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Georges Duby, photographie Jean Ely, années 1970.

Il était né en octobre 1919. Après de brèves années d'enseignement vécues à Lyon et Besançon, Georges Duby fut nommé en octobre 1951 maître de conférences et puis professeur à la Faculté des Lettres d'Aix en 1953. Elu à la chaire d'Histoire médievale du Collège de France, il prononça sa leçon inaugurale le 4 décembre 1970. Jusqu'au terme de sa carrière survenu en 1992, Georges Duby séjourna aussi souvent que possible dans sa terre d'élection. Il travaillait volontiers à quelques kilomètres d'Aix-en-Provence, dans la proximité de la Sainte Victoire, à l'intérieur d'une maison de campagne située parmi les pinèdes et les champs de vigne de Beaurecueil. Les trente pages du chapitre "Le Plaisir de l'historien" qui figurent parmi les "Essais d'ego-histoire" rédigés en 1987 pour la Bibliothèque des Histoires de Gallimard traduisent l'allégresse de sa découverte d'Aix-en-Provence.

Auparavant, Georges Duby qui avait principalement vécu à Paris ou bien à Mâcon avait une faible idée de ce que pouvait être le Midi de la France. Pendant sa jeunesse, ce grand lecteur fut "envoûté" par les romans de Jean Giono. Il gardait un souvenir très vif du territoire qu'il avait approché pendant les ultimes semaines de l'été de 1939, à la faveur d'une randonnée du côté d'Aix et de Marseille, "achevée dans les grandes auberges encore toutes paysannes du Cours Sextius". Lorsqu'il retrouva Aix-en-Provence - son domicile se situait dans la proximité du Pavillon de Vendôme, au 49 de la rue Celony - ses fugitives impressions de l'avant-guerre se confirmèrent pleinement : "Aix, il y a trente-cinq ans, était charmante. Il n'existait pas en France une seule ville de cette taille (quarante mille habitants) qui fut encore sans faubourg. En quelques pas on passait du chant des fontaines, encore audible, aux vergers d'oliviers, aux collines. Et puis dans les frémissements de la nuit d'été, Mozart. En quel terrain plus giboyeux pouvais-je espérer poursuivre ma chasse au bonheur ?"


Dans le quartier de l'Archevêché, une Faculté des Lettres en devenir...

A partir de la rue Celony, Georges Duby rejoignait en quelques minutes l'ancienne Faculté des Lettres d'Aix, située dans le quartier de l'Archevêché et de la Cathédrale Saint-Sauveur, au 23 de la rue Gaston de Saporta. Il a raconté avec humour son arrivée dans les locaux de l'Hôtel Maynier d'Oppède ainsi que sa rencontre avec le Doyen Gros à propos duquel il reste difficile de croire qu'il ne se soit jamais rendu à Paris : "Un soir de novembre 1951, à la nuit tombante, je vis donc s'ouvrir devant moi un beau portail de chêne, celui de la faculté d'Aix, qui se livrait enfin. Elle tenait tout entière dans un discret hôtel Louis XV près de la cathédrale. Un bijou : une cour plantée de trois platanes, quelques salons à gypseries, le plus vaste servant d'amphithéatre ... Le doyen, sémillant vieillard, m'avoua n'y avoir de sa vie mis les pieds. Il m'avait accueilli fort courtoisement, veillant à ce que rien ne me fit croire que l'on me tînt pour un intrus : "Vous tombez bien, me dit-il, c'est l'heure de notre assemblée; d'un coup, je vais vous présenter à tous vos nouveaux collègues". Il m'introduisit dans une sorte de boudoir. J'y vis réunis huit hommes d'âge, pas un de plus. Ils devisaient".


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Portail de l'hôtel Maynier d'Oppède, autrefois siège de la Faculté des Lettres d'Aix.

