Choses lues, choses vues
Thierry Bouchard, éditeur et poète, 1954 - 2008 PDF Envoyer
Choses lues, choses vues
Vendredi, 05 Avril 2013 12:06
B.Th
Thierry Bouchard, milieu des années 1970 (photo. archives de la famille).

Entre Dijon, Arc-et-Senans et Dôle, Thierry Bouchard vécut la quasi-totalité de son existence au 33, Quai de la Hutte, à Losne, un village implanté dans la proximité de la Saône, du canal de la Bourgogne et d’un port d’attache d’artisans-mariniers. Son atelier était situé au cœur d’un grand jardin, dans l’une des dépendances de la maison familiale. Sa khâgne achevée à Dijon, Thierry qui aimait pratiquer le grec ancien, avait fait des études de philosophie, rédigé un mémoire de maîtrise à propos de la tragédie chez Hegel et Nietzche. Jean Brun et Jean Svagelski furent les enseignants dont il affectionna les cours. Pour cause d'un point et demi de retard, il ne fut pas admis au concours d'entrée de l'Ecole Normale Supérieure. Son destin était ailleurs : en 1975 – il avait 20 ans – il fit l’achat de sa première presse à imprimer. Les vrais spécialistes, les meilleurs témoins et connaisseurs que j'ai pu rencontrer estiment qu'il fut "le plus grand typographe de sa génération".

Un volume collectif Thierry Bouchard préparé par Christian Hubin et François Lallier parait aux éditions Le Temps qu'il fait en mars 2013, une exposition et un hommage sont programmés par la Bibliothèque municipale de Dijon. Pour ce cahier Thierry Bouchard, textes d'Yves Bonnefoy, Jean-Yves Bosseur, Michel Butor, Pierre Chappuis, Manuel Cajal, Pascal Commère, Patrice Corbin, Philippe Denis, Pierre Dhainaut, André du Bouchet, Thierry Fournier, Lorand Gaspar, Petr Herel, Christian Hubin, François Huglo, François Lallier, David Mus, Remi Pharo, Yves Peyré, Yves Prié, Gaston Puel, James Sacré. Peintures de Nasser Assar, Gilles du Bouchet, Olivier Debré, Claude Faivre, Nicolas Fedorenko, Jacques Hartmann, Petr Herel, Franck André Jamme, André Marfaing, Patrice Vermeille, Zao Wou-Ki. Bibliographie établie par Jacques-Rémi Dahan. A propos de cet ouvrage, on trouvera sur ce lien, une note de lecture publiée le samedi 16 mars 2013 sur le site Poezibao.

 

A Dijon - Quetigny, le voisinage des ateliers de Darantière lui permit d'affûter sa fomation d'autodidacte : lorsque l'imprimerie se modernisa, occasion lui fut donnée de récupérer pour son usage personnel de magnifiques plombs. Dans le sillage de Guy Levis Mano qui fut l’exemple qu’il ne cessa pas de méditer, Thierry Bouchard fut à  la fois éditeur et typographe, "homo faber" dans tous les sens du terme. Dans l'un des rares textes qu'il ait rédigés, publié dans Le Bulletin du Bibliophile, il expliquait qu’il s’était "toujours attaché à soigneusement confondre les deux rôles  …  être aussi bien celui qui organise, avec bien sûr la participation et l’assentiment des autres, les mises en pages, le choix des caractères … mais aussi bien celui qui les réalise de ses mains, matériellement".

 

Les livres qu’il imprima pendant les deux premières années de son apprentissage furent édités sous l’enseigne de La Louve de l’hiver, Thierry Bouchard avait sollicité à propos de ce titre l’autorisation précise de René Char. Sous cette appellation, on  trouve des livres de Jean Malrieu, Pierre Dhainaut, René Nelli ainsi que l’un de ses grands aînés, l’éditeur et poète Gaston Puel, "son maître dans la discipline du tir à l'arc mental" (2). Entre 1976 et 1986, Thierry Bouchard fut le responsable de l'atelier de typographie de l'Ecole des Beaux-Arts de Dijon.

