André Masson à Aix en Provence : 1947-1987 PDF Envoyer
Un travail de galerie sur plusieurs années
Dimanche, 24 Janvier 2010 10:19
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"La Montagne Sainte Victoire émergeant de la brume"
huile sur toile 72 x 91 cm (Musée Granet, Aix en Provence).

 

"N'habitez plus jamais les villes !" André Masson s'était souvenu de l'avertissement du médecin qui l'avait délivré de ses graves blessures endurées pendant la première guerre mondiale. Quelques saisons après son retour des Etats-Unis où il s'était réfugié entre mars 1941 et octobre 1945, André Masson décida de s'établir pendant l'automne de 1947 dans la campagne d'Aix-en-Provence, en compagnie de son épouse et de ses deux enfants, Diego et Luis, nés en juin 1935 et septembre 1936. Jusqu'à  la fin de ses jours survenue à Paris en octobre 1987, Masson fréquenta durablement les abords de la route du Tholonet.

Habiter la campagne d'Aix-en-Provence où le souvenir de Cézanne ne peut pas être escamoté n'impliquait pas uniquement un désir de retraite et de solitude. Sur ce site, la confrontation avec le peintre de la Sainte Victoire est inévitable. Pour un artiste libre et anticonformiste comme Masson, l'exemple de Cézanne ne constitua pourtant pas une référence fortement agissante.

L'exemple des peintres chinois

Comme il s'en est expliqué dans "La Brume dans la vallée de l'Arc" une chronique éditée en 1958 dans le tout premier cahier de la revue L'Arc de Stéphane Cordier, la Montagne magique et le fantôme de son peintre ne furent pas ses plus intenses sources d'étonnement et de réflexion. André Masson fut bien davantage bouleversé par des sensations qui le reconduisaient invinciblement du côté de sa fascination pour la peinture chinoise qu'il avait longuement méditée lors de ses visites des musées d'outre-Atlantique.

Avant de travailler à quelques encâblures du Chateau Noir, Masson choisit son premier gîte en bordure de ville, sur les pentes de "la première colline du chemin de montagne" qui surplombe le Vallon des Gardes. Sa famille emménagea dans le vaste domicile du peintre et céramiste Cécil Michaelis (1913-1997). Sa première demeure aixoise, une bastide à cette époque détestablement délabrée, s'appelait l'Harmas : elle se situe dans la proximité de la Brillanne qui fut l'une des maisons de Fernand Pouillon. Une vaste pièce lui servait d'atelier. Les fenêtres prenaient vue sur la Vallée de l'Arc dont la configuration et les effets de lavis n'évoquent pas les motifs de prédilection de Cézanne. Dans le texte qu'il confie à Stéphane Cordier, Masson se souvient de "la première chose qui l'avait frappé à son premier réveil sur  la colline de l'Harmas : toute la vallée ensevelie dans une brume totale"... "D'octobre jusqu'en avril, les nuits les plus étoilées et les matins les plus radieux voient cette vallée où s'étire au fond l'Arc, recouverte par les vapeurs de la terre. Personne au monde ne m'avait averti. Et surtout pas les tableaux du grand Paul !". Comme l'observait Georges Duby, les brumes de cette vallée esquissent "avec les pins tordus et les étranges écailles calcaires des collines le plus chinois des paysages de l'Occident".

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1950, Masson dans son atelier de l'Harmas (photo Jean Ely).

La question de la figuration

Souvent dédaignée par les commentateurs, "la période aixoise" de l'oeuvre d'André Masson est située par les spécialistes entre 1947 et 1953. Les titres de ses tableaux évoquent une étroite relation avec le paysage proche : "La carrière de Bibemus", "La campagne d'Aix en novembre",  "Montagne après la pluie", "Le Mistral" ou bien "Lever de brume à travers les branches de l'amandier". Georges Limbour raconte dans un article publié en 1948 que Masson aimait citer l'ambitieux propos d'Hamann, un précurseur du Romantisme allemand qui s'interrogeait ainsi : "Qui ressuscitera d'entre les morts la langue morte de la nature ?".

Après 1953, redevenues intérieures et subjectives, les explorations de Masson ne s'inspirent pas directement de leur environnement immédiat. Masson voyage davantage. Il fait de fréquents séjours en Italie, prend un appartement à Paris : il introduit dans sa peinture Venise et Rome, travaille pour Tête d'or ou bien pour le plafond de l'Odéon, évoque le quartier des Halles et les prostituées de la rue Saint Denis, la guerre d'Algérie et la prison de Fresnes où son fils Diego fut emprisonné pendant deux ans. Jusqu'au terme de sa trajectoire, le dernier des surréalistes fut habité par une conviction qui l'aura pour partie marginalisé vis à vis de ses plus jeunes contemporains. Masson s'était délibérément positionné à contre-courant par rapport à l'abstraction qui dominait l'art de l'après-guerre. Sa peinture visait prioritairement ce qui surgissait devant ses yeux, la transcription d'un ébranlement ou bien d'une illumination.

