| André Masson à Aix en Provence : 1947-1987 |
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| Un travail de galerie sur plusieurs années |
| Jeudi, 10 Juin 2010 10:19 |
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"La Montagne Sainte Victoire émergeant de la brume"
huile sur toile 72 x 91 cm (Musée Granet, Aix en Provence).
"N'habitez plus jamais les villes !" André Masson s'était souvenu de l'avertissement du médecin qui l'avait délivré de ses graves blessures endurées pendant la première guerre mondiale. Quelques saisons après son retour des Etats-Unis où il s'était réfugié entre mars 1941 et octobre 1945, André Masson décida de s'établir pendant l'automne de 1947 dans la campagne d'Aix-en-Provence, en compagnie de son épouse et de ses deux enfants, Diego et Luis, nés en juin 1935 et septembre 1936. Jusqu'à la fin de ses jours survenue à Paris en octobre 1987, Masson fréquenta durablement les abords de la route du Tholonet.
L'exemple des peintres chinoisComme il s'en est expliqué dans "La Brume dans la vallée de l'Arc" une chronique éditée en 1958 dans le tout premier cahier de la revue L'Arc de Stéphane Cordier, la Montagne magique et le fantôme de son peintre ne furent pas ses plus intenses sources d'étonnement et de réflexion. André Masson fut bien davantage bouleversé par des sensations qui le reconduisaient invinciblement du côté de sa fascination pour la peinture chinoise qu'il avait longuement méditée lors de ses visites des musées d'outre-Atlantique. Avant de travailler à quelques encâblures du Chateau Noir, Masson choisit son premier gîte en bordure de ville, sur les pentes de "la première colline du chemin de montagne" qui surplombe le Vallon des Gardes. Sa famille emménagea dans le vaste domicile du peintre et céramiste Cécil Michaelis (1913-1997). Sa première demeure aixoise, une bastide à cette époque détestablement délabrée, s'appelait l'Harmas : elle se situe dans la proximité de la Brillanne qui fut l'une des maisons de Fernand Pouillon. Une ancienne écurie lui servait d'atelier. Les fenêtres prenaient vue sur la Vallée de l'Arc dont la configuration et les effets de lavis n'évoquent pas les motifs de prédilection de Cézanne. Dans le texte qu'il confie à Stéphane Cordier, Masson se souvient de "la première chose qui l'avait frappé à son premier réveil sur la colline de l'Harmas : toute la vallée ensevelie dans une brume totale"... "D'octobre jusqu'en avril, les nuits les plus étoilées et les matins les plus radieux voient cette vallée où s'étire au fond l'Arc, recouverte par les vapeurs de la terre. Personne au monde ne m'avait averti. Et surtout pas les tableaux du grand Paul !". Comme l'observait Georges Duby, les brumes de cette vallée esquissent "avec les pins tordus et les étranges écailles calcaires des collines le plus chinois des paysages de l'Occident".
La question de la figurationSouvent dédaignée par les commentateurs, "la période aixoise" de l'oeuvre d'André Masson est située par les spécialistes entre 1947 et 1953. Les titres de ses tableaux évoquent une étroite relation avec le paysage proche : "La carrière de Bibemus", "La campagne d'Aix en novembre", "Montagne après la pluie", "Le Mistral" ou bien "Lever de brume à travers les branches de l'amandier". Georges Limbour raconte dans un article publié en 1948 que Masson aimait citer l'ambitieux propos d'Hamann, un précurseur du Romantisme allemand qui s'interrogeait ainsi : "Qui ressuscitera d'entre les morts la langue morte de la nature ?".
Après 1953, redevenues intérieures et subjectives, les explorations de Masson ne s'inspirent pas directement de leur environnement immédiat. Masson voyage davantage. Il fait de fréquents séjours en Italie, prend un appartement à Paris : il introduit dans sa peinture Venise et Rome, travaille pour Tête d'or ou bien pour le plafond de l'Odéon, évoque le quartier des Halles et les prostituées de la rue Saint Denis, la guerre d'Algérie et la prison de Fresnes où son fils Diego fut emprisonné pendant deux ans. Jusqu'au terme de sa trajectoire, le dernier des surréalistes fut habité par une conviction qui l'aura pour partie marginalisé vis à vis de ses plus jeunes contemporains. Masson s'était délibérément positionné à contre-courant par rapport à l'abstraction qui dominait l'art de l'après-guerre. Sa peinture visait prioritairement ce qui surgissait devant ses yeux, la transcription d'un ébranlement ou bien d'une illumination. Masson voulait s'affranchir de la tyrannie de la ligne et de la géométrie. Dans maints articles et entretiens, dans les ouvrages qu'il rédige depuis sa retraite aixoise - Plaisir de peindre (1950) et Métamorphoses de l'artiste (1956 ) - des expressions récurrentes trahissent ses plus fortes orientations. André Masson avait pour projet d'"infinir" son art. La peinture du proche ami de Georges Bataille refusait farouchement l'abstraction ; sa quête se voulait transgressive et passionnelle, proche des bouleversements de l'érotisme. Ses écrits résument remarquablement sa poétique : "il suffirait de dessiner par exemple, un corps de femme... pour qu'il soit aussi le ciel, la terre... Il aurait la fraîcheur de l'eau, la chaleur secrète du fruit mûr. Il commencerait torrent, deviendrait flamme et s'achèverait dans le vent". En face des tendances qui dominaient lourdement son époque André Masson répliquait que "le rejet systématique de la figuration était une faiblesse, non une émancipation" : "je n'ai jamais pensé qu'on allait avoir quatre mille ans d'art abstrait. J'étais persuadé que cela n'irait pas au-delà de deux ou trois générations".