A côté de ces "vieillards"faiblement contrariants, ce qui marquait profondément la physionomie de ces années 1948/ 1968, c'était le joyeux déferlement des "juvenes", les perpétuelles nouvelles vagues des jeunes étudiants qui fréquentaient la vieille ville et le campus aixois. Lors de ses Dialogues avec Guy Lardreau , Georges Duby se souvenait avoir profondément perçu l'énergie ainsi que les ambivalences d' "une certaine jeunesse, qui se jetait dans cette université, qui devenait effectivement toujours plus abondante et de plus en plus tumultueuse, de plus en plus inquiète, de plus en plus frustrée". Dans "Le Plaisir de l'historien" on trouve une évocation de l'atmosphère à présent difficilement imaginable du quartier de la cathédrale Saint- Sauveur : "Ce fut plus que je n'espérais. Des étudiants nombreux, vifs, agréables à voir, appliqués, cérémonieux. Sur la place voisine, dans l'autre faculté, de droit et de sciences économiques, celle-ci prestigieuse, de jeunes savants en abondance. La plupart arrivaient d'outre-mer, débordant d'idées, de gaieté. La ville, que l'on traversait de part en part en sept minutes, se prêtait aux rencontres, aux échanges impromptus, aux complicités d'intelligence".


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Pour mémoire, on rappellera qu'à partir d'Aix en Provence - une ferme qu'il louait dans l'arrière-pays gionesque, sur le plateau de Valensole, abritait souvent ses étés - Georges Duby rédigea plusieurs de ses livres. Il avait achevé en 1953 sa thèse consacrée à "La société aux XI° et XII° siècles dans la région maconnaise". Duby publia de concert avec Robert Mandrou, chez Armand Colin en 1958, l'un des volumes de "L'histoire de la civilisation française". Après quoi, ce fut chez Aubier en 1962 "L'économie rurale et la vie des campagnes dans l'Occident médieval". En 1966 et 1967, la commande passée depuis Genève lors d' "une belle nuit de 1958" par Albert Skira lui permit d'asseoir pleinement ses recherches. Dotés d'une iconographie admirablement choisie par Duby, trois ouvrages d'histoire de l'art s'insérèrent dans une collection où figurent des livres d'André Chastel et de Jean Starobinski : "Adolescence de la chrétienté occidentale", "L'Europe des Cathédrales", et "Fondements d'un nouvel humanisme". Simultanément, Georges Duby noue une forte relation avec Pierre Nora qui lui propose d'oeuvrer pour les petits volumes d'"Archives" : "L'An mil" est publié chez Julliard en 1967.

A cette première vague de livres s'ajoutent de nombreux articles et préfaces, des participations et des présidences dans les colloques, des rencontres et des réseaux qui s'étoffent, des publications qui s'effectuent dans l'hexagone, mais tout aussi bien en Italie, en Angleterre, en Allemagne ou bien en Pologne (son amitié pour Bronislaw Geremek date d'une première visite effectuée à Varsovie en 1960). Parmi les nombreux écrits de ces décennies 48/68, afin de mieux comprendre à quel point l'oeuvre de Duby est issue de longues et persévérantes gestations, on peut faire ressortir un article qui annonce sa grande synthèse à propos de L'Art cistercien éditée en 1979, au terme de fréquents séjours dans le retrait de l'abbaye de Senanque : "Dangers d'une réussite / Saint Bernard homme d'église", un article d'une huitaine de pages fut publié en 1953 par les bénédictins bourguignons qui éditaient la collection Zodiaque et les Cahiers de La Pierre qui Vire.

Le Doyen Bernard Guyon.

L'un des facteurs de cette fécondité éditoriale fut incontestablement le climat de liberté qui prévalait à Aix-en-Provence. L' "Essai d'ego-histoire" composé par Duby résume les humeurs d'une période singulièrement tonique, un mouvement d'irrésistible contagion au sein duquel tel ou tel responsable de la section d'Histoire et telle ou telle autorité de cette époque furent habilement contournés. Parce qu'il y a prescription et puisque l'on mesure clairement que Pierre Guiral fut un personnage contrasté qui invita Philippe Ariès dans son séminaire et qui recruta dans le département d'histoire dont il avait la responsabilité des enseignants de première force comme Maurice Agulhon, Emile Temime et Michel Vovelle, on reconnaîtra dans le passage qui suit les échos des batailles idéologiques quelquefois rudes qui se livrèrent à propos des moments de gestation d'une histoire des mentalités qui n'était pas encore triomphante.