L’année 1977 fut l’une de ses plus fécondes années : cette année-là, trois grands formats, des livres réalisés avec le concours de Michel Butor et Pierre Alechinsky, Charles Juliet et Michel Carrade ainsi que Trois remarques sur la couleur d’Yves Bonnefoy et Bram Van Velde sortaient de ses presses. Thierry Bouchard avait fait en sorte que puissent se rencontrer Bonnefoy et Van Velde qui s’estimaient mais ne se connaissaient pas. Dans son essai consacré à Peinture et Poésie / Le dialogue par le livre (3), Yves Peyré pointait les cinq compositions en noir et rouge de Bram Van Velde parmi les grands livres édités à la fin des années 70.

Parmi les réalisations de Thierry Bouchard qui associent un écrivain et un artiste, on se souvient de Toutes les aubes conjuguées qui fit œuvrer Pierre Torreilles et Olivier Debré, de L’Entrée dans le jardin de Pierre-Albert Jourdan et Jacques Hartmann, de Genèse de Lorand Gaspar et Zao Wou-Ki ou bien de La Nourriture du bourreau d’André Frénaud et Antoni Tapiès. Pour ses livres de plus mince dimension, il faut sans souci d’exhaustivité mentionner avec la participation d'artistes comme Miklos Bokor, Jean Capdeville, Jean-Jacques Ceccarelli et Gilles du Bouchet, ses mises en page de textes de Sylvia Baron-Supervielle, Pierre Chappuis, Pascal Commère, Philippe Denis, André du Bouchet, Christian Gabrielle Guez-Ricord, Christian Hubin, David Mus, François Zenone, Jean-Michel Reynard et James Sacré.

On ne sait pas assez que sous le pseudonyme de Jean-Baptiste Lysland, Thierry fut l'auteur de plusieurs recueils dont j'ai pour partie reconstitué la liste sur le site Poezibao : entre autres, L’écriture de l’été,  Treize poèmes du fleuve et du passage ou bien Poème sur un nom perdu dans l’ombre des mots. Le n° 8 de la revue Port-des-Singes de Pierre Albert Jourdan avait accueilli une suite de ses poèmes, Les jardins de Ruysbroeck. A quoi s’ajoutent dans son catalogue d'éditeur, des raretés inclassables : des traductions que Thierry Bouchard avait composées pour des poèmes de John Donne, W.B Yeats, Dylan Thomas et Georges Séféris, des poèmes inédits de Victor Segalen, écartés du recueil de Peintures édité en 1913 par Georges Crès ou bien encore des hommages collectifs consacrés à Gilbert Lely et Pierre-Albert Jourdan avec la participation d’auteurs comme Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Alain Levêque, Roger Munier, Jacques Réda et Paul de Roux.

Le prix Guy Levis Mano lui fut attribué. De grands amateurs, des collectionneurs et des amis suivirent passionnément sa trajectoire qui resta plus ou moins secrète. Thierry Bouchard inventait des grands papiers et des emboîtages, des Bodoni, des Garamond et des Baskerville qui se frayaient trop rarement chemin parmi les librairies spécialisées. Il avait un sens aigu de l'ombre et du secret. Une fêlure intime – le décès de son père et de son frère aîné lors d’un accident d’automobile survenu alors qu'il avait quatorze ans – arc-boutait pour partie ses intuitions et ses choix de vie.

30_septembre_2011
Sur le mur, un portrait de Thierry Bouchard. Inauguration de l'exposition Thierry Bouchard du Centre Joë Bousquet de Carcassonne, 30 septembre 2011, Amanda Wärff-Bouchard, son fils Henry Bouchard et le graveur Petr Herel.

