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Louis Pons a vécu une grande partie de ses années de jeunesse à Marseille. J'ai réalisé en sa compagnie l'entretien qui suit, à propos des Cahiers du Sud, en juillet 1993. Liliane Giraudon qui préparait avec Jean-Jacques Viton un numéro spécial de la revue If à propos des Cahiers du Sud m'avait emmené  en voiture jusqu'en haut du village d'Eygalières où Louis Pons avait l'habitude de passer ses étés. Très vite, nous avions compris que les Cahiers intéresseraient marginalement Pons. Il préférait pouvoir parler de deux écrivains des Cahiers, Joë Bousquet et Gérald Neveu qu'il avait côtoyés à Carcassonne et à Marseille, entre quartier Vauban et Cours d'Estienne d'Orves.

Je soumettais à Louis Pons la transcription que voici. Il eut la gentillesse de me répondre que je "rewritais très bien". Son récit fut publié à trois reprises. Tout d'abord, pendant l'automne de 1993 dans la revue Action Poétique d'Henri Deluy. Ensuite, en 1998 dans un catalogue du Musée des Beaux-Arts de Carcassonne voué aux "Paysages du mental" de Jean Dubuffet. En décembre 2005, l'éditeur André Dimanche insérait cet entretien avec Louis Pons parmi les documents qui accompagnent la monographie de Pierre Cabanne consacrée à La Chambre de Joë Bousquet.

"C'était encore la guerre. J'avais seize ou dix-sept ans, je traînais, je ne savais pas ce que je cherchais ; je voulais faire du dessin, des caricatures dans les journaux. Je venais d'acheter mes deux premiers bouquins d'art. C'était dans une collection brune qui s'appelait Les Maîtres d'aujourd'hui ; on y trouvait des photos un peu jaunasses ou bistres, çà donnait envie d'aller voir les tableaux. Je feuilletais çà : j'avais pris deux titres. Le premier, c'était Soutine ; l'autre, c'était Goërg. Le second était très mauvais ; dans le Soutine, il y avait un beau texte d'Elie Faure. Et là, au sommet de la Canebière, je me fais draguer devant la librairie Laffitte par un type qui était vaguement poète. A l'époque, je ne savais même pas ce que c'était qu'un homosexuel. Il s'appelait Jean Malacamp, il fréquentait les Cahiers du Sud, il était postier. Il s'est mis à me parler, il m'a donné des trucs à lire. Et puis, un jour, il m'a demandé si je ne pourrais pas lui rendre un service à Carcassonne, si je ne pouvais pas apporter là-bas un pot de quelque chose.

 

Je n'avais pas compris pourquoi il ne venait pas lui-même l'apporter. Au début, on ne m'avait pas dit ce que c'était. Avant de partir pour Carcassonne, ce qui était intéressant, c'est qu'il y avait tout un itinéraire. Je partais de chez moi, depuis les Chartreux. On m'avait donné une adresse, chez un vietnamien, qui travaillait plus ou moins pour une ambassade : c'était dans un immeuble du côté du Musée Grobet-Labadie. On me recevait, c'était tout sombre, genre hôtel particulier très étroit, assez chic. Je rentrais, c'était très feutré, un peu comme chez Bousquet, d'ailleurs. On me faisait asseoir dans un fauteuil. Il y avait une jeune vietnamienne qui venait, qui se penchait vers moi et qui me disait "attendez quelques instants". Elle revenait, elle m'apportait un peu de thé ; c'était très exotique, sobre, mystérieux, plein de tentures.

 

Et puis donc, j'allais chez Bousquet. J'y suis allé en train, quatre ou cinq fois. J'arrivais le soir, pendant la nuit. La première fois, çà m'a vraiment sidéré. Je sonne, il y avait un petit escalier. On tirait une sorte de sonnette, un gland en velours, un peu provinçial. Il y avait une vieille dame qui venait, on tirait encore une tenture. Et puis là, on ne savait pas si c'était un hôtel, un lit ou bien une bibliothèque. Il était couché, c'était sa table de travail. Les murs, toutes les fenêtres étaient calfeutrées, avec de lourds rideaux. Et j'ai eu cette vision de ce type qui avait quand même un physique fabuleux, incroyable.