"Le Midi me tirait hors de la grisaille... Installé dans une chaire, j'accédais à trente-trois ans à la liberté totale. Celle en particulier, d'innover. Pour avoir vu Marrou, à Lyon, abrégeant ses cours magistraux, réunir autour de lui ses étudiants avancés pour des discussions hebdomadaires, je décidai d'organiser un séminaire. Mes collègues furent stupéfaits. Ils le furent davantage lorsque j'annonçai mon dessein d'orienter le petit groupe de recherches que formaient mes premiers agrégés vers l'histoire des mentalités. En assemblée, certains se dressèrent, objectant qu'il n'était pas possible d'étudier scientifiquement un tel objet. Je tins tête, et tout de suite, c'est à dire très tôt, en 1955, le séminaire prit pour thème l'histoire des relations de parenté, l'histoire de la nuptialité, celle de la mort. Dans une université plus étoffée, moins vacante, moins distante de la capitale, de ses pressions, de ses rivalités, je n'aurais pas pu me lancer aussi vite, j'en suis convaincu, amorcer en aussi pleine indépendance ce tournant, le passage d'une attention concentrée jusqu'alors sur les assises matérielles de la société féodale vers l'analyse, à cette époque aventureuse, de ces autres facteurs, non moins déterminants qui relèvent de l'esprit".

De nouveaux espaces s'ouvraient, la pluridisciplinarité n'était pas vainement invoquée. Lévi-Strauss et les ethnologues étudiés dans une université de province dés le mitan des années cinquante, voilà comment Duby fomenta dans son atelier une manière de révolution culturelle (1). Ce climat de grande liberté, Georges Duby l'attribue en grande partie à l'intelligence tactique ainsi qu'à la détermination de son ami le Doyen Bernard Guyon qui fut l'un des grands responsables de la construction de la nouvelle Faculté des Lettres.


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Années 1970, le doyen Bernard Guyon, dans la maison de Maurice Duverger, Beaurecueil (archives privées).


Bernard Guyon était né le 26 mai 1904. Ses parents vivaient dans la région de Tarascon, ses études d'hypokhâgne et de khâgne se déroulèrentau Lycée Thiers de Marseille. Entré à l'Ecole Normale supérieure en 1922, cet agrégé de Lettres avait épousé en juillet 1931 Elisabeth Pezeu qui participa à Aix à la création et au développement de la communauté Emmaüs. En 1931 Bernard Guyon était détaché comme professeur à l'Ecole des Hautes Etudes de Gand. En octobre 1945, il occupait à l'Université du Caire la chaire de littérature française ; en Egypte, comme le rappelle sa contribution à un Cahier de L'Herne édité en 1970, il se lia d'amitié avec Louis Massignon.

Bernard Guyon fut au lendemain de la Libération l'un des grands spécialistes d'Honoré de Balzac et de Charles Péguy. Il était un ami de jeunesse de Pierre Péguy et d'Emmanuel Mounier : il participa en compagnie de son épouse aux premiers numéros de la revue Esprit. Revenu en France en 1952, il exerça jusqu'en 1967 les fonctions de chef de la Section de Français de la Faculté des Lettres d'Aix-en-Provence. Les Fioretti, une vaste villa située au fond du Val Saint André était la demeure où furent élevés ses six enfants. En 1959, il est élu doyen de la Faculté des Lettres. Réélu en 1962 et 1965, Guyon abandonna librement ses fonctions en juin 1967, une année avant l'expiration de son troisième mandat. Il mourut le 23 octobre 1975, son épouse Elisabeth décéda le 23 juin 1996.

"Pour toute l'Université française, les années soixante furent celles de la brusque croissance. Nulle part cette croissance ne fut plus allègre que dans l'université d'Aix-Marseille ; dans la faculté des lettres, elle fut véritablement bouleversante. Cela tint à l'action d'un doyen, Bernard Guyon... Dés notre rencontre, en 1952, je m'étais lié à Guyon d'une étroite affection, orageuse, fraternelle. Généreux, s'appliquant à vivre un christianisme radieux, il vint, à propos de la guerre d'Algérie, des droits de l'homme, de la torture, de la rénovation du catholicisme, rejoindre mon camp, malgrè tout ce qui, dans ses racines, eut du le retenir dans l'autre. Nous nous jalousions, nous nous admirions. Nous fùmes au même moment sollicités l'un et l'autre de partir pour la Sorbonne et nous nous confortâmes mutuellement dans notre option, si difficile, de ne point quitter la province. Un tel choix impliquait de tout mettre en oeuvre pour extraire de la somnolence et de la mesquinerie le lieu de notre travail, pour qu'il devint exaltant d'y vivre. D'où l'acharnement que mit Guyon à faire passer en trois ans "sa" faculté du dernier rang au premier, et l'appui que je reçus de lui contre vents et marées."