Il y eut les 115 livres qu’il imprima pour sa maison d’édition et puis les ouvrages qui lui furent commandés. Au total, 313 livres sortirent de ses presses ; le tout dernier aurait dû être le catalogue raisonné de ses ouvrages qu’il acheva de composer le 21 mai 2008. Thierry Bouchard coédita des livres avec Laurent Debut pour Brandes ou bien avec Yves Prié des éditions Folle Avoine - entre autres, "Vingt-quatre sonnets de William Shakespeare" traduits et postfacés par Y. Bonnefoy, Maurice Scève, "Le peuple inconnu" de Charles Nodier, "Requiem" de Jean-Paul Hameury et "Trois poèmes" de John Donne - . Il travailla avec la compagne d'André Frénaud, Monique Mathieu-Frénaud, il imprima pour André Dimanche "Le livre de l'oubli" de Bernard Noël qui fut illustré par Olivier Debré, plusieurs des livres d’André du Bouchet imaginés par Fata Morgana ainsi que  la première version de Début et fin de la neige qui lui fut commanditée par Yves Bonnefoy et le Mercure de France. L'un de ses derniers livres - il eut son achevé d'imprimer en juillet 2006 - parut à l'initiative de la librairie La Palourde de Nîmes : "Etats de la langue", de Bernard Noël, avec six peintures originales de Claude Viallat.

D'autres croisements s'effectuèrent à partir de son atelier : dans un long article posthume, Christophe Carraud se souvient de ses relations avec Thierry Bouchard qui avait participé à l'élaboration de la maquette de la revue Conférence. De proches amis, Jacques-Remi Dahan des éditions L’Homme au  sable pour des textes de Charles Nodier, Petrus Borel et Xavier Forneret, Marc Pessin du Verbe et l’Empreinte, Yves Peyré pour plusieurs tirés à part de L’Ire des Vents ou bien Franck-André Jamme pour  Marchand Ducel sollicitèrent son concours et son exigence.

Un moment enseignant à Dijon, originaire de la République tchèque et formé à Prague, par la suite et jusqu'à aujourd'hui fixé à Canberra en Australie, le graveur Petr Herel fut le plasticien et l’ami qui accompagna le plus souvent l’impression de ses livres. Pour les vingt livres qu'ils composèrent ensemble à partir de 1980 - entre autres, Fragments et grains de pollen de Novalis, une superbe version de Zone d'Apollinaire, ou bien les Fenêtres sur le soir de Bohuslav Reynek - ils avaient choisi une enseigne parallèle, Labyrinth Press. Né en 1943, grand lecteur des Romantiques allemands, de Vladimir Holan et de Georg Trakl, Petr Herel est un graveur hors pair. Au coeur de son parcours on mentionnera la longue gestation d'un livre qui associa La vérité sur les monstres de Jean Tardieu, l'atelier de Robert Dutrou et les Fictions de Jorge Luis Borges : publié par la Librairie Nicaise, ce Tardieu / Sequel reçut en 2009 le Prix Jean Lurçat (4). En janvier-février 1988, une exposition des gravures de Petr Herel, voulue par Bernadette Blandin à la Bibliothèque municipale Gaspard Monge de Beaune, avait permis d'appréhender le travail de ce graveur-éditeur ; la préface de ce catalogue (5) fut rédigée par Thierry Bouchard.

Je retrouve un fragment de l'une des lettres de Thierry :  " je ne bouge plus de Losne - ni pour Paris, ni pour ailleurs - à l'exception de plusieurs séjours en Australie où je retournerai sans doute en 92 - par goût, par nécessité". En juillet-août 1994, une exposition Th.B, editor, printer se déroulait à Canberra. Après quoi, les années passèrent ; Thierry perdit sa compagne Florence Ducourtieux qui exerçait le métier de relieur. Le 31 août 2001, Thierry Bouchard et sa seconde épouse Amanda Wärff annonçaient la naissance de leur fils qui se prénomme Henry.

Une longue maladie, la morphine et des douleurs articulaires aiguës furent son fardeau pendant les dernières saisons de sa vie. Thierry est décédé le mardi 12 août 2008. Ses obsèques s'effectuèrent dans son village de Losne, le jeudi 14 août.

