Louise Germain peignait sur le motif, au Chateau Noir, en compagnie de Paul Cézanne Imprimer Envoyer
Paul Cézanne
Mercredi, 08 Octobre 2008 21:12

louise-germain_et_paul-cezannex800.jpgUn détail fait problème dans ces silhouettes de peintres au travail, esquissées par Joseph Ravaisou : Cézanne n'aurait jamais fumé la pipe. L'histoire orale affirmait pourtant que cette pochade de Ravaisou représenterait à gauche, Louise Germain, et à droite, au premier plan, Paul Cézanne aux alentours de 1899 (50 x 30 cm, collection particulière).
Cf ci-joint, 2 mars 2008, dans "La Provence": article de Paul-Henry Fleur, photographie de Sophie Spitéri.

Louise Richier naquit à Gap le 22 avril 1874. Elle vécut enfance et prime jeunesse en Algérie, épousa Eugène Germain, le père de ses enfants, Emile et Sylvain. Elle était âgée de vingt-quatre ans lorsqu'elle lia connaissance avec le peintre Joseph Ravaisou. De dix ans plus âgé, il avait vécu à Marseille et puis au Maroc. D'un premier ménage, deux fils Ravaisou étaient nés, qui furent élevés avec les enfants de Louise. Malgré les atteintes d'une maladie rénale qui le terrassa en 1925, la vie quotidienne de Ravaisou fut heureuse. Paul Souchon raconte qu'il "peignait comme on chante et presque toujours, du reste, en chantant".

Recontres décisives : Ravaisou et Cézanne

Ravaisou partageait avec Louise Germain son atelier. Ils arpentaient ensemble la campagne aixoise, travaillaient sur les mêmes motifs, représentaient souvent les mêmes modèles. Ravaisou fut principalement un paysagiste des arrière-saisons de la Provence. Louise se passionna avec davantage de joie et de sensualité pour la figure humaine et pour les animaux. Deux Saint Bernard qu'on aperçoit sur des photographies ou bien sur le grand format de La Liseuse, furent ses familiers. Les chèvres, les oies et les coqs, les fourrures et les plumages qu'elle peignit lui valurent une étiquette restrictive : la postérité rabâche paresseusement qu'elle fut un "peintre animalier".

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Sylvaine Germaine jouant avec Chanteclerc

Des aquarelles de Ravaisou esquissent les profils de Louise Germain chez elle, au pied d'un tilleul, en train de coudre ou bien de broder. Lorsqu'elle se rend sur le motif, elle est coiffée d'un chapeau et se protège avec un parasol. Elle travaille dans la proximité des Trois Sautets, à Beauregard, dans les bois de la Torse ou bien sur le chemin des Pinchinats. Deux maisons et deux jardins avec appentis de l'avenue Grassi qui jouxtaient les abords de la Traverse Sylvacane leur permirent d'élever leurs enfants parmi "les agaves et les lauriers-roses".

A partir de 1899 et jusqu'aux alentours de 1902, Louise Germain croisa durablement Paul Cézanne. Grâce à la bienveillance de Joachim Gasquet (1873-1921) qui fut leur intermédiaire, Ravaisou approcha ce solitaire qui le tenait en bonne estime. Avec d'autres connaissances de Cézanne comme l'huissier Sauret et le menuisier Cauvet, il arriva que Louise et Joseph peignent sur le motif en  compagnie de Cézanne, principalement dans les alentours du Château Noir. Une petite voiture de louage les emmenait sur la route du Tholonet, loin des remparts de la cité. Chacun travaillait à sa convenance, personne n'avait envie de "mettre le grappin" sur quiconque. Pendant le pique-nique de la mi-journée, Ravaisou et Cézanne devisaient volontiers.

Les articles que Joseph Ravaisou rédigea au lendemain de sa sa mort établissent clairement que de vrais échanges, une authentique compréhension s'étaient noués entre ces deux personnages. Ravaisou ne fut pas uniquement aux yeux de Cézanne un joyeux camarade avec qui l'on pouvait bavarder et boire chopine sur une terrasse de café du Cours Mirabeau. Dans les textes qu'il rédige, Joseph Ravaisou évoque avec précision le décor intérieur du Jas de Bouffan, emploie un vocabulaire et une terminologie qui signent une écoute aigüe de la conversation et des réflexions du peintre de la Sainte-Victoire. Il explique par exemple que Cézanne voulait "fixer... ce qu'il appelle une sensation bleue, et cette sensation persiste sous son pinceau sans rien perdre de sa fraîcheur et de sa force".