Intellectuellement, la Provence se déprovincialisait. Un grand nombre d'anciens étudiants m'ont souvent raconté combien leurs années de Propédeutique et de Licence d'Histoire leur donnèrent la joie et le privilège de suivre ses séminaires et ses conférences, les travaux dirigés et les cours de paléographie dont Duby ne se dispensait pas en tant que professeur de haut rang. Tous gardent un souvenir très vif de sa présence et de son allure, invoquent selon leurs sensibilités personnelles "son regard bleu et sa voix de velours" ou bien "son timbre d'airain", le goût qu'il pouvait avoir pour certains effets oratoires lors de ses cours magistraux pour lesquels il se passait de micro. Le "Grand Atelier" du professeur au Collège de France s'élaborait progressivement, la réputation du médieviste grandissait. En page 134 du "Plaisir de l'historien" Duby mentionne qu'en sus des facilités qu'il obtient dans le Midi, il reçoit des appuis concrets de la VI° section : Fernand Braudel et Clemens Heller lui octroient "quelques crédits qui, dans la faculté d'Aix, me placèrent en position d'autonomie". Le département d'Histoire s'en trouve renforcé : il comptait voici peu de nombreux enseignants, chercheurs et spécialistes de l'Histoire du Moyen-Age en grande partie formés par Georges Duby. Parmi ces derniers, je mentionnerai Gabrielle Démians d'Archimbault que Duby orienta dans le domaine alors pionnier de l'archéologie médievale ainsi que les noms de Claude Carrozzi, Jean Chelini, Georges Comet, Noël Coulet, Jacques Paul, Louis Stouff et Huguette Taviani. On doit ajouter qu'aux côtés de Bernard Guyon, Georges Duby usa largement de son influence pour qu'en octobre 1963 soit créé à Aix-en-Provence un département d'histoire de l'art dirigé par Jean-Jacques Gloton.

Quand Duby citait plus haut l'amitié qu'il avait nouée avec Bernard Guyon, on voyait se profiler le climat dramatique du début des années soixante, les terribles incertitudes provoquées par la Guerre d'Algérie. Bernard Guyon et Georges Duby fréquentaient dans le prolongement du Cours Mirabeau, au 34 de la rue de l'Opéra, résidence aixoise de la Compagnie de Jésus, le Père André Bourdon qui fut l'un des animateurs d'un groupement d'étudiants et d'intellectuels chrétiens qui s'appelait l'ALTIC. Dans la revue Garrigues du centre culturel de La Baume les Aix, Duby rédigea une vingtaine d'années après le décés du Père Bourbon, survenu le 12 février 1964, l'hommage qu'il tenait à adresser à celui que les étudiants appelaient familièrement le Bourb's : "Il fut de mes amis les plus chers... Je le sentais comme un roc... Dans les remous provoqués par la guerre d'Algérie, les divergences entre chrétiens s'aggravaient. Certains d'entre eux engagèrent un rude combat contre cet aumônier qui n'affichait pas sa dévotion, qui pensait et parlait librement et dont, aveugles, ils dénonçaient ce qu'on appela un peu plus tard le "gauchisme". Nous dûmes le défendre devant l'archevêque". A côté du Père Bourdon, je mentionnerai Claudie Duhamel-Amado qui relevait d'un univers non religieux. Jeune militante, elle avait rompu avec l'Union des Etudiants Communistes, à ses yeux insuffisamment impliquée dans le combat qu'il fallait mener en faveur de l'indépendance de l'Algérie. Elle appartenait à un réseau de soutien au Fln dirigé par le secrétaire du Tnp de Villeurbanne Jean-Marie Boeglin. Elle fut condamnée à dix ans d'emprisonnement au terme d'un procés qui se déroula à Lyon. Pendant son procès, Pierre Vidal-Naquet, Jean-Marie Domenach, Jean Lacouture et Georges Duby témoignèrent en sa faveur. Avant d'être amnistiée et libérée en décembre 1963, Claudie Duhamel-Amado poursuivit ses études d'histoire dans une cellule de la prison de Montluc. Georges Duby qui fut son enseignant -elle avait suivi ses cours de Propédeutique et de première année de Faculté -l'encouragea vivement pour qu'elle passe avec succès sa Licence sous l'égide d'enseignants lyonnais.

