Choses lues, choses vues
novembre 14, 2017

Une lettre inédite de Joachim Gasquet sur Cézanne

Paul Cézanne : Portrait de Joachim Gasquet. Le lundi 30 octobre dernier, une lettre inédite de Joachim Gasquet faisait partie de la vente aux enchères des archives Élie Faure à Paris, à l'hôtel Ambassador (vente organisée par la maison ALDE). Cette lettre est particulièrement intéressante parce qu’elle constitue un document nouveau sur Cézanne, et qui date du 18 août 1910, soit moins…
septembre 19, 2017

Jean-Baptiste Sécheret à la galerie Prodromus, Paris

Jean-Baptiste Sécheret, Le lac d'Orta, 2010, huile sur carton préparé, 18,8 x 24 cm Pour accompagner la parution d’un ouvrage consacré à une série de dessins exécutés en Grèce, en 1930, par le peintre et graveur français Jules Chadel (1870-1941) 1, récemment révélé par une exposition au musée d’Art Roger-Quilliot, à Clermont-Ferrand 2, la galerie Prodomus présente à Paris un ensemble d’œuvres…
août 21, 2017

A propos de l'exposition "Cézanne. Portraits" au Musée d'Orsay

Paul Cézanne, La Vieille au chapelet, 1895-1896, huile sur toile, 85 x 65 cm, Londres, The National Gallery. Cézanne a peint des portraits dès le début de sa carrière de peintre dans les années 1862-1864 avec plusieurs têtes d’homme et de femmes, et un premier autoportrait (on peut noter que son intérêt pour la nature morte apparaît un peu plus tard,…
Paul Cézanne
avril 15, 2015

Achille Emperaire, 1829-1898

in Paul Cézanne

by Paire alain

Un fusain d'Emperaire qu'on pourrait rapprocher de Maillol, format 23 x 29 cm, collection particulière (photo Xavier de Jauréguiberry). Achille Emperaire, vie minuscule. De dix années plus âgé que Cézanne, Jean Joseph Achille Emperaire était né à Aix-en-Provence, le 16 septembre 1829. Ses parents habitaient le n°49 de la rue d'Italie ; ce fut le lieu de sa naissance. Sa mère avait pour nom de jeune fille Françoise Emilie Elisabeth Aubert. Françoise Aubert naquit à Marseille le 28 avril 1796, elle mourra à l'âge de 44 ans. Elle appartenait à une famille de négociants marseillais ; on peut supposer qu'elle était…
février 26, 2015

Août 1961 : huit toiles de Cézanne volées au Pavillon de Vendôme d'Aix-en-Provence !

in Paul Cézanne

by Paire alain

Cézanne, Pyramide de crânes, huile sur toile, 39 x 46 cm (collection Feichenfeldt, Zurich). Peu de gens en ont conscience ou bien souvenir, presque personne n'en parle ... Les Aixois et les amateurs d'art ont préféré refouler des événements qui ne sont pas glorieux : l'été de 1961 fut pour l'oeuvre de Cézanne et pour le destin des musées d'Aix-en-Provence une saison dévastatrice ! En ce temps-là, Henry Mouret était maire d'Aix-en-Provence depuis 1945. Son conseiller municipal chargé de la culture, l'avocat Jacques Raffaelli voulait faire du Pavillon de Vendôme un pôle d'attraction majeur pour les touristes et le public…
février 08, 2015

Au Metropolitan Museum de New York, Hortense Fiquet, le modèle préféré de Cézanne

in Paul Cézanne

by Paire alain

  Madame Cézanne aux hortensias, 1885, crayon et aquarelle, 30,5 x 46 cm, collection privée. Paul Cézanne rencontra Hortense Fiquet à Paris, au début de l'année 1869. La jeune femme travaillait en tant que brocheuse dans un atelier de reliure. Elle était née dix-neuf ans plus tôt à Saligney, un village proche de Besançon. D'origine modeste, ses parents s'étaient établis à Paris en 1854 ; sa mère était décédée depuis 1867. Après la déclaration de guerre de juillet 1870, Hortense rejoignit Cézanne en septembre dans la maisonnette qu'il avait louée à l'Estaque, pour se cacher et ne pas devoir s'engager…
Jean Planque
janvier 25, 2010

La Fondation Jean Planque rejoint le musée Granet

in Jean Planque

by Paire alain

A deux reprises, en l'espace de dix ans, le musée Granet aura bénéficié de deux donations exceptionnelles qui l'ont hissé parmi les musées de province les mieux dotés pour ce qui concerne les années cinquante et soixante du vingtième siècle. En l'an 2000, un premier bienfaiteur qui préféra longtemps conserver l'anonymat, un enseignant et chercheur scientifique de haut niveau, par…
avril 07, 2013

