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La toute première parution de la revue L’œuf sauvage date d’octobre 1991. Les amateurs d’art brut et d’art singulier s’en souviennent volontiers, c'était une revue diffusée dans les kiosques et chez les marchands de journaux de l’hexagone : un magazine bien reconnaissable, avec une élégante couverture et des reproductions en couleur. A la fin de l’année 1992, à partir du cinquième numéro de ce trimestriel, les invendus provoquèrent des restrictions de tirages, leurs livraisons s'espacent et deviennent irrégulières. Avant la récente parution du n° 10, le neuvième numéro, mis en circulation en  octobre 1994, fit longtemps figure de petit dernier.

Après 1994, L'oeuf sauvage se transforme : il devient une association qui publie des catalogues, des textes inédits, des recueils de photographies, des "livres d'enfants pour adultes" ou bien des carnets de dessins. Bon an mal an, avec des formats variés et des maquettes inventives, le silence est rompu, l'attente est relancée. Avec de la clarté, du raffinement et de la passion, certaines fois avec une sourde désespérance, ce phénix ensauvagé n’a pas cessé de renaître et de rebondir.

Pendant l'automne 2011, alors qu'on ne l'espérait presque plus, pour mieux dire qu'un bonheur peut mutatis mutandis survenir vingt ans après sa première apparition, Claude Roffat provoque la vive surprise de publier le dixième numéro de L'oeuf sauvage. Tiré à beaucoup moins d'exemplaires, ce nouveau et comme à l'accoutumée magnifique cahier rassemble du neuf et de l'ancien. On découvre d'abord un fervent hommage à Jean Rustin, ensuite un sommaire où figurent des totems et des statues votives en bois et cuir de Patrice Cadiou les dessins coloriés de Marilena Pelosi, "le charnier de la tendresse", des  travaux d'une artiste de Marseille qui se prénomme Ghislaine, les statues-menhir du musée Fenaille de Rodez et puis surtout, avec un texte autobiographique et de superbes photographies, les boîtes et les objets miniatures de Ronan-Jim Sevellec qu'on aperçoit à la galerie Antoine Catzefis de Paris : des fragments de jardins d'hiver qui surgissent "à la tombée du jour", des intérieurs où gisent d'énigmatiques rebuts, "des élevages de poussière", "des officines d'herboristes" ou bien des "chambres froides de bouchers",  "des images complexes, pleines, profondes dont les secrets durent bien plus longtemps que notre attention à les déchiffrer".

Une plus grande régularité de parution semble à présent s'installer. Après le phénix du dixième numéro qui fut assez rapidement épuisé, le n° 11 est paru pendant l'hiver 2012. Avec au sommaire deux ensembles de première force : des pages composées par Lionel Bourg à propos de Rebeyrolle précèdent une évocation de Marcel Storr  par Laurent Danchin. A quoi s'ajoutent un texte de Jano Pesset à propos de Jean de Ritoù, une étude de Joël Gayraud qui rassemble ce que peut induire sur les marchés de borcante la découverte de statuettes de Vierges aux mains coupées ainsi que la rencontre par Roffat d'une artiste qui se prénomme Katia. La revue a peu de lieux de diffusion, on peut la trouver chez Béatrice Soulié, ou bien se hâter de passer commande, envoyer dix-huit euros à l'adresse de la revue : "Cl. Roffat, 1 bis rue Chateauredon, 13001 Marseille".

Des Fang, des écorchés et des éxuberants.

Dans la première livraison de L’oeuf sauvage, on découvrait des assemblages de Yolande Fièvre impeccablement décrits par Jean Planche ainsi que des fragments de l’exubérante correspondance de Marie Morel. Jean-Louis Bedouin évoque le 42 de la rue Fontaine et la collection d’André Breton, Jean-Louis Lanoux retrace le parcours de Simone Carré-Galimard, Pierre Bettencourt livre un texte à propos des écorchés du cousin de Fragonard. Le sommaire du neuvième cahier rassemblait pour sa part le Facteur Cheval, Aloise Corbaz et les poupées Kachina aperçues dans la chapelle de la Vieille Charité de Marseille.

Dans l’intervalle, parmi les autres numéros de la revue, on appréhende des contemporains comme Louis Pons, Georges Bru, Fred Deux, Armand Avril, Philippe Dereux, Francis Marshall, Anselme Boix-Vives, Michel Macréau, Dado et Gilbert Pastor, ou bien des ancêtres, des grands personnages de l’art singulier, Gaston Chaissac, Bernard Requichot, Seraphine de Senlis, Unica Zurn, l'abbé Fouré parmi les rochers de sa falaise de Rotheneuf, Alain Bourbonnais et Joseph Crepin. A quoi s’ajoutent, dans le sillage de textes signés par un fidèle complice de la revue, Yves Le Fur - l’un des responsables du musée du Quai Bramly - des images des Aborigènes d'Australie et des articles consacrés aux  sculptures Fang ainsi qu'aux Masques esquimaux.