Les années qui précédèrent 1968 continuèrent d'être fécondes, notamment grâce à la création d'une Université d'été financée par René Seydoux. Guy Lobrichon qui fut au milieu des années soixante l'un des étudiants aixois de Duby, avant de devenir son assistant au Collège de France, se souvenait que son maître participait de façon originale au développement de cette Université d'été : ses étudiants avaient la chance de suivre le cours qu'il dispensait à propos de l'histoire de l'art du XX° siècle. Occasion de plus pour évoquer un ultime passage du "Plaisir de l'Historien" : "Le mouvement d'expansion se poursuivait, de plus en plus vif. Toutes choses autour de moi se déployaient et je me déployais moi-même. Ce qui fait la qualité, la couleur de la période aixoise dans l'histoire de mes occupations scientifiques, c'est bien cela : que cette ville encore paisible, si favorable au travail, et ces lieux voisins, superbes, plus solitaires encore, où je me retirais pour écrire, ne soient alors, comme en compensation nécessaire, ouverts aussi largement au monde. Ainsi dois-je beaucoup à ces trois semaines de juillet où, dix années de suite, je me suis acharné à faire vivre et parler ensemble une quarantaine de jeunes gens venus de tous les bords de la Méditerranée. Nous rêvions encore de paix, nous croyions encore possible de préparer, par de telles rencontres, le rétablissement de la concorde dans cette région du monde".

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Jean Amado dans son atelier de Celony, années 1970, photographie de Françis Finidori.`


André Masson, Jean Amado, l'art contemporain.

Georges Duby fréquenta continûment les expositions et les ateliers d'artistes, rédigea des textes d'accompagnement pour des revues et des catalogues. Il comptait parmi ses plus proches amis Pierre Alechinsky, Jean Amado, André Masson, Pierre Soulages et Zao Wou-Ki. En janvier 1988, pendant les cérémonies de sa réception à l'Académie Française, il ne manquait pas d'affirmer que son "métier n'a jamais occupé qu'une part de son temps... c'est toute la culture, la culture du présent, sous ses formes les plus hautes qui me passionne". Bien qu'il ne voulut jamais en faire état publiquement, on peut mentionner que Georges Duby fut pendant les dimanches de sa vie et pour sa délectation personnelle, un peintre ainsi qu'un aquarelliste de vrai talent. En léger surplomb, dans un écart du terrain où il fit construire au début des années soixante sa maison de Beaurecueil, on aperçoitla verrière d'un atelier de peintre à l'intérieur duquel Duby venait régulièrement oeuvrer pendant ses moments de loisir, principalement pendant l'été. Depuis sa jeunesse, à partir des trois années passées au Lycée Lamartine de Mâcon en compagnie d'Henri Malvaux, un professeur de dessin qui fut le directeur du Musée Nissim de Camondo et qui lui permit de remporter, un Premier Prix de Concours Général, la pratique du dessin et de la peinture constituait à ses yeuxune source privilégiée de plaisir et de réflexion.

Au début des années soixante, parce qu'il l'avait "par hasard rencontré chez un collectionneur", Georges Duby avait noué relations sur le chemin du Tholonet avec son voisin André Masson (1896-1987). Duby rencontra souvent cet extraordinaire conteur, publia plusieurs articles à son propos, dans L'Arc ou bien pour un catalogue de la galerie Louise Leiris. Plus tard, mais c'était malheureusement trop tard - avec le vieillissement, la santé d'André Masson fléchissait - au milieu des années 80, lorsque la chaîne de télévision Arte lui donna des moyens conséquents pour recueillir le témoignage de l'un des derniers surréalistes, Georges Duby entreprit en compagnie d'André Masson et de Jean-Michel Meurice la réalisation d'un film. Six heures de conversation qui mériteraient montage et sélection furent enregistrées : un document de valeur inégale, plusieurs bobines sont en dépôt à l'Ina.