 

Joë Bousquet

 

C'est le type qui m'a le plus frappé de ma vie. A sa gauche, il avait sa table de nuit, avec son petit attirail. En général, il ne se sentait pas bien, il était en manque. Il avait une baguette, il se confectionnait une petite boule, il la faisait brûler, il mettait çà dans la pipe. Et puis ce type qui était vraiment une sorte de mort vivant, tout d'un coup se transformait : il irradiait, j'étais fasciné. En plus, il me demandait ce que je faisais. Il m'a parlé comme si j'étais un artiste. Il m'a lu des lettres de Bellmer, comme si c'était naturel de me les lire. Il m'a parlé de Dubuffet qui travaillait des choses avec du charbon noir sur noir : çà se passait dans une époque pendant laquelle, à part Paulhan et quelques-uns, personne ne connaissait Dubuffet. Il m'a ouvert des portes, j'ai compris qu'il y avait un autre monde qui était l'art. Il me parlait comme si j'étais au même niveau que tous les autres gens qui venaient. Cette rencontre m'a donné la volonté d'en savoir davantage. Il m'a lu deux, trois lettres de Dubuffet. Il avait compris que je ne savais rien. Tout de suite, il m'a balancé comme quand on te balance dans la mer.

Bousquet__Dubuffet

Jean Dubuffet, Portrait de Joë Bousquet, MOMA New York.

 J'ai regardé tout ce qu'il y avait autour. Les livres montaient à l'assaut du lit, les tableaux montaient à l'assaut du plafond. C'était comme une grotte. Il y avait des Max Ernst, des Bellmer, un Soutine. Après, il arrivait du monde. J'étais un peu embêté. C'était comme un théatre, il y avait des chaises au fond, un canapé, c'était assez ritualisé. Je comprenais trop rien. Ils parlaient de Paulhan, de Benda, ils se racontaient leurs  plaisanteries à eux. Par exemple, j'avais entendu que Benda pissait toujours en bas, dans le couloir. Parce que dans cette chambre, il y avait aussi un côté décontracté. Il y en avait un qui était chimiste. Ils avaient fait une farce à Benda. Ils avaient fabriqué un produit : si on pissait dessus, çà faisait des flammes bleues. Et puis, il y avait des femmes. Toujours trois ou quatre femmes magnifiques, splendides. Pour moi, c'était une sorte de rêve initiatique. Après, je couchais chez des amis de Malacamp, des gens qui étaient postiers, eux aussi. Je repartais le lendemain.

Je ne connaissais personne. Bousquet fut le révélateur. C'était très mystérieux. Il m'a parlé tout de suite, il m'a apporté ce dont j'avais besoin. Carcassonne, c'était le milieu, le cocon le plus fermé qu'on puisse imaginer et en même temps le plus ouvert de cette époque. Le lieu était lui-même d'un érotisme incroyable. Avec les tentures, le côté feutré, le climat d'alcôve avec les odeurs, la maladie, la fumée, l'opium, les tisanes. Ce type faisait déboucher tout çà sur l'idée qu'on pouvait tout vaincre. Il avait une séduction, une beauté inouïes, un peu dix-huitième siècle inquietant, avec ses ongles longs.

Bousquet

Joë Bousquet 1946, photographie de Loleh Bellon, collection Centre Joë Bousquet de Carcassonne.

Tout était très feutré, il ne parlait pas fort. Je ne pouvais pas identifier les autres : il y avait certainement un mélange de gens du Languedoc et de grands intellectuels parisiens. Sept ou huit personnes, tout un aeropage : çà faisait secte, avec un maître, cet espèce de gisant qui était là, çà faisait plutôt religieux. J'entendais aussi parler de Résistance, d'entraide et de politique. Là-bas, j'ai vu des choses que je n'ai jamais pu retrouver, j'ai vu des gouaches de Bellmer. C'était pour moi un rêve, un monde auquel je ne comprenais rien, mais que je sentais très fort. C'est quand même lui qui m'a ouvert les portes. Si je ne l'avais pas rencontré, je suis sûr que çà ne se serait pas passé de la même façon.