Alain PAIRE

Publié début mars 2013, un volume collectif Thierry Bouchard aux éditions  Le Temps qu'il fait, cf sur ce lien. Simultanément, chez Yves Prié / éditions Folle Avoine, parution de la Bibliographie des livres imprimés en typographie de 1975 à 2006 par Thierry Bouchard sur les presses de Losne.  Un volume de  184 pages sur vergé 90 gr, composé en Sabon d'après la maquette de Thierry Bouchard, format 15 x 21 cm ; on peut se procurer cet ouvrage aux éditions Folle Avoine, Le  Housset  35137 Bédée (cent exempaires, deux tirages, 15 ou bien 30 euros, gravure de Petr Herel). Sur cet autre lien, on peut passer commande de plusieurs livres coédités par Thierry Bouchard et Folle Avoine : John Donne traduit par Yves Bonnefoy, des recueils de Jean-Paul Hameury, Daniel Lançon, Charles Nodier, Gaston Puel et Maurice Scève.


Le Centre Joë Bousquet et son temps de Carcassonne présentait pendant l'automne 2011, jusqu'au 26 novembre, au premier étage de la Maison des Mémoires, 53 rue de Verdun, une exposition réalisée par René Pinies, "Thierry Bouchard, poète, éditeur, imprimeur et typographe". "Rencontre autour de Thierry Bouchard, Joë Bousquet, René Nelli et Gaston Puel", réunissait Bernard Noël, Katy Barasc, Jean-Marie Barnaud, Serge Bonnery, Pierre Chappuis, Jean-Louis Clarac, Pascal Commère, Eric Dazzan, Pierre Dhainaut, Franc Ducros, Alain Freixe, Petr Herel, Christian Hubin, Gaston Puel et Jean-Claude Xuereb. Cf. sur le site Poezibao un compte-rendu de cette exposition sur ce lien ainsi qu' un texte de Thierry Bouchard à propos de son ami Petr Herel.

Samedi 26 mars 2011, dans le cadre du Printemps des poètes, ouverture d'une exposition Thierry Bouchard à la Bibliothèque municipale d'Auxerre, un hommage réalisé à partir d'une collection privée.

Une première version de cet article est parue vendredi 22 août 2008 sur le site  Poezibao de Florence Trocmé.  L'Alamblog, saluait le départ de Th.B. Dans le quotidien Le Monde, en page Carnet, le 30 août 2008, Patrick Kéchichian évoquait l'oeuvre de Thierry Bouchard.

On trouve dans le n°4 de la revue Boudoir & autres, novembre 2008, un hommage à Thierry Bouchard, avec des contributions de David Mus, Georges Ball, Petr Herel, Pascal Commère, Christian Hubin, Pierre Chappuis, Jean-Edouard Augsburger et Manuel Cajal.

Les amis de Th.B ont édité en juin 2009 une plaquette, "Le travail de Thierry Bouchard (1954-2008)", bibliographie établie par Jacques-Rémi Dahan. En février 2010, le site de Roger Munier, composé par Chantal Colomb-Guillaume et Soheil Azzam, a mentionné parmi ses liens cet In mémoriam.

 

affiche Thierry Bouchard éditeur


(1) "A propos des livres illustrés", article de Thierry Bouchard publié pages 74-77 dans le Bulletin du bibliophile,  fascicule 1, 1981.

(2) Gaston Puel fut depuis le département du Tarn, à Veilhes, l’éditeur de La Fenêtre ardente où prennent place des livres de René Char, Jean Malrieu, Joë Bousquet et René Nelli. Un cahier spécial de la revue Nue est paru à son propos au printemps 2011. Avec Thierry Bouchard il coédita les neuf livres de la collection Terre, publiés entre 1978 et 1982.

(3) cf. les pages 196, 197 et 207 de Peinture et Poésie / Le dialogue par le livre , par Yves Peyré, éditions Gallimard, 2001.

(4) Cf dans le bulletin de l’Association Jean Tardieu, TRD n° 4, septembre 2004, un article de Frédérique Martin-Scherrer qui évoque la longue genèse de ce livre : Borges, Herel, Tardieu. Histoire d’un "Livre imaginaire".

(5) cf Petr Herel, Bibliothèque de Beaune, 1988, textes de Bernadette Blandin, Thierry Bouchard, Pascal Commère et Jan M. Tomes.

 

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