Entretien avec Florian Rodari : Jean Planque et "Surgis de l'ombre"

in Jean Planque

by Paire alain

Alain Paire : Grâce au soutien de la Communauté du Pays d'Aix, en accord avec la Ville d'Aix-en-Provence et Bruno Ely, le directeur du musée Granet, mardi 21 mai 2013, tu auras la joie d'inaugurer dans la chapelle des Pénitents Blancs, les espaces permanents qui permettront de déployer l'essentiel de la collection Jean Planque. Un travail colossal s'accomplit, un calendrier…
mai 06, 2013

Florian Rodari : la Revue de Belles-Lettres, les éditions de La Dogana et la Fondation Jean Planque

in Jean Planque

by Paire alain

"Sur la pointe du Grand Canal de Venise, La Dogana". On trouvera sur ce lien, une actualisation de cet article. Entretien avec Florian Rodari, 15 novembre 2014 Son père, André Rodari était journaliste à la Tribune de Genève, il s'occupa longtemps de rubriques sportives et de chroniques judiciaires. Né en 1949, Florian partage son temps entre la Suisse et Paris. Son frère…
1994-2013, les expositions de la galerie
juin 21, 2015

Philippe Jaccottet / Alberto Giacometti

Montagne à Maloja, lithographie de Giacometti, 1957 Giorgio Morandi ou bien Anne-Marie Jaccottet, dans une moindre mesure Gérard de Palézieux, sont sans doute les artistes sur lesquels Philippe Jaccottet a…
juin 15, 2015

Dessins de Kamel Khélif

Exposition " Dessins de Kamel Khélif". Jusqu'au samedi 25 avril, ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30. Exposition programmée dans le cadre de la…
juin 14, 2015

Michel Houssin, foules en fugue, visages et paysages

Arles, dans l'atelier de Michel Houssin, dessin de la série "Passants", format 50 x 150 cm (photographies de Chris Chappey). Pour appréhender l'oeuvre graphique de Michel Houssin, on découvrira la…
mai 17, 2015

Jean-Claude Hesselbarth, 1925-2015, un peintre proche ami de Jaccottet

Jean-Claude Hesselbarth a quitté son épouse Liliane et ses amis le mercredi 13 mai 2015, il était âgé de 90 ans. Avec l'aide de Nicolas Raboud qui s'était chargé du…

Quatre planches avec Amine Medjhoub au scénario de ce qui sera plus tard "Homicide" paraissent donc avec une qualité de reprographie d’époque. On peut déjà noter que la timidité de l’auteur l’amène à publier ses dessins dans des voisinages artistiques et amicaux où la BD finalement importe peu. Peut-être est-ce un hasard ? Peut-être est-ce déjà un choix.

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Première Planche de Kamel Khélife parue dans la revue.


En 1993 c’est la rencontre décisive avec Edmond Baudoin . Les premières planches parues dans Oviri sont reproduites professionnellement dans la Mort du Peintre de l’auteur niçois déjà confirmé1 en face de ce commentaire : « Plus tard chez moi je ressors d’un carton à dessins une planche de bande dessinée que Kamel m’avait offerte. Une bande dessinée inachevée »2. Dans ce livre au format italien il est signalé à la page des remerciements que Kamel Khélif est « Peintre à Marseille, il  a joué le rôle de Kamel et réalisé les peintures de Kamel ». Baudoin, Maître du Noir et Blanc pour la forme et qui se donne pour but d’épuiser le domaine de l’autobiographie, établit ici une mise en abîme « autofictionnelle » bien pratique pour l’auteur peu confiant Kamel Khélif, cela lui permet d’insérer au coeur de ce livre des planches plus nombreuses et plus larges où pointe déjà l’inspiration qui prévaudra lors de Les Exilés. Mais ce qui est déjà remarquable ce sont ces blocs sombres, parfois représentant un immeuble, où en transparence viennent s’ajouter des blocs de lumière, la vue en coupe du bâtiment permet instantanément de voir l’avenir du lieu et sa mémoire. Il met son talent au service d’un auteur culte en réalisant les illustrations du Prophète de Khalil Gibran. Son travail est ici plus clair. C’est le moment où il commence à jouir d’une petite notoriété dans le milieu de la BD et où il commence à prendre réellement ses marques dans un monde éditorial si éloigné du sien. Mais obnubilé par une écriture qu’il n’arrive pas à dompter et vivant dans l’admiration sans borne qu’il voue à des auteurs comme Pessoa, Khélif n’écrit toujours pas son histoire.

