| Entretien de Kamel Khélif avec Alain Paire |
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| Mardi, 10 Mars 2009 10:38 |
A Marseille, dans l'atelier de Kamel Khélif.
Exposition Kamel Khélif / Jean Marc Pontier, jusqu'au samedi 25 avril 2009, dans le cadre du Festival de la Bande dessinée et autres arts associés d'Aix en Provence. Dans les pages qui suivent, entretien de Kamel Khélif avec Alain Paire le 4 avril 2008.
- Pour le titre de l’article qu’elle avait publié dans “La Provence” à propos de ton exposition, Christiane Courbon qui t’avait rencontré et questionné pendant le vernissage, a repris l’un de tes propos. Voici comment elle titrait son compte-rendu : “Le papier est mon troisième pays”. Son titre est à la fois beau et énigmatique... - Je crois que les gens qui sont “déplacés” sont obligés d’inventer un troisième pays, un troisième lieu fait de là-bas et d’ici. Pour ce qui me concerne, étant donné l’absence de lieu ou bien l’absence d’espace que j’ai pu éprouver dans ma vie quotidienne, le papier, la feuille ont joué pour moi le rôle d’un endroit à partir duquel je peux exister, où je peux être. Avec les livres que j’ai pu publier, à partir du travail que je fais dans mon atelier, il me semble possible de rencontrer “l’autre”. - Au coeur de ton itinéraire personnel, les choses se sont décidées d’une manière un peu paradoxale, à la fois très vite et très lentement. Depuis toujours, depuis l’enfance et l’adolescence, tu dessines. Cependant, tes débuts pour ce qui concerne ta rencontre et ton dialogue avec l’extérieur sont tardifs. La période pendant laquelle des gens viennent véritablement regarder ton travail remonte aux alentours de 1990. A partir de quel moment est-ce que tu t’es senti profondément artiste?
Le soir du vernissage, Christiane Courbon et Kamel Khelif.
- Le dessin est né très tôt, pendant mes débuts à l’école. Il était toujours présent en moi. Pendant certaines périodes de ma vie, je ne dessinais pas. Et pourtant je me définissais, je me sentais quand même comme un dessinateur. Vers l’âge de 18 ans, j’ai senti que quelque chose était en jachère et en sommeil chez moi. Le dessin revenait en force, mais il ne me suffisait plus, je me suis aventuré du côté de la couleur. J’ai commencé par faire des petites gouaches, je parvenais à les vendre de temps en temps autour de moi, çà me permettait d’acheter de la toile et des tubes de couleur. J’ai fait de la peinture à l’huile pendant toute une année et demi. Ce fut pour moi un temps de passion très forte. Après quoi, il s’est produit un arrêt brutal, à la fois de la peinture et du dessin. Je me suis fâché avec la couleur, je l’ai redécouverte d’une autre manière grâce à l’usage du noir et du blanc. Finalement, les dessins que je faisais et que j’estompais me suffisaient. Ce qui me plaisait, c’était l’imitation de la réalité. La couleur, je la retrouve avec le débordement, avec les coulures, avec les taches. Je ne voulais pas faire du coloriage. Je m’interrogeais et je m’inquiétais, je tâtonnais, je ne savais pas comment marier la tache et le trait. Aujourd’hui encore, malgré les avancées que j’ai pu effectuer, c’est un problème qui continue de me tarauder, je ne sais pas vraiment comment je peux le résoudre. Mes dessins sont toujours posés à côté de moi. Je ne les clôture pas immédiatement : tant qu’ils restent à la maison, je ne les signe pas. Je me dis qu’ils ne sont peut-être pas achevés, il y a peut-être quelque chose qu’il faut continuer. Et puis, un moment vient, il faut savoir s’arrêter. Trouver un équilibre entre les taches et les traits, c’est une chose que je sens de mieux en mieux. La plupart de mes fusains sont très remplis. En même temps, je tiens beaucoup aux espaces vides. Il faut trouver une économie, laisser des passages blancs parce que ce sont des espaces qui peuvent dire encore plus de choses : l’espace que je ne remplis pas, je crois qu’il est très intéressant. Après avoir composé “Les Exilés”, j’ai pu me permettre de frayer une autre voie, j’ai dessiné quelque chose de très différent, “La petite arabe qui aimait la chaise de Van Gogh”. Techniquement, je ne pouvais pas faire l’un avant l’autre. Cette relation de confiance que j’avais gardée avec