Masson voulait s'affranchir de la tyrannie de la ligne et de la géométrie. Dans maints articles et entretiens, dans les ouvrages qu'il rédige depuis sa retraite aixoise - Plaisir de peindre (1950)  et Métamorphoses de l'artiste (1956 ) - des expressions récurrentes trahissent ses plus fortes orientations. André Masson avait pour projet d'"infinir" son art. La peinture du proche ami de Georges Bataille refusait farouchement l'abstraction ; sa quête se voulait transgressive et passionnelle, proche des bouleversements de l'érotisme. Ses  écrits résument remarquablement sa poétique : "il suffirait de dessiner par exemple, un corps de femme... pour qu'il soit aussi le ciel, la terre... Il aurait la fraîcheur de l'eau, la chaleur secrète du fruit mûr. Il commencerait torrent, deviendrait flamme et s'achèverait dans le vent". En face des tendances qui dominaient lourdement son époque André Masson répliquait que "le rejet systématique de la figuration était une faiblesse, non une émancipation" : "je n'ai jamais pensé qu'on allait avoir quatre mille ans d'art abstrait. J'étais persuadé que cela n'irait pas au-delà de deux ou trois générations".

Leiris, Limbour, Heidegger ou bien Kahnweiller.

Pendant les premières années de son établissement provençal, André Masson fréquenta volontiers son confrère du Chateau Noir, Pierre Tal-Coat (1905-1985) qu'il portraitura à plusieurs reprises : une brouille définitive l'éloigna de ce compagnonnage. D'autre peintres résidents du Chateau Noir, ou bien du proche village des Artauds, comme Françis Tailleux (1913-1981) et Yves Rouvre (1910-1996) furent ses amis. Avec le peintre et lithographe Léo Marchutz (1903-1976), Masson vécut entre 1949 et 1953 une période d'intense collaboration qui fit l'admiration de Pablo Picasso et qui permit d'éditer des livres de Michel Leiris, de Pierre Jean Jouve et de Fernand Pouillon ainsi que de nombreuses lithographies (on en dénombre 157) à propos du site aixois, des gorges du Verdon ou bien de ses voyages à Venise. Avant de s'établir en pays de Loire, son ami américain Alexandre Calder séjourna pendant presque deux ans du côté des Granettes et de la route d'Eguilles : une grange servit de forge et d'atelier pour ses mobiles et ses sculptures.

André Masson déménagea une seconde et dernière fois. A compter de 1953, il habite en contrebas du lacet des pentes et des virages qu'on négocie lorsqu'on aperçoit les arbres du Chateau Noir. Sa modeste maison des Cigales - il ne s'agissait plus d'une location, elle lui appartenait - fut finement complétée par un atelier de belle dimension architecturé par Fernand Pouillon : le plan intérieur de l'atelier avec sa mezzanine et ses réserves de tableaux fut imaginé par Masson, sa grande verrière prend vue sur la Sainte Victoire. Cet atelier continue d'être un lieu de création : il est actuellement occupé par un autre peintre, son petit-fils Alexis Masson.

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L'Atelier d'André Masson réalisé par Fernand Pouillon près des "Cigales", route du Tholonet.

Pendant ces années de l'après-guerre, Masson connait un succés international qui ne modifie pas ses habitudes et ses comportements. Ses deux enfants quittent la Provence, s'en vont travailler à Paris au début des années cinquante. Masson fait des allées et venues régulières entre Aix et son appartement parisien, mais ne se déplace pas pour autant lorsque ses marchands, Daniel-Henry Kanhweiller et Curt Valentin, exposent ses peintures à New-York, en Angleterre ou bien en Allemagne. Grand marcheur, Masson ne conduisait pas : la première voiture de sa femme Rose, une Quatre Chevaux/ Renault, fut acquise au début des années cinquante, par suite d'une bonne fortune inattendue, le gain d'un billet de la Loterie Nationale. Diego Masson m'a raconté combien son premier voyage en avion fut tardif. En 1969, à l'instigation de son fils, Masson emprunta pour la première fois la voie des airs : il alla jusque vers Beyrouth, pour venir écouter un concert de Karl Heinz Stockhausen.