La bande dessinée « inachevée » selon Baudoin et parue dans Oviri voit enfin le jour en 1995 sous une couverture sombre grand format de Z’Editions. C’est Homicide, le livre qui le fait découvrir à tout un pan d’amateur de BD « indépendante ». Ici s’affirme son trait mais toujours au crayon gras ou à la mine de plomb, des traits que l’on peut reprendre ou effacer. C’est l’histoire à la première personne d’un homme déambulant dans Marseille après avoir commis un crime. Le scénario est signée Amine Medjoub (animateur culturel comme Kamel Khélif et poète qui publia un recueil de poésie en 1982 aux Editions de Saint-Germain des Prés). Les planches sont sombres, les visages marqués, tirés par de douloureuses vies ou des mémoires trop lourdes à porter. C’est un Marseille de Polar, un Vieux Port d’huiles noires. La ville est filmée comme un souterrain où, de bars en chambres solitaires, les monologues du héros sont autant de sentences murmurées qu’il adresse à lui ou à son propre destin. Homicide ce sont des plans larges, des panoramiques de bars terribles où les immigrés viennent délivrer leurs solitudes restées intraduisibles le jour, des planches entières à un seul dessin où la fumée se frayant un passage dans le noir prédominant de l’album a le temps de monter le long d’une page pour se faire orientale. Plusieurs couches narratives se superposent, celle du texte et celle de la case, parfois en contradiction. Mais c’est dans le dessin que se déploient toutes les intrigues, visibles ou invisibles. On y voit une ville au bord de l’an 2000 où viennent se serrer des visages sortis d’un hardboiled des années 50. L’horizon est inexistant tout au long de l’album, les perspectives sont autres : ce sont celles que donnent à voir les fenêtres ouvertes d’un immeuble où se tord un chat ou plus bas la fumée d’une cigarette, ou encore un linge où se projettent les lumières venues d’un autre monde lancées depuis derrière la ville par-delà la mer.

À partir de ce livre, Kamel devient un auteur repérable de la scène du 9e Art. Il se retrouve ainsi seul aux manettes, aux côtés de Tardi, de Baudoin, de Bilal, de Moebus ou de Rabaté pour un hors série de Bachi-Bouzouk (magazine d‘actualité de BD et de Dessin) : Trace de Guerre, Kosovo, Lignes de Paix. Son voisin de pagination est Edmond Baudoin.

Mais le succès d’estime d’Homicide et une plus grande visibilité ne lui permettent pas encore d’oeuvrer en solitaire et il choisit de collaborer avec Nabile Farès pour deux livres : "Les Exilées" et "La Petite Arabe qui aimait la Chaise de Van Gogh" (tous les chez FRMK Edtions en 2000). Dans ces deux ouvrages N.Farès écrit, K.Khelif réagit. C’est dans le second de ces livres que Khelif n’hésite plus à donner de l’ampleur à son inspiration graphique, tâches, ombres, traits, hachures : des choses que l’on retrouvera bientôt.

Ce pays qui est le Vôtre

À l’origine de Ce pays qui est le vôtre il y a une lente maturation, des frustrations, des hésitations, un brouillon d’histoire plusieurs fois jeté. Pour que soit crédité Kamel Khelif au dessin et à l’écriture il aura fallu tout le temps demandé par une prise de conscience de sa propre valeur. Du dessin industriel aux déconstructions narratives et graphiques du dernier livre paru chez Fremok, Kamel Khélif s’est trouvé une voix. Il est passé du crayon au rotring histoire de rendre permanents ces paysages, ces terrains vagues, et c’est là, dans l’exhibition d’un paysage pauvre, le lieu qu’il désigne enfin comme étant le sien, ou le nôtre. Avec plus de lucidité, avec la confiance qui lui faisait défaut, il échappe dans ce livre au débat bédéiste/artiste et devient un passeur d’images, de sonorités, de paysages identitaires et de frontières brisées. Les visages présents sur la couverture mais se déployant sur un double page assourdissante font penser au suaire de Turin, à des sculptures de Giacometti, à des autoportraits mutilés, à la polyphonie de l’exil, dans un pays qui peut être aussi la mort. Des prénoms sont inscrits sur des stèles de fortune imbriquées sur une pleine page comme dans ces cimetières espagnols ou par manque de place, la promiscuité continue.