Entre Lutrin et Pleine Marge ...

Cette constellation de noms et de centres d’intérêt ne constituait pas à proprement parler une découverte. Ce qu’il y avait de neuf et de revigorant dans l'entreprise de L’œuf sauvage, c’était sa volonté de construire en direction d'un plus large public, avec audace et précision – les textes n’étaient pas bavards, les images n’étaient pas consensuelles – une manière de lucarne ou bien une sorte d’archipel, un pôle de résistance à propos de pratiques artistiques pour partie marginalisées.

Fondateur et chroniqueur permanent de L'oeuf sauvage, Claude Roffat fut tout d’abord un libraire de livres anciens et d'occasion dont l’ardente boutique - des vitrines, presque pas d'étagères - inaugurée en mai 1987, domiciliée près de Pigalle et de la Place Saint Georges, au 25 de la rue Henri Monnier, proposait des tracts et des ouvrages proches du surréalisme. Dans un texte qui raconte l'histoire de ses éditions, Roffat évoque l'évênement déclencheur qui  acheva de  l'entraîner du côté des expositions et de l'édition : à Lyon, pendant l'hiver de 1987, sur un coin de la Place Gailleton, dans la vitrine de la galerie Le Lutrin de Paul Gauzit, il avait été irrésistiblement attiré par l'apparition d'une quinzaine de têtes dévisageantes, confectionnées avec des écorces d'épluchures par Philippe Dereux. Quelques démarches plus tard, Claude Roffat exposait l'ancien assistant de Jean Dubuffet et publiait le tout premier catalogue de l'espace qui devenait sa galerie. Après quoi, ses rencontres informelles saison après saison le conduisirent sans plan préalable, mais finalement avec beaucoup de cohérence,  à élargir continuellement le cercle de ses activités et de ses publications. Claude Roffat fait volontiers sienne la formule d'André Breton qui affirmait qu'il écrivait et publiait "pour chercher des hommes, et c'est tout" : le fragile vaisseau de sa librairie qu'il avait baptisée Pleine Marge devint pendant six années un lieu d'expositions à partir duquel s'expérimentèrent les aventures et les décentrements de L'oeuf sauvage.

Des Enfers, des déménagements dans le Sud et des Carnets de dessins

"Dans notre jeu, nous avions les cartes de l'intelligence et du coeur, il nous manquait celles de l'argent et du commerce ... A défaut de finir en beauté, on finit entre amis". Claude Roffat évita d'accroître son découvert bancaire : il ferma définitivement le rideau de sa librairie-galerie. Des thèmes de recherches davantage sulfureux - la part maudite des photographies de Joël-Peter Witkin, les explorations en milieu psychiatrique de Jean Rustin - l'incitèrent à livrer ses investigations à l'intérieur d'un vecteur de publication plus souple et plus confidentiel. Avant que ne s'achèvent les périgrinations de sa revue distribuée dans tous les kiosques, Roffat fraya un nouveau chemin, créa en mars 1994 une collection qu'il intitula "Enfers" : des ouvrages de format 21 x 15 cm, avec une couverture noire et 96 pages en couleurs.

Deux volumes parurent, conscarés à Joël-Peter Witkin et à Jean Rustin. Dans le premier volume, on trouvait des rubriques connexes, par exemple un texte de Bernard Noêl à propos des dessins d'André Masson rageusement voués aux Massacres de Franco et à la Guerre d'Espagne. Pour Jean Rustin, le sommaire était conséquent puisqu'à côté d'un texte de Jean Clair et de photographies d'atelier réalisées par Claude Alexandre, on rencontrait Pascal Quignard à qui Roffat venait de faire découvrir "la présence fascinée" de ce peintre. Ici encore, s'agissant de Rustin qui avait d'ores et déja conquis l'attention de fervents admirateurs, il ne s'agissait pas d'une découverte pionnière, mais plus précisément d'un élargissement et d'un tournant majeur dans la reconnaissance d'une oeuvre difficilement assimilable.

Edité à 1.500 exemplaires, le format d'"Enfers" fut reconduit pour de nouvelles publications. En lieu et place de son trimestriel, Claude Roffat publia quand il le crut nécessaire trois autres volumes, des monographies consacrées à Pierre Bettencourt (1997)  et Jephan de Villiers (1998) ainsi que les Lettres à Thomas de Marie Morel. Pendant l'année de parution du volume Bettencourt, Paris cessa d'être le domicile permanent de Claude qui s'en alla vivre avec son épouse Coco et son fils Benjamin dans le Luberon qu'affectionnait autrefois Gilbert Lely, du côté de Ménerbes et de L'Isle sur la Sorgue. Quatre années plus tard, les Roffat effectuaient un nouveau déménagement qui les conduisit à Marseille, à l'intérieur d'un appartement et d'un rez de jardin proches du Cours Lieutaud et de la rue d'Aubagne, à quelques kilomètres des Goudes et des calanques dont ils ne se lassent pas et qu'ils trouvent "grandioses".