mon éditeur, c’était très important : je pouvais explorer de nouvelles voies, je pouvais éviter la photocopie. Ce mouvement, c’est la vie : les choses changent, et nous-mêmes nous changeons. Je ne peux pas rester figé. Aujourd’hui, il n’y a peut-être que les paysans qui connaissent la continuité au coeur de leur existence. Ce n’est pas facile de faire exister cette exigence d’exploration dans la culture d’aujourd’hui qui ne tolère pas l’ambiguité, le flou et le glissement. Jusqu’à présent, j’y suis parvenu : j’ai d’abord fait mes livres, et puis ensuite je suis arrivé à les faire accepter. Avec “Ce pays qui est le vôtre” dont tu nous as justement fait la lecture, tu as franchi un nouveau seuil, tu as toi-même rédigé le texte qui accompagne tes dessins. Auparavant , il y avait ta collaboration avec Nabile Farès avec lequel tu as composé plusieurs livres... Personnellement, je ne suis pas un assoiffé de l’identité. J’ai du matériel, j’ai une feuille. Avec çà, je veux frayer un chemin, j’introduis l’improvisation, l’accident. En dépit de l’expérience que j’ai pu acquérir, je suis quand même dans l’incertitude, je peux avoir des défauts techniques. En improvisant, je sens que je suis là, je suis présent dans ma feuille. Je peux réussir deux ou trois dessins mais je peux tout aussi bien passer des semaines à ne faire que des ratages. On est comme des enfants, on attend demain pour trouver autre chose. Il y a des moments d’exaltation et de bonheur, çà dure deux minutes, et puis après, il faut passer à autre chose... Cette histoire n’est pas du tout linéaire, elle est entrecoupée par des tas d’interrogations, il y a d’autres épisodes et d’autres histoires : par exemple, l’histoire des tribus qui ont vécu dans ce territoire et qui se sont massacrées. C’est très difficile d’introduire des images précises dans cette trame où il n’y a pas de ligne droite. J’ai tenté de faire intervenir des ruptures et des taches, j’ai voulu traduire le chaos psychique qui peut habiter ces personnages et puis aussi le terrible désordre de l’histoire qui se vit actuellement en Algérie. Mia était à la recherche d’auteurs, mon livre l’a convaincue, elle a immédiatement cherché à me rencontrer : elle voulait imaginer un livre avec quatre dessinateurs, un livre collectif qui évoquerait la situation des femmes dans plusieurs pays. Les trois autres dessinateurs sont des américains, je suis le seul étranger de cette aventure. Au départ, on m’avait demandé de créer cinq ou huit pages “muettes”. Mia Kirshner s’est rendue en Thailande et puis ensuite en Birmanie pour effectuer un entretien avec une jeune prostituée, j’ai réalisé mon histoire à partir des matériaux et des renseignements qu’elle m’a fournis. Quand j’ai lu le synopsis de l’histoire de cette jeune prostituée, je lui ai dit que huit pages de bandes dessinées, çà n’était pas possible : il fallait davantage de dessins. Le projet a grandi, nous sommes passés à 24, et puis ensuite à 34 pages de bandes dessinées. En discutant avec Nina, pour ce qui concerne les mots qui accompagnent mes images, j’ai proposé qu’il y ait un texte bilingue, français et américain, une sorte de “voix off” qui retranscrit des extraits du témoignage de cette jeune femme. On est en Thailande. Le dessin est assez précis. Mais en même temps, le dessin glisse, je laisse la matière s’exprimer. Il obéit à un découpage assez sévère qui renvoie à l’architecture asiatique. J’ai introduit un rapport à l’espace, on aperçoit les lignes des champs et les rizières. Ce qui est nouveau et différent, c’est le fait que j’ai pu introduire la nature dans mes images : d’ordinaire, mes histoires se déroulent uniquement dans un milieu urbain. J’ai essayé de restituer l’atmosphère des peep-shows, j’ai évoqué les bidonvilles et les bordels, un grand hangar avec des exilés, des vieillards et des enfants. C’est une entreprise qui a demandé beaucoup de temps et de prudence : son édition est imminente aux Etats-Unis, tout ceci a été long, çà va aboutir au terme de six années de gestation. Cf dans la revue La Pensée de Midi, n°26 novembre 2008, pages 202-208, l'article "Kamel Khelif, entre Dalhia noir et Ville d'Alger".
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