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Monet Le mont Kolsaas

Claude Monet, Le mont Kolsaas, 1895, huile sur toile, 65 x 100 cm, Paris, musée Marmottan-Monet.

Que faut-il entendre par « impossible » ? C’est bien sûr la première question que l’on se pose en entrant dans l’exposition Hodler, Monet, Munch – Peindre l’impossible que présente actuellement à Paris le musée Marmottan-Monet jusqu’au 22 janvier 2017. Rien d’imaginaire en tout cas, on le comprend tout de suite, mais ce qui dans la nature est insaisissable ou évanescent : la lumière, les reflets, l’eau, la neige et la nuit, ou encore le soleil que l’on ne peut observer qu’un instant (et il faudrait ajouter les nuages, les brouillards et les fumées) ; en fait, ce que le dessin ne peut précisément décrire, ce qui n’a pas de formes cernables. En fait tout ce à quoi les Impressionnistes se sont particulièrement intéressés, et c’est déjà une qualité de l’exposition de faire réfléchir ainsi à leur travail, quand, la plupart du temps, on l’envisage sous la seule catégorie de l’impression, du côté de l’artiste donc, presque indépendamment de ce choix particulier de ce type de motifs. Pourtant, beaucoup d’autres motifs suffisent à susciter l’impression fugitive que ces peintres cherchent à saisir, l’œuvre de Degas en témoigne, et l’on s’étonne qu’ils se soient ainsi, Monet particulièrement, beaucoup compliqué la tâche en préférant ce qui est presque insaisissable à ce que l’on peut observer j’allais dire « tranquillement », comme s’il y avait là une sorte de défi, une volonté de démontrer que la peinture peut aller jusque-là, où personne encore ne s’était aventuré.

 

Hodler Le lac de Thoune et la chai ne du Stockhorn

Ferdinand Hodler, Le lac de Thoune et la chaîne du Stockhorn le soir, vers 1912, huile sur toile, 68 x 90,5 cm, Suisse, collection particulière.

L’autre qualité évidente de l’exposition est d’abattre les barrières qui font que l’on isole souvent, consciemment ou non, les artistes de telle ou telle nation (et singulièrement les Impressionnistes français) par rapport à leurs homologues étrangers qui leur étaient contemporains ou presque, quand même leurs recherches se recoupaient à certains égards. Encore faut-il bien préciser. Cette exposition se distingue en effet de celle intitulée Turner, Whistler, Monet, présentée en 2004-2005 à Toronto, Paris et Londres, qui visait à décrire une filiation entre un précurseur et deux peintres appartenant à la génération des Impressionnistes ; ici, il n’est pas question de filiation, les trois peintres étant traités sur un pied d’égalité, comme des contemporains, même si l’aîné des trois est Monet (né treize ans avant Hodler et vingt-trois ans avant Munch), mais d’affinités dans le désir de restituer de quelque façon des motifs particulièrement fuyants. Aussi bien aurait-on peine à trouver une véritable et durable « influence » des Impressionnistes, et notamment de Monet, sur Hodler (qui révérait Puvis de Chavannes) ou sur Munch (très attentif aux œuvres de Gauguin et des Nabis). Avec les trois autoportraits des trois peintres dans la première salle, l’exposition fait d’ailleurs tout de suite comprendre qu’elle ne s’interrogera pas sur d’éventuelles « influences », mais confrontera les manières dont ces artistes aux styles différents abordent une même série de motifs. En ce sens, l’idée est sans doute que de telles comparaisons sont propres à révéler ces styles, mieux que les démonstrations à caractère monographique. Comme il existe une discipline qui s’intitule « littérature comparée », cette exposition pourrait entrer dans une catégorie nouvelle qui serait celle de « l’histoire de l’art comparé » (pratiquée jadis, de façon intempérante, par Malraux).

 Munch Nuit e toile e

Edvard Munch, Nuit étoilée, 1922-1924, huile sur toile, 140 x 119 cm, Oslo, musée Munch.