Très vite après l’ouverture du livre nous avons affaire à des pages « entièrement » noires. Nous feuilletons dans un geste d’impuissance comme dans un rêve où rien n’avance des pages que l’on dirait mouillées par une pluie de boue, ou bien de longues plaques de tissus industriels, des énormes feuilles de végétaux noirs ou bien encore des esquisses recouvertes, ou plus simplement un excès de pudeur devant ce qui évoque la mort. Ce sont des planches organiques, la pluie aurait tout emporté, lessivé dans un torrent de boue et de vent. Le noir ici domine, mais il n’est pas obscur. Devant ces pages le lecteur est tout entier happé, questionné, contenu. Khelif n’est pas un maître du Noir et Blanc comme le sont Munoz ou Baudoin ou comme le fut Breccia, il est un maître du Noir et de la Lumière et me fait penser à un autre peintre dont l’oeuvre se situe à des années lumières des pratiques de la Bande : Pierre Soulages et d’abord à son qualificatif de « spécialiste du noir-lumière » et de « l’autre noir ». Ce voisinage n’est certainement pas forcé ni ne fait référence, à mon sens il est un des voyage inconscient qui a fait une halte sous les doigts de Kamel Khélif et il n’est pas le seul, l’auteur cite souvent Giacometti et une case dans ce livre évoque frontalement une toile de Francis Bacon.

« Une ombre noyait son visage », "le visage recouvert de cambouis », les êtres qui survivent dans ce pays sont des fantômes avant l’heure. Tout semble déserté, fatigué, vidé, les traits des visages sont tirés par les doigts de l’auteur et semblent annulés, « floutés » et rejoignent l’anonymat et l’absence. Les départs paraissent impossibles pour ces êtres pris dans des paysages urbains qu’ils ont eux-mêmes travaillé et qui les « travaillèrent » en retour. Ce sont des solitudes immobiles et taiseuses qui comparaissent devant le procès des grands projets urbains. Les voyages auxquels ils pensent toujours ne se font jamais ou sont énigmatiques, intérieurs ; au loin derrière l‘anthracite dominant des pages, apparaît parfois la brume grise orangée d’Alger.

Le noir donc projette de la lumière, et nous avons des pans entiers de lumières, des coulées de lumières (elle aussi semble sortie d’un chantier), des murs brusquement obliques, des vertiges, et l’on pense après Soulages peut-être avec plus de justesse à Olivier Bramanti. Le texte quant à lui semble précéder le dessin ou plus souvent être retard sur sa figuration, il semble voir des choses invisibles et le dessin figurer l’inexprimable, l’intraduisible, ou les non-dits.

Plus loin il y a trois doubles planches : des mappemondes dix-neuviémiste recouvertes avec du bleu, du feutre, des croquis de voyages, des légendes de pirates, des tatouages et des voyages avortés. Le monde imaginaire est calqué sur la carte réelle. Il y a aussi une carte du ciel avec des gorgones, des femmes fantasmées, des chauve-souris, des Légendes encore plus prégnantes que les voyages réels. C’est ainsi l’histoire d’un homme condamné à la place de l’Autre, de celui qu’il aurait pu devenir, La frontière entre le « je » et « l’Autre » n’existe presque plus.

La guerre est omniprésente, c’est « quelque chose d’invisible, au-delà du vent, caché quelque part mais qui n’est plus là, qui agite la ville fébrilement ». On voit rarement ce qui se passe comme lorsque l’on observe cet homme seul devant nous sur une place vide qui « flottait parmi la foule ». Le texte est extériorisation, le dessin sa pudeur, sa retenue. Et l’on peut remarquer que si le premier versant de l’oeuvre de Khélif s’écrit au « je », le second s’écrit à la troisième personne du singulier. Paradoxalement cela correspond à un moment de son oeuvre où il nous parle davantage de lui, en se désignant enfin comme auteur à part entière, où en prenant ses distances avec ses histoires il écrit son histoire. Ni de l’école autobio(graphique), (quelques livres de Baudoin pour les plus magnifiques, ou encore ceux de Fabrice Neaud), encore plus loin de l’école franco-belge, ni « Maître » du noir et blanc, ni proche du travail de Mattoti, Khélif brise les frontières, n’est pas un auteur de bande-dessinée mais un auteur.

Un vernissage

C’est cette transversalité, cette coexistence d’expressions multiples au sein d’une même tonalité (l’écrit, la peinture, l’illustration, la bande-dessinée) qui a conduit Alain Paire à exposer Kamel Khélif dans sa galerie. C’est ainsi dans le cadre des Rencontres du 9e Art que ce jeudi 20 mars, un public homogène vient au vernissage de l’exposition située Rue du Puits Neuf. Il y a là les habitués du lieu, coutumiers des oeuvres d’Alechinsky, d’Anne-Marie Jaccottet ou de Bernard Plossu et les amateurs de bande-dessinée, lecteurs de Baudoin, de Breccia, de Bézian ou de David B. qui, pour une partie, découvrent cet endroit résolument ouvert à toutes les formes de courages artistiques. Et la question n’est pas de savoir si la BD est de l’Art mais de savoir trouver sa juste place face aux oeuvres de Kamel Khélif : ce sont elles qui posent les questions les plus précieuses et les plus importantes au public en le convoquant et en mobilisant son énergie. Devant ces paysages en forme de déluges nous sommes tout entier questionnés, contenus.