Tourné en 1958, le court métrage de Jean Grémillon André Masson et les quatre éléments retrace quelques-unes des minutes de sa vie quotidienne, pour l'essentiel vouée à son travail de peintre. Grémillon raconte que l'idée de ce film survint deux étés auparavant : "Presque chaque jour, vers la fin de l'après-midi, je m'arrêtais aux Cigales. Il m'arrivait souvent d'attendre sur la petite terrasse plantée de mûriers que Masson sortit de son atelier. C'était un homme harassé, exténué, qui passait le long des fenouils et revenait vers sa maison".

Cette existence restait ouverte à l'amitiés, aux échanges intellectuels et aux courriers - avec Kanhweiler, sa correspondance est par exemple considérable - . Les opportunités du Festival d'Art lyrique qui lui firent revoir Balthus et Gabriel Dussurget, ou bien le simple fait de sa présence en Provence, lui permettaient de recevoir les fréquentes visites de ses vieux amis, Georges Duthuit, Michel Leiris et Georges Limbour. Avec son extraordinaire énergie, ses talents de conteur et son immense stature, André Masson représentait pour ceux qui purent l'approcher pendant ces décennies aixoises, la personnalité la plus marquante qui se puisse rencontrer. Quand ils séjournèrent à Aix, quelques-unes des grandes figures de cette époque - Martin Heidegger, Carlo Maria Guilini, Eugenio Montale mais aussi bien Winston Churchill - souhaitèrent converser avec lui. Pendant les saisons de son séjour à Vauvenargues, Pablo Picasso ne rencontra pas souvent Masson : entre ces deux géants qui ne pouvaient pas s'ignorer et qui travaillaient tous deux pour Kanhweiler, les relations restaient distantes.

Plusieurs moments-charnières de la famille Masson sont liés aux belles saisons d'Aix-en-Provence. Le mariage de son beau-frère Jacques Lacan prit pour site officiel la mairie du Tholonet : bien après leur première rencontre que l'on date de février 1934, Lacan épousa civilement le 17 juillet 1953 la soeur de Rose Masson, Sylvia Maklés, autrefois compagne de Georges Bataille. Une décennie plus tard, ses deux fils, Diego et Luis épousèrent deux filles de Fernand Pouillon, Marguerite et Claude, en 1962 et 1963.

Dans Aix, trop peu d'expositions.


A Marseille ou bien dans Aix, malgré quarante années de présence sur place, les occasions d'expositions et de confrontations ne furent malheureusement pas nombreuses. Charles Garibaldi, un expert d'Adolphe Monticelli qui fut pendant la période de l'après-guerre le galeriste le mieux averti de Marseille, exposa le 18 mai 1951 des travaux de Masson au 55 de la rue Breteuil. Les Cahiers du Sud de Jean Ballard que Masson fréquentait depuis 1928 grâce à l'amitié du poète André Gaillard, publièrent à plusieurs reprises quelques-uns de ses textes : par exemple à propos du Marquis de Sade en 1947, "Sur le dessin de Léo Marchutz" en 1949, ou bien à propos de Cézanne, en 1952. Georges Duby publia également dans les Cahiers du Sud, en 1961, un article intitulé "Chronologie d'André Masson".

En juillet 1952, le Festival d'Art lyrique d'Aix lui passa commande du décor d'Iphigenie en Tauride de Gluck. 1953 est la date de parution d' "Ordonnances", le recueil des relevés d'architecture des hôtels anciens et de l'espace public d'Aix-en-Provence composé et édité par Fernand Pouillon. Ce dernier compléta l'ouvrage avec des travaux de Masson et Marchutz : on y trouve incluses six lithographies originales qui évoquent pour ce qui concerne Masson, la Place Albertas ainsi qu'une fontaine du Cours Mirabeau. Pendant les premiers jours de juillet 1954, Masson apparaît dans les photographies qui se souviennent de l'ouverture au public de l'Atelier Cézanne sauvé de la destruction par James Lord et les collectionneurs américains. En 1956, la galerie Lucien Blanc programma en face du Café des Deux Garçons une présentation de son travail. Des aixois m'ont raconté avoir aperçu André Masson pendant l'hiver de 1959 : il répondait aux questions du public, lorsqu'au Kursal, la salle de cinéma proche de la Rotonde, fut projeté le court métrage de Jean Grémillon.