Leiris, Limbour, Heidegger ou bien Kahnweiller.Pendant les premières années de son établissement provençal, André Masson fréquenta volontiers son confrère du Chateau Noir, Pierre Tal-Coat (1905-1985) qu'il portraitura à plusieurs reprises : une brouille définitive l'éloigna de ce compagnonnage. D'autre peintres résidents du Chateau Noir, ou bien du proche village des Artauds, comme Françis Tailleux (1913-1981) et Yves Rouvre (1910-1996) furent ses amis. Avec le peintre et lithographe Léo Marchutz (1903-1976), Masson vécut entre 1949 et 1953 une période d'intense collaboration qui fit l'admiration de Pablo Picasso et qui permit d'éditer des livres de Michel Leiris, de Pierre Jean Jouve et de Fernand Pouillon ainsi que de nombreuses lithographies (on en dénombre 157) à propos du site aixois, des gorges du Verdon ou bien de ses voyages à Venise. Avant de s'établir en pays de Loire, son ami américain Alexandre Calder séjourna pendant presque deux ans du côté des Granettes et de la route d'Eguilles : une grange servit de forge et d'atelier pour ses mobiles et ses sculptures. André Masson déménagea une seconde et dernière fois. A compter de 1953, il habite en contrebas du lacet des pentes et des virages qu'on négocie lorsqu'on aperçoit les arbres du Chateau Noir. Sa modeste maison des Cigales - il ne s'agissait plus d'une location, elle lui appartenait - fut finement complétée par un atelier de belle dimension architecturé par Fernand Pouillon : le plan intérieur de l'atelier avec sa mezzanine et ses réserves de tableaux fut imaginé par Masson, sa grande verrière prend vue sur la Sainte Victoire. Cet atelier continue d'être un lieu de création : il est actuellement occupé par un autre peintre, son petit-fils Alexis Masson.
Pendant ces années de l'après-guerre, Masson connait un succés international qui ne modifie pas ses habitudes et ses comportements. Ses deux enfants quittent la Provence, s'en vont travailler à Paris au début des années cinquante. Masson fait des allées et venues régulières entre Aix et son appartement parisien, mais ne se déplace pas pour autant lorsque ses marchands, Daniel-Henry Kanhweiller et Curt Valentin, exposent ses peintures à New-York, en Angleterre ou bien en Allemagne. Grand marcheur, Masson ne conduisait pas : la première voiture de sa femme Rose, une Quatre Chevaux/ Renault, fut acquise au début des années cinquante, par suite d'une bonne fortune inattendue, le gain d'un billet de la Loterie Nationale. Diego Masson m'a raconté combien son premier voyage en avion fut tardif. En 1969, à l'instigation de son fils, Masson emprunta pour la première fois la voie des airs : il alla jusque vers Beyrouth, pour venir écouter un concert de Karl Heinz Stockhausen. Dans Aix, trop peu d'expositions.
Un bronze est scellé sur la tombe de Rose et d'André Masson. On l'aperçoit parmi les ombres et les stèles du cimetière du Tholonet où sont enterrés Léo Marchutz et Georges Duby. Alain PAIRE NOTES. Deux entretiens réalisés avec les deux fils d'André Masson étayent pour partie cet article. J'avais interrogé Luis Masson en décembre 1996. L'entretien avec Diego Masson fut enregistré à Paris, le 8 février 2008. Le premier tome du catalogue raisonné d'André Masson est en voie d'achèvement : la biographie de ce catalogue est rédigée par Camille Morando. L'essai majeur concernant André Masson reste l'ouvrage de Bernard Noël (Gallimard, 1993) dont on annonce sous l'enseigne d'André Dimanche une étude à propos de ses autoportraits. On attend la publication de l'intégrale de sa correspondance, autrefois initialisée par Françoise Will-Levaillant pour les éditions de La Manufacture (1990). La passionnante correspondance que Masson entretint avec André Breton est consultable dans la Bibliothèque Jacques Doucet. En revanche, on risque d'attendre très longtemps avant que soient mis en circulation par la Galerie Louise Leiris ses échanges de lettres avec Kahnweiler. Pour Léo Marchutz, cf l'article publié à propos de ses relations avec Pierre Jean Jouve ainsi que la monographie publiée en 2006 par les éditions Imbernon. Accompagnée d'un catalogue, une exposition Masson/ Tal-Coat/ Marchutz/ De Asis intitulée "Enchevêtrements" était programmée en octobre-novembre 2008 chez Arteum, au musée de Chateauneuf le Rouge. |
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