S’il déconcerte d’abord un peu, le côtoiement inattendu des œuvres des trois peintres rend vite sensible ce qu’ils partagent de remarquable, une autorité et une originalité affirmées : qu’il s’agisse de l’incroyable subtilité et « vérité » du rendu des reflets sur l’eau chez Monet, ainsi dans l’admirable Débâcle à Vétheuil1 ; de l’opposition frontale des plans dans les paysages alpins de Hodler, où la surface quasi lisse du lac de Thoune s’accorde merveilleusement au modelé soigné des montagnes au loin ; ou encore, chez Munch, de la recherche d’harmonies nouvelles avec l’usage presque brutal du pinceau comme le rejet exaspéré de toute délicatesse d’exécution. Mais aussi bien ce rapprochement des œuvres suggère-t-il tantôt une certaine proximité passagère liée au motif, c’est le cas d’une vue du Mont Kolsaas peinte par Monet2 en Norvège, accrochée non loin de la Chaîne du Stockhorn3 par Hodler, tantôt de fortes oppositions, par exemple, dans la représentation du soleil, entre le célébrissime Impression, soleil levant4 de Monet et le Canal au coucher du soleil peint par Munch5. C’est d’ailleurs assurément ce dernier qui, en frayant avec décision la voie de l’expressionnisme, paraît dans l’exposition le plus « inassimilable », encore que la présentation de l’une des dernières œuvres de Monet, La maison vue du jardin aux roses 6, indique, mais d’une autre façon, qu’un certain genre de figuration, de fidélité encore trop grande au motif, avait fait son temps.

Monet La maison vue du jardin aux roses

Claude Monet, La maison vue du jardin aux roses, 1922-1924, huile sur toile, 81 x 92 cm, Paris, musée Marmottan-Monet.

Car le fait est que les œuvres des trois peintres évoluent, chacune à sa manière, vers une forme d’abstraction, on le constate aisément dans le cas des derniers Nymphéas de Monet ou de tableaux de Munch comme Les vagues7 ou  Le soleil 8, un peu moins chez Hodler qui, s’il ne laisse pas de décrire les sites de montagnes qu’il aime, traite leurs premiers plans, dans Le lac de Thoune et la chaine du Stockhorn9, ou leurs ciels, dans L’Eiger, le Mönch et la Jungfrau au clair de lune10, comme autant de morceaux de pure peinture. Un autre enseignement de cette belle exposition serait ainsi qu’au cours des premières décennies du xxe siècle, la peinture proprement abstraite qu’« inventaient » et théorisaient Kandinsky et Mondrian, était une sorte de fatalité générale à laquelle des artistes résolument figuratifs, pourtant très attachés à leurs motifs de prédilection, cédaient peu ou prou, indépendamment de leurs styles personnels.

Alain Madeleine-Perdrillat, octobre 2016

Exposition Hodler, Monet, Munch – Peindre l’impossible, Paris musée Marmottan-Monet, du 15 septembre 2016 au 22 janvier 2017. Commissaire de l’exposition : Philippe Dagen. Adresse du musée : 2, rue Boilly, 75016 Paris  www. marmottan.fr

Catalogue de l’exposition, sous la direction de Philippe Dagen, éditions Hazan, 176 pages, 29 euros. Cette exposition sera présentée en Suisse, à Martigny, à la fondation Pierre Gianadda, du 3 février au 11 juin 2017

1  Claude Monet, Débâcle à Vétheuil, 1880, huile sur toile, 60 x 100 cm, Madrid, musée Thyssen-Bornemisza

2 Claude Monet, Le mont Kolsaas, 1895, huile sur toile, 65 x 100 cm, Paris, musée Marmottan-Monet

3  Ferdinand Hodler, Le lac de Thoune et la chaîne du Stockhorn le soir, vers 1912, huile sur toile, 68 x 90,5 cm, Suisse, collection particulière.

4 Claude Monet, Impression, soleil levant, 1872, huile sur toile, 50 x 65 cm, Paris, musée Marmottan-Monet

5 Edvard Munch, Canal au coucher du soleil, 1908, huile sur toile, 80 x 65 cm, Oslo, musée Munch.

6  Claude Monet, La maison vue du jardin aux roses, 1922-1924, huile sur toile, 81 x 92 cm, Paris, musée Marmottan-Monet.

7 Edvard Munch, Les vagues, 1908, huile sur toile, 115,5 x 97 cm, Oslo, musée Munch.

 8  Edvard Munch, Le soleil, 1910 1912, huile sur carton, 60 x 91 cm, Oslo, musée Munch. Il existe plusieurs versions de l’œuvre.

 9 Ferdinand Hodler, Le lac de Thoune et la chaîne du Stockhorn, 1905, huile sur toile, 80,5 x 90,5 cm, Suisse, collection Christoph Blocher. Il est surprenant de constater aussi que ces paysages alpins, avec au premier plan le lac de Thoune, évoquent, par leur construction frontale et leur clarté, Les Îles d’or qu’Henri-Edmond Cross présenta à Paris au Salon des Indépendants de 1892 (huile sur toile, 59 x 54 cm, Paris, musée d’Orsay).

10  Ferdinand Hodler, L’Eiger, le Münch et la Jungfrau, au clair de lune, vers 1909, huile sur toile, 32 x 41,2 cm, Suisse, collection Christoph Blocher.

© 2015 Alain Paire. Tous droits réservés.