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Venise, fin des années 1970, Georges Duby, Andrée Duby et André Masson (photographie extraite du catalogue Arts plastiques et Sciences Humaines, André Masson et Georges Duby, le grand atelier d'Aix-en-Provence).


D'autres artistes figuraient parmi ses plus fidèles relations aixoises. Ainsi de Jean Paliard qui enseignait la philosophie dans un lycée et qui fut aux côtés de Pierre Gay le conseiller municipal chargé des musées et de l'Ecole d'Art au sein de la municipalité de Félix Ciccollini. En compagnie de cet ami doué d'un irrésistible humour, Duby aimait converser et se rendre sur le motif. Tous deux pratiquèrent ensemble, aussi souvent que possible, la peinture de chevalet, en face de plusieurs sites de la campagne aixoise qu'ils avaient élus. Georges Duby estimait grandement le peintre et lithographe Léo Marchutz pour lequel il rédigea un texte lors de son exposition de 1962 à la galerie Tony Spinazzola du 34 Cours Mirabeau. Par la suite, Duby salua au fil des ans les travaux d'artistes ayant vécu à Aix comme Gilbert Rigaud, Benedicte de la Roncière, Marcel Sahut, Françoise Martinelli, François Aubrun et Gérard Khoury.

L'oeuvre de l'aixois Jean Amado (1922-1995) requérait Georges Duby, le rapport au temps et à la mémoire de ses sculptures le passionnait. Le couple d'Andrée et Georges Duby qui n'avait pas construit une véritable collection d'oeuvres d'art eut la chance de posséder des pièces de cet assembleur infiniment ingénieux, en particulier une Barque avec crâne et porte-bois. Une amitié discrète et souriante liait ces trois personnes. Duby consacra quatre textes de belle venue à son ami. Le premier de ces textes concerne la période que j'évoque : il fut rédigé pour le mois de juillet de 1968, à la faveur d'une exposition qui associait dans une salle de l'Hôtel Maynier d'Oppède les sculptures d'Amado et les peintures d'Aimée Perrin.

Les revues proches, L'Arc et les Cahiers du Sud

Georges Duby participa comme d'autres universitaires aixois - Henri Fluchère, Bernard Guyon, Raymond Jean, Charles Mauron, Georges Mounin et Pierre-Paul Sagave - aux Cahiers du Sud de Jean Ballard. Il fut invité à participer à la revue marseillaise à la suite d'une conférence qu'il avait donnée au Musée Cantini en compagnie de René Huyghe : le texte de cette allocution parut en 1952 dans le n°312 de la revue. Trois autres occurrences lièrent Duby et la revue du Vieux Port. L'historien aixois publia en 1956 un bref hommage au lendemain du décès de Lucien Febvre (n°337). En 1961 (n°361), il livrait un texte à propos de la Chronologie d'André Masson. Il me fut donné de republier chez Rivages en 1982, dans une anthologie de la revue baptisée Poésie/ Méditerranée, un texte de Duby confié au n° 345 des Cahiers du Sud (avril 1958) : dans ce numéro, Georges Mounin coordonnait un fronton à propos de "Jacopone da Todi et la poésie franciscaine". Titré "Esprit franciscain et sensibilité européenne", cet article et quelques autres figurent dans la bibliographie de Georges Duby récemment établie par Felipe Brandi dans le volume Georges Duby, portrait de l'historien et ses archives (éd. Gallimard, 2015).

Beaucoup plus importante fut la participation de Duby aux premières années de la revue L'Arc de Stéphane Cordier. Ici encore, l'amitié et l'esprit de liberté favorisèrent l'écriture plurielle de l'historien. Duby faisait officiellement partie du premier comité de rédaction de L'Arc, son nom figura pendant plusieurs années dans l'organigramme de la revue. D'après le témoignage de Bernard Pingaud qui fut aux côté de Stéphane Cordier le grand inspirateur de L'Arc, les participations de Duby pendant les réunions de travail du comité furent extrêmement rares. Leurs épouses Ariane et Andrée se voyaient fréquemment, Stéphane Cordier et Georges Duby n'avaient pas besoin des rituels d'une revue pour échanger des réflexions. A côté de textes de moyenne longueur - un article à propos de Masson, des réflexions à propos de la "Méditerranée des pauvres" et de "Byzance" - plusieurs chroniques furent rédigées dans L'Arc par Duby : des esquisses rapides, des instantanés qui évoquent une rue proche de la Place de Lenche à Marseille, Germaine Richier, les lanciers de Paolo Ucello ou bien une soirée passée en compagnie de ses étudiants au Couvent dominicain de Saint-Maximin.


