face de la chambre où elle reposait. Mon père pleurait. Ces larmes, si différentes de celles que j'avais connues longtemps autrefois et qui alors ont étanché ma tristesse. Repensant à ces larmes, aujourd'hui encore, elles m'apaisent. Elles ont la saveur des sources invisibles. Tout ce qui avait été vécu, tout ce qui ne l'avait pas été, tout ce qui ne le serait plus. Dans l'église, il s'est avancé vers le lutrin devant le cercueil. Il a lu les premières strophes du poème de Baudelaire "Chant d'automne". "Adieu vive clarté de nos étés trop courts ! Demain nous plongerons dans les froides ténèbres. J'entends sonner le bois sur le pavé des cours ..." Sa voix était posée, comme lorsqu'il lisait pour elle, à l'hôpital, assis à côté du lit, il y avait encore si peu de jours, mais posée sur un imperceptible tremblement".

"Ma mère a été l'incarnation de ma détresse et l'incarnation de la lumière". Pendant les dernières semaines de sa traversée du temps, Tina Jolas ne cessait pas de s'interroger sur sa vie antérieure :"Ai-je vraiment vécu ce que j'ai vécu ? "Tout cela - cela ? - n'est-il pas un songe ?". Leitmotiv qui arc-boute tendrement chacune des pages d'Emportée, une réponse semble pouvoir surgir dans l'exceptionnelle simplicité, dans l'absence de ressentiment de l'écriture de sa fille. La très forte résistance et simultanément l'acceptation de Paule du Bouchet sont admirables :"J'écris pour tenter de lever le doute insupportable qui l'a submergée en cet instant, pour tenter de dire une vérité qui la concerne, une vérité essentielle. Pour elle. Pour nous, ses enfants. Pour lui, René Char, qui ne savait vivre sans elle". 

Alain Paire

Emportée de Paule du Bouchet, éditions Actes-Sud, mars 2011. Sur la couverture, un détail d'un tableau de Nicolas de Staël, Chemin de fer au bord de la mer, soleil couchant (1955). Sur ce lien d'Actes-Sud, on retrouve deux émissions de Radio Suisse Romande et de Surpis par la nuit, dialogue d'Alain Veinstein et Paule du Bouchet, France-Culture.


Paule du Bouchet est née le 19 avril 1951. Après avoir enseigné la philosophie, elle a travaillé pour Bayard-Jeunesse de 1978 à 1985 et s'est orientée dans le secteur jeunesse de l'édition. Elle est aussi pianiste de jazz, un entretien enregistré sur radio Suisse Romande indique que son mari est violoncelliste. Elle est la mère de deux enfants, sa fille aînée est chanteuse lyrique.


Paule du Bouchet est responsable du département de musique de Gallimard-Jeunesse et de la collection"Ecoutez-lire". Elle a publié une vingtaine de livres pour les enfants et les adolescents. En collaboration avec Marie-Laure Bernadac, en 2007, dans la collection Découvertes-Gallimard, Picasso, le sage et le fou.


Parmi ses ouvrages pour la jeunesse, on citera Franz Schubert etMagnificat / Jean Sébastien Bach le cantor dans la collection Découverte des musiciens. Egalement chez Gallimard, Chante Luna (2004) un récit qui évoque la résistance dans le ghetto de Varsovie, Dans Paris occupé / Journal d'Hélène Pitrou 1940-1945 (2005), Au temps des martyrs chrétiens / Journal d'Alba (2007).

 

Une première version de ce texte fut publiée sur le site Poezibao, le 24 mars 2011.

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Le texte de Paule du Bouchet appréhende plusieurs subjectivités et enjeux de vérité. On y trouve aussi des fragments d'une correspondance échangée entre la mère de la narratrice et l'une de ses très proches amies qui se prénommait Carmen.

 

Lettres de Tinas Jolas à Carmen

 

Paris, août 1958 

J'ai passé des journées et des nuits entières de plus en plus proche de lui, dans son emprise amoureuse, terriblement amoureuse de lui, et lui aussi s'est inventé un besoin de moi tout entière, aussi une sorte d'anxiété de ma présence. Je suis comme les deux côtés de l'horizon. Ce ciel envahi de nuages splendides mais douloureux (je me compare au ciel !!!!!) Ils vont se refermer sur moi (...) Quand je vois Char, je sens à la fois une pesanteur, un souffle, je sais que je tremble, que sa main sur moi, la barre noire de son regard oppriment ma poitrine, me donnent le besoin de respirer plus fort et de me jeter dans ses bras. Sa présence avec moi devant quelque chose, j'étais au Louvre voir avec lui les Poussin, les Titien par exemple, donne à ce lieu, à cet objet à jamais quelque chose de doué d'ombre et de lumière d'une beauté insensée et pourtant, marchant avec lui dans ce quartier du Châtelet et du quai aux Fleurs, j'avais les yeux pleins de larmes à l'idée de ces rues tellement, tellement parcourues avec A. et moi, débattant notre vie, ce printemps, une telle angoisse en moi. L'angoisse que je sens en lui (Char) pour moi, son besoin de me voir tout le temps, de m'avoir me donne une sorte de vertige. C'est impossible. Je sens gronder en moi, pour lui, pour A. de tels abîmes de déchirement, qu'est-ce que je vais sauver, inventer pour eux, pour moi ? L'essentiel est évidemment les enfants. 