Après, j'ai rencontré Gérald Neveu. J'ai décroché, je n'ai pas eu plus de contact avec Carcassonne. Aux Cahiers du Sud, j'y suis allé quelquefois. Mais Ballard me faisait rire. A cette époque je ne voulais pas être peintre ou artiste : je voulais être carcicaturiste, j'avais un regard d'humoriste, j'étais très sauvage, je croyais avoir la mission du déconneur. Pour moi, Ballard et sa femme, c'était un peu comme dans les dessins d'humoriste. Gérald Neveu était plus révolté que tous les autres ; mais il avait un respect absolu de tout individu quel qu'il soit. Finalement, les deux êtres qui m'ont donné le plus d'énergie, c'étaient un gisant et puis Neveu qui était quand même l'être le plus démuni qui soit. Ce sont eux qui m'ont donné lecourant, la force, le désir.

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Portrait photographique de Gérald Neveu (1921-1960).

Les rapports entre les Cahiers du Sud et Gérald Neveu étaient un peu superficiels. Neveu les respectait, mais en même temps, il ne les prenait pas totalement au sérieux. Deux générations différentes ne peuvent pas se comprendre. Et puis Neveu était quand même profondément anti-bourgeoisie. Chez lui, il y avait le rapport à l'alcoolisme, les bars, les virées dans la nuit. En face d'un monde policé - çà n'enlève rien aux qualités des gens qui font partie dece monde-là - on retrouve quand même un éternel clivage. Tout le monde n'a pas vécu la guerre de la même façon. Il nous arrivait de coucher dehors, on ne savait pas où aller. Notre idée du surréalisme, on la situait plutôt du côté d'Artaud.

Gérald dégageait une drôle de présence. Il était très doux et en même temps, on sentait qu'il y avait une énorme violence contenue sur sa pipe : on avait l'impression qu'il allait casser le manche de sa pipe dans la soirée. Il était baraqué, très costaud. Cet alliage de douceur absolue et de violence absolue qui se bloquait chez lui, pour les autres, çà devenait positif : il y avait une espèce d'inversion des rapports. Il te parlait comme si tu étais capable d'écrire, comme si tu écrivais. Après, j'ai rencontré des livres, j'ai rencontré des amis. Mais, Bousquet et Neveu, ce furent les deux grandes rencontres de ma vie".

 20 juillet 1993, propos recueillis par Alain Paire

Jusqu'au 15 octobre 2011, exposition de 80 dessins de Pons au musée Fenaille de Rodez. A propos de Louis Pons, le catalogue le plus compet a été édité en 1996 par le Centre d'Art Contemporain de Noyers-sur-Serein (texte de Gilbert Lascault, 220 pages). Le Musée de Martigues et Gérard Fabre ont publié en 2002 "Correspondances silencieuses" (éd. Images en Manoeuvres).

Louis Pons avait réalisé en 1966 le relief de la couverture d'un recueil d'André Benedetto "Urgent crier" ; son premier livre, un recueil d'aphorismes à propos du dessin, fut publié par Robert Morel. Plusieurs de ses écrits sont édités chez Fata Morgana.

Pour Gérald Neveu, il faut se procurer dans le circuit des livres d'occasion, dans la collection Poètes d'aujourd'hui/ Seghers l'anthologie et la présentation de Jean Malrieu.

A Carcassonne, dans les espaces de la Maison des Mémoires du 17 rue de Verdun, l'immeuble où vivait Joë Bousquet il faut suivre les activités et les expositions du Centre Joë Bousquet.cf sur le site de la galerie, sur ce lien un article "Max Ernst et Joë Bousquet, 1928-1950".

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