Plus réservée, Louise Germain ne s'inséra pas étroitement dans leurs propos. Une légende difficilement vérifiable prétend que Cézanne aurait acheté l'une de ses toiles chez Maisonneuve, le marchand de couleurs de la rue Thiers. Lorsqu'à la faveur de l'Exposition universelle de 1900, Ravaisou et Germain firent séjour à Paris - une seule et unique fois dans leur vie, ces provinciaux fréquentèrent la capitale  - Cézanne rédigea un mot de recommandation auprès d'Ambroise Vollard pour qu'ils puissent examiner aisément les travaux qu'il confiait depuis le printemps de 1896 au marchand de la rue Laffitte. Une toile de Louise Germain - des pommes rudement rassemblées sur une grande nappe bleue auprès d'un pot de confiture - laisse imaginer qu'elle avait longuement contemplé, aux Lauves ou bien chez Vollard, les natures mortes de Cézanne.

 

nature morte louise gerrmain

Une vie pour la peinture, très peu d'expositions

II faut imaginer leur entente et leurs confrontations quotidiennes. Dans un article qu'il lui consacra, Ravaisou précisait que Louise « s'était donnée tout entière à la peinture, sans arrière-pensée d'arrivisme, sans coquetterie, sans ostentation. Longtemps elle s'astreignit à un labeur terrible ». De leur vivant, leurs toiles ne furent pas fréquemment exposées,. Le marchand de couleurs et encadreur Marius Fouque, Henri Dobler, Edouard Aude, Emilie Decanis, Abel Valabrègue, Louis Giniès, Edouard Ducros, le docteur Martin Chabaud et les descendants du menuisier Cauvet possédaient quelques toiles de Ravaisou. Marcel Arnaud qui s'établit à Aix en 1913 ou bien les Canùdo qui louèrent pendant l'été l'Atelier des Lauves, affectionnaient leurs travaux. Ravaisou avait coutume de dire que sa « renommée ne s'étend guère au-delà du Pont-de-L'Arc ». Ils n'endurèrent pas des moments de rejet et de détestation comme Paul Cézanne les avait subis. Leur exposition la plus marquante se déroula en mars 1914, chez l'antiquaire Madame Audin dont la galerie se situait rue de La Miséricorde, aujourd'hui rue Clemenceau : en compagnie de dix toiles de Ravaisou, quarante travaux de Louise Germain furent rassemblés.

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Jeanne Niel sur la terrasse du monument Sec

Des articles de la presse locale rappellent qu'à côté de la place qui lui fut quelquefois faite dans la vitrine de Maisonneuve ou bien chez Jean Couelle, un miroitier du Cours Mirabeau, il lui arriva d'exposer à Marseille, rue Paradis, en 1913. En décembre 1923, elle figure dans une exposition de groupe de la Galerie Audin. En avril 1925, la vitrine des Amis des Arts, sur le Cours Mirabeau, présente une petite série de ses toiles. En 1926, elle participe à une exposition « d'art féminin », 30 rue Cardinale. On aperçoit l'une de ses Natures mortes dans une exposition collective de  1933, aux Amis des Arts.

Sur la terrasse du pavillon Joseph Sec

Entre 1912 et 1938, Louise Germain eut pour habitation au 6 de l'avenue Pasteur, les abords du Monument du marchand de bois Joseph Sec, les étages et les combles du Pavillon à tuiles vernissées ainsi que le jardin attenant. On s'en souvient, il fallut les tardives études de cas de Jean Boyer et Michel Vovelle pour que ce relief de l'histoire révolutionnaire, occupé pendant les années soixante du vingtième siècle par l'atelier d'un carrossier automobile, puisse être classé et protégé.

Sur une toile de Louise Germain on aperçoit le monument Sec. On retrouve ses pots à feu et ses bas-reliefs, Saint Jean-Baptiste visité par les pigeons ainsi que les arcs et les niches des statues des personnages de l'Ancien Testament. On discerne des chatoiements de fleurs, de feuillages et de vignes, des urnes funéraires, la terrasse du premier étage, et le sol du jardin où les deux peintres laissaient leurs chevalets. Quand se rassemblaient les animaux et les petites charrettes du marché, Louise Germain peignait également la maison et le portail d'en face ainsi que les grands platanes qui donnaient leurs ombrages aux silhouettes des paysans en blouse bleue, casquette et foulard rouge.

 

Portrait de Louise Germain par Ravaisou

Un portrait de Louise Germain, par Ravaisou.

Louise Germain s'éteignit le 13 octobre 1939 dans un appartement de la rue Littera. Dans son oeuvre, des orangés, des verts, des ocres et des bleutés, une palette de grande richesse effectuent d'heureuses liaisons entre les bêtes, les êtres et les matières. Dans ses toiles les plus fluides, les notes chantantes d'un bel aujourd'hui, les longues journées d'un éternel été s'exaltent et retentissent.

Alain Paire

Article primitivement publié dans "Le Courrier d'Aix", 7 octobre 2006 à l'occasion de l'exposition "Louise Germain/ Une femme peintre dans l'entourage de Cézanne", Centre aixois des Archives départementales des Bouches du Rhône. Catalogue disponible.

A propos de Joseph Ravaisou, cf l'ouvrage de Geneviève Creuset, éditions La Savoisienne, 1975. Préface d'Armand Lunel. Une exposition Ravaisou était programmée à Bandol du 15 février au 16 mars 2008.

 

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