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Photographie de Matthias Olmeta

A partir de son nouveau domicile, Claude Roffat réalisa plusieurs expositions à la Galerie Berlioz de Micheline Ollier, à Sausset-les-Pins ainsi que, près de la Préfecture de Marseille, au 24 de la rue Saint Jacques, dans la galerie Masara de son ami Jean-Yves Roux. Il confectionna  trois ouvrages posthumes de Philippe Dereux et édita plusieurs carnets de dessins : parmi ces carnets l'un d'entre eux est consacré à Patrick Salvador (1954-2011), le plus singulier rassemble des fac-similés d'une fidélité irréprochable par rapport aux originaux de Jean Rustin. Son amitié avec Denis Pouppeville l'incita à composer sur 80 pages agrémentées de vignettes une savoureuse anthologie du Journal de Jules Renard, un écrivain qui "embellit sa vie". Pour définir en raccourci sa trajectoire personnelle depuis deux décennies, Claude Roffat utilise une formule empruntée au rugby, une boutade qui permet de laisser libre l'avenir immédiat : "je marque des essais, je suis incapable de les transformer"... Son éloignement par rapport à Paris n'a pas empêché l'organisation par Martine Lusardy de deux expositions composées en forme d'hommage à l'oeuf sauvage : la seconde exposition de la Halle Saint Pierre fut programmée entre janvier et juillet 2002. Pour rester "sauvage" ou bien pour se désenclaver de Marseille - son enfance et sa jeunesse se sont déroulées à Roanne, il y retourne régulièrement -  Claude Roffat bénéficie par ailleurs dans la capitale de la fidèle amitié de la Galerie Béatrice Soulié ainsi que du mécénat du centre d'art contemporain de l'abbaye d'Auberive à partir duquel Jean-Claude Volot lui commande les maquettes  de quelques-uns de ses catalogues.

Rue du Puits-Neuf : Matthias Olmeta et Ronan-Jim Sevellec

Pour l'exposition de l'oeuf sauvage qui fut programmée en septembre 2008 rue du Puits Neuf, le choix s'était porté du côté de huit artistes situables dans le vent de l'art singulier et des choix d'édition de Claude Roffat. En juin 2000, Roffat avait imprimé dans un autre de ses petits formats un mince volume avec des échanges de correspondances et des photos contre-collées à propos des chambres miniatures et des boîtes magiques de Ronan-Jim Sevellec. Avec Françis Marshall, l'association les amis de l'oeuf sauvage avait édité en juin 2002 un recueil de 12 dessins dégénérés. Tout en désespérant qu'en juillet, pendant cet été de 2008, leur auteur soit brusquement passé de vie à trépas, Roffat publiait un troisième volume de sa petite collection au format carré à propos de l'Abbé Coutant.

Pour Matthias Olmeta qui présenta en galerie deux ambrotypes  et quelques-unes de ses images du monde de la nuit et de la prostitution, Claude Roffat avait publié antérieurement dans sa collection "Chambres noires", 90 exemplaires d'un ouvrage comportant dix photographies originales. Préfacé par Lionel Bourg, ce recueil dit magnifiquement à quel point "l'insulte et les crachats des philistins ne peuvent humilier les icônes".

Alain Paire

Une exposition autour de Claude Roffat et de l'oeuf sauvage, "50 artistes singuliers", s'est déroulée pendant l'été de 2009, en Haute-Marne, à l'Abbaye d'Auberive

Quelques semaines après l'exposition de la rue du Puits neuf, Claude Roffat entreprit de publier fin 2008 une Histoire de l'oeuf : un ouvrage imprimé à un tout petit nombre d'exemplaires et rigoureusement hors commerce, cinquante-cinq pages finement illustrées qui retracent ses aventures d'éditeur-revuiste, avec davantage de détails et de précision que le présent article. Cet ouvrage présente en couverture une citation de Mark Twain que Roffat prétend, je le crois volontiers, avoir découvert à l'intérieur d'une papillote : "Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait". Une seconde citation éclaire partiellement les options de ce messager, elle figure dans l'exergue de son récit. Claude Roffat l'emprunte à Jules Renard : "ça m'est égal de manquer ma vie / Je ne vise pas / Je tire en l'air, du côté des nuages".

Dans l'article de Wikipédia consacré à l'oeuf sauvage, on trouve la liste actualisée des sommaires et des publications de la revue. 

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