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Stéphane Cordier, directeur de la revue L'Arc (couverture du colloque publié en 2007 aux éditions Inculte).

Ecrire des notes brèves relève d'une redoutable difficulté que Duby semble avoir recherchée. Se retrouver parmi des enjeux point du tout contrôlés par le monde de l'Université, ouvrir de nouveaux espaces à son écriture lui procurait d'authentiques plaisirs. Parmi la brassée de textes qui parurent sous l'enseigne de la revue du Chemin de Repentance, je crois heureux de citer le plus connu de ces articles qui s'intitule L'Histoire vivante. Il fut publié en 1962 dans le n° 18 de L'Arc et vaut profession de foi : on y discerne immédiatement l'ambitieux programme de travail que Duby s'était fixé pour lui-même. Georges Duby évoque une "conception nouvelle du métier d'historien" qui "ménage dans l'effort pour reconstituer le passé humain, une part d'incertitude nécessaire. Elle tend ainsi à rapprocher de nouveau la création historique de la création poétique. L'histoire dès lors redevient un art..."

La fin de cet épisode aixois peut paraître brutale. Paul Lemerle voulait que Georges Duby enseigne à la Sorbonne, Fernand Braudel souhaitait sa présence à l'Ecole des Hautes Etudes... Duby écarta longtemps ces offres qui se présentaient avec beaucoup d'insistance, enseigna pendant dix-neuf années à Aix-en-Provence. Lorsqu'il opta pour le Collège de France, ses propos se modifièrent considérablement, Aix devint un lieu de retrait et d'amitié. "Le plaisir de l'historien"révèle de cruels accents : "68 avait brisé l'élan qui portait à se développer la faculté que j'aimais ; celle-ci devenait comme un grand lycée mal tenu, suant l'ennui". En page 148 de "L'histoire continue", Duby réaffirme une conviction identique : "Je partis pour Paris au bon moment, deux ans après 68. Je ne fus en rien, personnellement, affecté par la crise, mais la faculté d'Aix, que j'avais vu s'épanouir pendant deux décennies et où j'avais été si heureux, ne s'en est jamais remise. Il était grand temps pour moi de m'en éloigner".

Alain Paire

Pour la bibliographie de Georges Duby, cf les deux volumes de Quarto/ Gallimard(1996 et 2002) ainsi que dans L'Ecriture de l'histoire, volume collectif placé sous la responsabilité de Claudie Duhamel-Amado et de Guy Lobrichon , préface de Jean Lacouture, éditions De Boek-Wesmael, 1996. Parution fin mai 2015 de deux ouvrages sous la responsabilité de Patrick Boucheron et Jacques Dalarun, Mes ego-histoires et Georges Duby, portrait d'un historien en ses archives.

(1) Cf de Laure Verdon dans Rives méditerranéennes, 48, 2014, Essai d'ego-histoire collective, pages 17-37, Georges Duby et le Centre d'études des sociétés méditerranéennes : une ambition aixoise. D'autres indications dans "Georges Duby : l'art et l'image, une anthologie " de Charles M. de La Roncière et Marie-Françoise Attard-Maraninchi (éditions Parenthèses, 2000). L'article sur les juvenes dont il est question en page 49 des Dialogues avec Guy Lardreau avait été publié dans les Annales en 1964. "L'histoire continue", éditions Odile Jacob, 1991.

Cf "Chronique des Cahiers du Sud, 1914-1966", éditions de l'Imec, 1993 et "Stéphane Cordier et l'Arc", actes du colloque de novembre 2005, éditions Inculte, 2007. "Poésie Méditerranée", qui rassemble plusieurs frontons des Cahiers du Sud, avait reprinté des textes d'André Chastel, Paul Zumthor, Georges Mounin, René Nelli, Robert Lafont et Georges Duby (éd. Rivages, 1982).

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