Les Busclats, août 1961.

Je suis heureuse, dans un bonheur encore nouveau, différent de tous les autres que j'ai pu connaître avec Lui parce que, comme seul l'a compris Tolstoï, le bonheur se détruit pour renaître et n'a jamais le visage auquel on s'attend. Celui-ci est très tourmenté de paysages vus ensemble, de courses dans les montagnes, d'objets, vécus et partagés, de fleurs arrosées, de nuits profondes sur notre colline. Il y a aussi, engeance adorable et maudite, les autres, les amis, et les visiteurs obscurs ou les connaissances. Il y en a beaucoup trop. Nous sommes obligés de fermer les portes à clef, de nous cacher. Les gens, les braves, gentils amis arrivent, comme çà pour passer la journée, et mordent sur un temps précieux de travail et d'amour et que faire ? J'ai passé tout l'après-midi hier à cheval : j'ai galopé comme une folle dans les champs à flanc de colline avec des éperons de Police montée canadienne : je me baigne dans le canal qui amène l'eau de la Durance dans son jardin ..."

Les Busclats, 13 janvier 1988 

Il faut que je te dise la vérité, puisque tu es ma "bosom's bosom" (...) Je vais m'éloigner de René, le quitter. Il y a un certain temps que je le voulais, mais même lorsqu'il y a "another woman", c'est très difficile de quitter un homme qui tient à vous, et vous le dit et vous le prouve !Puis il était (il est) malade - enfin une (deux) année(s), où de jour en jour jene voyais pas clair. J'ai eu ma part, infinie, si pleine, si inouïe de bonheur sur terre, et je veux à présent vivre vraiment.
Je ne supporte plus la folie - sa pauvre, chère folie mêlée à son grand âge, à son génie, à la poésie et aussi à la malignité. Je me sens très forte et légère, ayant à faire, à construire, à travailler, à faire grandir. Tu te rappelles la phrase d'Akhmatova : Nadejda Mandelstam - hâve, hagarde, durant la guerre à Tachkent - qui dit : "Mais est-ce qu'Ossia m'aurait aussi quittée dans sa vieillesse ?" et Akhmatova avec assurance : "Mais très certainement !". En vérité, je ne sais qui quitte qui, mais j'ai un absolu besoin de ma liberté. Dearest darling, je t'embrasse, n'en parle pas pour le moment".


Notes


De 1975 à 1981 René Char et Tina Jolas ont travaillé ensemble pour traduire et composer La Planche de vivre, anthologie de poèmes parus en mai 1981 chez Gallimard. On y trouve des traductions de Raimbaut de Vaqueiras, Pétrarque, Lope de Vega, Shakespeare, Blake, Shelley, Keats, Emily Brontë, Emily Dickinson, Tioutchev, Goumilev, Akhmatova, Pasternak, Mandelstam, Maïakovski, Marina Tsvetaieva et Miguel Hernandez. Edition de poche chez Folio-Gallimard depuis 1995.


Page 97 d' Emportée, Paule du Bouchet retrace le dialogue intellectuel de René Char avec Tina Jolas : "René n'a jamais été en Italie, a très peu voyagé, déteste l'avion, ne parle aucune langue étrangère, ne conduit pas. Ses errances passent par la littérature, ses horizons sont les lignes de crête du Ventoux, les plaines du Luberon et de Sault, les Dentelles de Montmirail. Les autres sont rêvés, imaginés. Ma mère parle et traduit pour lui, l'anglais, le russe, l'espagnol. Elle met à sa portée les paysages castillans de Lope de Vega, les plaines russes de Mandelstam, les vallonnements fertiles de Thomas Hardy. Pour lui, elle ouvre les paysages. Il lui demande dans ses lettres de lui décrire le Chatillonnais où elle travaille comme ethnologue pendant des années. Et elle le fait .... Elle raconte pour lui, elle traduit, elle met en relation, ce qu'elle voit, ce qu'elle entend, ce qu'elle lit, elle lui donne tout, tout. Il prend".

 

Jolas

Sur cette photographie, "les quatre de Minot", de gauche à droite, et de haut en bas : Yvonne Verdier, Françoise Zonabend, Tina Jolas et Marie-Claude Pingaud. Cl. André Zonabend. Avec ces trois autres personnes, Tina Jolas est co-auteur d'Une campagne voisine : Minot, un village bourguignon (éd. Maison des sciences de l'homme, 1990).

Parmi les traductions de Tina Jolas, en sus de plusieurs titres de Tolkien, parus chez Christian Bourgois, voici quelques exemples de son travail :

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Anthropologie de la parenté : une analyse de la consanguinité et de l'alliance de Robin Fox (éd. Gallimard, 1967).

Age de pierre, âge d'abondance, l'économie des sociétés primitives de Marshall David Shallins (éd. Gallimard, 1978).
Journal d'ethnographe de Bronislaw Malinowski (éd. du Seuil, 1985).
Un ethnologue au Maroc : réflexions sur une enquête de terrain, de Paul Rabinow (Ed. Hachette, 1988.
Le cercle des montagnes: une communauté pastorale basque, de Sandra Ott (éd du CTHS, 1993).
Le retour de l'islam, de Bernard Lewis (éd. Gallimard, 1993).
Freud, une vie, de Peter Gay, (éd. Hachette 1995).

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