Ce grand rebelle - il fut en 1960 l'un des signataires du Manifeste des 121 "sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie" - ne pouvait pas s'intégrer véritablement aux rythmes de vie et aux éventuelles galéjades d'une province méridionale. Il fallut attendre l'été de 1968 pour que soit programmée au Musée Cantini de Marseille une exposition imaginée par Marielle Latour. Jean Ballard rédigea la préface du catalogue. Dans les journaux marseillais, on entrevoit à la faveur de cet évênement des photographies où l'on reconnait Gaston Defferre et les époux Masson. L'article mentionne parmi les personnes présentes lors du vernissage les noms de Louise et Michel Leiris.

Dans Aix-en-Provence où il arriva que Masson préface une exposition de Cézanne, une unique rétrospective d'ampleur conséquente se déroula tardivement, du 10 juillet au 15 septembre 1975, au Musée Granet. Des textes rédigés par Louis Malbos et Georges Duby accompagnent le catalogue. Pendant cet été, André Masson qui naquit avant son siècle, était âgé de 79 ans. La couverture du catalogue reproduit "Jeune chimère",  une huile sur  bois qu'il offrit au musée de la rue Cardinale.

Un bronze est scellé sur la tombe de Rose et d'André Masson. On l'aperçoit parmi les ombres et les stèles du cimetière du Tholonet où sont enterrés Léo Marchutz et Georges Duby.

Alain PAIRE

NOTES. Deux entretiens réalisés avec les deux fils d'André Masson étayent pour partie cet article. J'avais interrogé Luis Masson en décembre 1996. L'entretien avec Diego Masson fut enregistré à Paris, le 8 février 2008.

Réunis dans un coffret, les trois premiers tomes du catalogue raisonné d'André Masson sont parus pendant l'hiver 2010, ils couvrent la période 1919-1941. Editions Artacatos, format 310 x 245, préface de Bernard Noël, la  biographie et la bibliographie sont rédigées par Camille Morando.

L'essai majeur concernant André Masson reste l'ouvrage de Bernard Noël (Gallimard, 1993) dont on annonce sous l'enseigne d'André Dimanche une étude à propos de ses autoportraits. On attend la publication de l'intégrale de sa correspondance, autrefois initialisée par Françoise Will-Levaillant pour les éditions de La Manufacture (1990). La correspondance que Masson entretint avec André Breton est consultable dans la Bibliothèque Jacques Doucet. En revanche, on risque d'attendre très longtemps avant que soient mis en circulation par la Galerie Louise Leiris ses échanges de lettres avec Kahnweiler.

Pour d'autres renseignements, cf le Mémoire du Cnes de Vincent Bercker soutenu en 1997 : "La période aixoise d'André Masson 1947-1953", 3 volumes dactylographiés, textes, reproductions et documents. Cf "André Masson / Catalogue raisonné des livres illustrés", par Laurence Saphire et Patrick Cramer, éd. Patrick Cramer, Genève 1994 ainsi qu'"André Masson/ Signes et lumières, Aix en Provence, 1947-1960", catalogue de la Galerie d'Art du Conseil Général des Bouches du Rhône, juillet 1995. Le Musée de Belfort a programmé du 25 avril au 6 juillet 2008, à partir de la donation de Maurice Jardot, une exposition à propos des Sainte Victoire de Masson.

En février 1983, la Galerie Louise Leiris publiait "Instants, 67 oeuvres, 1948-1953" un catalogue de petit format où l'on trouve des reproductions des "Carrières de Bibemus", "La Montagne Sainte Victoire", "La Brume dans la vallée de l'Arc". Réalisés avec en accompagnement et basse continue les stridulations des cigales du Tholonet, les entretiens d'André Masson avec Georges Charbonnier, deux heures vingt d'enregistrement et leur transcription avec une préface de Georges Limbour, ont été édités par André Dimanche en 1995. J'ai publié en juillet 2008 un article dans Rue 89 à propos de Masson et le théatre, (5.761 visiteurs)  une exposition de la Galerie d'Art du Conseil Général des Bouches du Rhône.

Cf à propos des autres peintres du Tholonet, "Yves Rouvre" par Jean Leymarie, éd. Cercle d'Art. "Pierre Tal-Coat/ Les années Provence", catalogue de la Galerie d'Art du Conseil Général des Bouches du Rhône, octobre 1996.

Pour Léo Marchutz, cf l'article publié à propos de ses relations avec Pierre Jean Jouve ainsi que la monographie publiée en 2006 par les éditions Imbernon. Accompagnée d'un catalogue, une exposition Masson/ Tal-Coat/ Marchutz/ De Asis intitulée "Enchevêtrements" était programmée en octobre-novembre 2008 chez Arteum, au  musée de Chateauneuf le Rouge.

 

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