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Kamel Khelif pendant la lecture de "Ce pays qui est le vôtre", jeudi 20 mars, 30 rue du Puits Neuf.

Il y a là des originaux et des inédits de Ce Pays qui est le vôtre et de Sur le cheminde la Madrague Ville. On passe de visages fantomatiques de l’immigration à des paysages ulcérés de passages et de traces indélébiles. L’absence creusée ici sur les visages se retrouve là dans ces fêlures d’un paysage urbain qui laisse à jour ses multiples strates et cicatrices et que le temps ne parvient jamais complètement à recouvrir. Le crayon au début et la mine de plomb des premiers travaux sont remplacés au profit d’un rotring ou d’une encre plus difficile à acheminer mais qui témoigne d’une volonté de s’inscrire en tant qu’auteur dans le paysage graphique. On est parfois dans la tache, dans l’Art informel, et très loin de la BD.

Une carte topologique se creuse d’où montent des immeubles sous un ciel ravagé par le noir des usines ; un bateau sort de terre – de sous terre – recouvert partiellement par une ville qu’il aura pendant longtemps abordé et modifié. Khélif disposent les plans d’une ville les uns sur les autres, transparents les uns aux autres et finalement lisibles comme ces visages qui en apparence fermés ou tronqués se poursuivent sur les visages voisins pour ne former qu’une seule et unique solitude. Et comme par un trop plein, il fallait organiser sur le seuil de la galerie un débarcadère, une jetée, et par le flux de la parole laisser passer ou repartir tous ces visages au loin.

L’exercice de la lecture est difficile, il en devient inédit et passionnant pour un auteur de BD qui souhaite s’affranchir des contours et du spectre de la Bande. On attendit que la nuit vienne jusqu’à sa pleine mesure pour prêter une attention plus grande aux draps et aux linges accrochés à de fils et pendus naturellement dans la rue, ils devenaient peu à peu des fenêtres mobiles et blanches ouvertes dans la nuit.

Alain Paire, sur le seuil de sa galerie, tendit le livre ouvert à Kamel Khélif qui lut, dos au public, un peu par timidité, un peu pour s’effacer et laisser les mots et le spectacle graphique prendre peu à peu toute sa place. La frontière entre le dessinateur et l’auteur peu à peu se délita. Sur les multiples écrans mouvants se disposaient à l’aide de la diapo les dessins du dernier livre de Kamel Khélif. Les visages projetés apparaissaient comme des minéraux érodés qu’aurait emporté la crue de la lumière du soir plongée dans la lumière du drap flottant. Les paysages marqués d’un noir anthracite s’imbriquaient dans le ciel et s’évanouissaient. La performance donnait le sentiment d’un voyage infini et onirique. Apparitions et disparitions, les mots de l’auteur agissaient comme des passeurs qui liaient les paysages entre eux. C’était la projection des multiples couches déjà évoquées les unes sur les autres, l’infini voyage, le déroulement du drame. Les draps devenaient les drapeaux légers d’une patrie éthérée fondée sur la mémoire et l’oubli, la mémoire et la mer aurait dit l’autre. Lors de la lecture, la plupart du temps, l’auteur dressa l’inventaire, donna les détails de la vie de son « héros », on n’était pas loin de Meursault, personnage en proie avec la fatalité et les non-sens de la vie.

Vers la fin de la projection, à côté d’une de ces fenêtres de tissu cousue provisoirement dans la doublure du ciel pour laisser passer les dessins et les mots, la locataire d’un appartement sortit à sa fenêtre pour contempler le spectacle. Le reflet sombre de sa fumée de cigarette, son ombre portée sur les draps ainsi que sa silhouette dessinée dans l’encablure de sa fenêtre donnaient une impression d’étrangeté à la lecture, son écho dans le monde réel . Une fois la performance terminée, l’encre noire des dessins monta reprendre sa place dans le ciel, et les visages furent emportés par le vent. Des frontières des cases et des marges avaient été piétinées et traversées.

Cyril ANTON

1 Lauréat pour le Meilleur Album de l’année 1992 lors du Festival D’Angoulême

2 La Mort du Peintre, Edmond Baudoin, Nice, Z’Editions, 1993, p. 124.

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